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Clémentine Autain : “La littérature c’est le lieu de la complexité”

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Dans ce deuxième épisode de “Dans la bibliothèque des politiques”, après Hubert Védrine, Guillaume Gonin change de génération, ouvre un peu plus l’arc politique et part à la rencontre de Clémentine Autain, députée, journaliste autrice et membre active de La France insoumise. Une discussion enlevée sur le pouvoir des mots et de la littérature. Sur ce qu’elle apporte à l’individu, mais aussi à la société en général. Passionnant.

Photos Patrice Normand

Clementine Autain 20Je ne connaissais pas cette partie de la Seine-Saint-Denis. A la sortie du métro, un marché plein de vie me happe, le temps de m’orienter à l’aide de mon téléphone. Quelques pas, seulement, et le joyeux bourdonnement fait place à des rues plus calmes, dont les maisons bigarrées évoquent la vallée de Chevreuse. Quelques pas, encore, et je longe un parc désert, où dominent de grands ensembles des années 1970. A peine voilé, le soleil de juillet contribue à l’atmosphère vaporeuse de cette flânerie.
« Je n’ai aucune idée de ce que je vais vous dire ! », me lâche Clémentine Autain dans un sourire, alors qu’elle coupe la chaîne hi-fi, interrompant « I Loves You Porgy » de Billie Holliday. Je vois dans cet aveu un bon présage, gage d’authenticité et d’originalité, plutôt conforme à l’image que je m’étais façonnée de ma deuxième invitée, de loin et à travers un livre qui m’avait intrigué (puis plu) : « Dites-lui que je l’aime », évoquant la difficile relation avec sa défunte mère, l’actrice Dominique Laffin.
Cernés par les livres, installés autour d’une jolie table en bois, notre conversation s’engage sans tarder. N’était l’azur perçant de ses yeux, mon regard serait irrémédiablement attiré par le foisonnement de la bibliothèque dans mon dos – et dont le curieux enchevêtrement explique, en partie, son parcours de militante, d’élue, de femme.

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Comment les livres sont-ils entrés dans votre vie ?

Clémentine Autain : Au tout début ? Ça remonte à loin, j’ai des souvenirs qui vont jusqu’à Babar et d’autres livres moins classiques d’enfance. Chez mes parents, surtout chez mon père, il y avait toujours des livres. Les livres ont donc d’emblée fait partie de ma vie, de mon environnement immédiat. C’est une chance. Je me souviens du premier roman pour adultes que j’ai lu. C’était Le Mur de Sartre, un recueil de nouvelles que mon père m’avait offert. Pas évident mais j’avais accroché.

“C’est une professeure de collège qui m’a donné le goût de la littérature”

Clementine Autain 14Comment avez-vous accédé à la littérature, adulte ?

Clémentine Autain : D’abord, grâce à une excellente professeure au collège, Sylviane Helle – avec qui j’ai gardé contact –, qui nous a fait découvrir des classiques parfois exigeants pour notre âge. Je me souviens de la révélation qu’a constitué pour moi Madame Bovary, de Flaubert. J’étais fascinée par les pages entières de description en détails de faits banals. Cette enseignante que j’adorais a également réussi à nous faire aborder Milan Kundera, alors que nous étions très jeunes. Qui lit “L’insoutenable légèreté de l’être” au collège ? C’était un peu gonflé ! (Rires) Elle avait l’art de lier ces romans à notre vie de tous les jours, à ce que nous pouvions observer, à nos préoccupations. Plus tard, pendant mes études d’histoire, j’ai lu beaucoup d’essais, tout en commençant à dévorer des classiques. Je me souviens de quelques chocs, comme La Religieuse de Diderot, Aurélien d’Aragon ou Les liaisons dangereuses de Laclos.

Beaucoup de littérature française, donc.

Clémentine Autain : Oui, et russe aussi. J’ai beaucoup lu Dostoïevski et adoré Anna Karenine de Tolstoï – c’est le livre que j’aurais aimé ne pas avoir déjà lu. Beaucoup oppose ces deux auteurs mais on peut aimer les deux ! Et puis, ce n’est que relativement récemment, il y a dix ou quinze ans peut-être, que je me suis mise aux auteurs contemporains. Aujourd’hui, l’idée que je me fais de mon engagement politique m’incite à me tourner plus spontanément, c’est vrai, vers les auteurs français pour saisir l’époque dans notre pays. J’ai le sentiment que je me dois de comprendre la société française, et cela passe aussi par la littérature.

Clementine Autain 17Parmi eux, quels sont vos auteurs fétiches ?

Clémentine Autain : Mes coups de cœur sont fréquents – il faut dire que quand je n’accroche pas, je ne termine pas, il y a trop à lire -, mais ils ne se manifestent pas toujours de la même façon : parfois, je plonge dans l’œuvre entière d’un auteur ; pour d’autres, je n’en pioche qu’un. Je lis fidèlement les romans de Lola Lafon, Tristan Garcia, Marc Dugain, Virginie Despentes, Philippe Vilain ou encore Noemi Lefebvre. J’aime aussi beaucoup Christine Angot, son écriture clinique et forte ; la lecture d’Une semaine de vacances m’a notamment impressionnée. J’ai aussi adoré 14 juillet d’Eric Vuillard, L’art de perdre d’Alice Zeniter (Ernest vous en parlait en bien, ici, NDLR), Otages de Nina Bouraoui ou, moins connu, Ceux qui s’aiment de Brice Torrecillas.

Quels sont les livres que vous offrez à tout le monde ?

Clémentine Autain : Difficile, votre question … Disons que je fonctionne par périodes. Et surtout, ça dépend des personnes. Je n’offre pas le même livre aux mêmes, ni aux mêmes années. J’ai mes phases, j’ai beaucoup offert Et tu n’es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens, Heureux les heureux de Yasmina Reza, ou encore Sept femmes de Lydie Salvayre, dont j’adore les premiers mots : « Sept femmes, sept folles. » Génial, non, pour donner envie de lire sept biographies de femmes ?

Appréciez-vous tous les genres littéraires ?

Clémentine Autain : Non ! Je n’ai pas la culture du polar, par exemple, je lis peu de science-fiction et je ne suis jamais parvenue à entrer dans le monde de la bande-dessinée. Un jour, peut-être ?

Clementine Autain 06Et pour la Science-fiction ?

Clémentine Autain : J’ai aimé le dernier livre d’Alain Damasio, Les furtifs (Ernest a rencontré Alain Damasio, ici). Notamment pour la vision politique qui en découle, la critique de la société néolibérale et autoritaire. Mais c’est le seul, pour l’instant, que j’ai lu de lui.

“Je suis très attachée à la présence charnelle des livres”

Vous avez de la chance : il vous reste à découvrir La Horde du contrevent …

Clémentine Autain : Oui, on me l’a beaucoup conseillé. Il est dans ma liste. Mais, dans ma chambre à coucher, ma pile de livres à lire ne désemplit pas… (Rires)

Relisez-vous parfois des livres ?

Clémentine Autain : Jamais ! Je sais que beaucoup d’hommes politiques disent souvent qu’ils « relisent » tel ou tel classique … Je ne sais pas où ils trouvent le temps. Il y a tant de livres à découvrir, pourquoi relire ceux qui ont déjà été lus ? Je relis certains passages, bien sûr, pour des discours ou le simple plaisir. Mais des livres entiers, non.

Êtes – vous bibliophile au point de collectionner ?

Clémentine Autain : Non, je ne suis pas une collectionneuse de livres dédicacés, si c’est ce que vous avez en tête, ni de livres de collection datée ou spéciale.En revanche, je suis très attachée à la présence physique, charnelle, des livres chez moi et je ne les prête jamais : je préfère les offrir, notamment parce que j’adore les annoter, souligner des passages entiers.

Votre bibliothèque foisonne de livres de toute sorte. Aucun exemplaire n’est plus précieux que d’autres ?

Clémentine Autain : Si, par exemple, je tiens énormément à mes livres d’André Gortz et de Pierre Bourdieu, par exemple, qui sont des points d’ancrage forts dans mon parcours. Et aux romans qui m’ont marquée.

Vous aimez les idées plutôt que les objets ?

Clémentine Autain : Oui, c’est cela. Dans le même ordre d’idée, il y a des livres que j’emporterais volontiers sur une île déserte, pour leur contenu : Du consentement de Geneviève Fraisse ou Écrire de Marguerite Duras.

Clementine Autain 08D’après vous, quels sont les meilleurs endroits pour lire ?

Clémentine Autain : Dans mon lit ! Allongée, il n’y a pas mieux. (Rires) Je lis aussi dans le métro, bien sûr, dans les trains, où je peux – mais si je peux choisir, je préfère être couchée. Souvent, les vacances d’été ou de Noël sont les plus propices à la lecture. C’est pourquoi je prends toujours le temps de choisir les livres que j’emporte en vacances, notamment pour me plonger dans ceux qui sont plus longs, qui nécessitent plus de temps pour les apprécier sans les survoler. Mais je varie les plaisirs.

Avez-vous des auteurs que vous vous réservez pour de tels moments, et que vous n’avez encore jamais eu le temps d’aborder ?

Clémentine Autain : Oh, oui ! Il me reste à découvrir Marcel Proust, dont je n’ai lu qu’un ou deux livres pendant mes années de formation. De même, bien qu’il me soit familier, et bien que je me sente proche de son imaginaire et de ses idées, j’ai peu lu Victor Hugo. Enfin, j’aimerais lire la suite de romans d’Aragon du Monde réel : Les beaux quartiers, Les cloches de Bâle, etc. Mais je suis sûre que je pourrais en trouver plein d’autres !

Vous êtes très lettres, non ?

Clémentine Autain : Oui, je le reconnais. Je me suis passionnée pour les lettres de Simone de Beauvoir à Nelson Algren et ses échanges épistolaires avec Sartre. J’ai aussi lu les Lettres à Anne, de François Mitterrand, avec beaucoup de plaisir, ce qui m’a valu quelques moqueries ! Là, j’ai très envie de lire la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès …

“Même un point de vue masculin hyper pervers peut s’adresser aux femmes”

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En effet, tandis que je savourais un café et qu’elle grignotait une tablette de chocolat – son repas, me précise-t-elle –, quelques coups d’œil furtifs sur les étagères m’avaient révélé la présence de ces recueils en des endroits stratégiques de la bibliothèque. Aussi, une section dédiée aux éditions de la Pléiade m’avait impressionné ; s’en rendant compte, elle précise avec effroi : « Ce ne sont pas les miens – je déteste les livres de la Pléiade, je suis incapable de les lire ! »
Comme souvent, la discussion n’est pas linéaire. A tiroirs. Les réponses de mon invitée/hôte s’étoffent au gré d’incessants allers-retours de la table à la bibliothèque, chaque voyage apportant son lot de souvenirs, entre coups de cœur et déceptions de lecture. L’arrivée de Patrice, mon complice photographe, n’interrompt pas ce mouvement qui bifurque désormais vers le féminisme, occupant un pan aussi impressionnant que la proscrite Pléiade – si ce n’est plus –, et son engagement politique.
Deux engagements irrémédiablement liés aux livres.

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Clementine Autain 03Si quelqu’un venait vous demander conseil pour aborder la littérature féministe, ou bien simplement découvrir des auteures, quels livres lui conseilleriez-vous ?

Clémentine Autain : Il y en a beaucoup … Pour commencer, je dirais Simone de Beauvoir ou Annie Ernaux. Voilà deux auteures à mettre dans toutes les mains. En écriture féministe, oui, je commencerais par celles-ci. Et par King Kong Theory de Virginie Despentes.

En lisant les classiques français, avez-vous eu parfois le sentiment que les auteurs ne s’adressaient pas aux femmes ?

Clémentine Autain : Je ne sais pas. Vous savez, c’est une certaine vision, même un point de vue masculin hyper pervers peut s’adresser aux femmes – j’ai par exemple beaucoup aimé Lolita de Nabokov ou Les jeunes filles de Montherlant, particulièrement misogyne. Dans Lolita, je n’y vois pas du tout l’éloge du violeur mais la mise en abîme des mécanismes de déni du violeur. Après, il est fondamental de changer de regard, pour comprendre celui de la victime, comme avec Le consentement de Vanessa Springora (Thomas Hervé vous en parle ici), Une fièvre impossible à négocier de Lola Lafon ou Je suis une sur deux de Giulia Fois. Ce sont deux regards différents, mais les deux parlent des femmes et des hommes, du rapport de domination. On peut enfin croiser les regards avec Pardon d’Eve Ensler, une incroyable lettre imaginaire que son père, qui l’a violée, aurait pu lui écrire, si …

Vous n’avez pas donc eu l’impression que, souvent, ce sont des hommes qui parlent aux hommes ?

Clémentine Autain : Mais c’est le monde qui est comme ça : la politique, la société et la littérature ! Après, ça fait du bien d’être dans une époque dans laquelle on peut lire beaucoup de femmes. D’ailleurs, je pense que si j’apprécie tant la littérature contemporaine, c’est sans doute parce que je peux lire beaucoup de femmes …

Comment abordez-vous cette question du patriarcat dans l’éducation de vos enfants ? Avec des BD de Pénélope Bagieu ?

Clémentine Autain : Nous pourrions en trouver dans la chambre de ma fille ! Mais celle de mon fils aussi, j’achetais pas mal de bouquins féministes pour les enfants. Certains plus réussis que d’autres, d’ailleurs. La princesse et le dragon, par exemple. Nous en parlons beaucoup. Mais ça fonctionne dans l’autre sens aussi : en retour, mon fils me fait ma culture Marvel, par exemple.

De quoi vous donner envie de lire les comics ?

Clémentine Autain : Je ne lis pas de BD. Je n’y arrive pas. Comme beaucoup de femmes, d’ailleurs ! Petites, nous n’y avons pas été habituées, encouragées. Ce qui fait qu’aujourd’hui, j’ai vraiment du mal. Ce n’est pas une forme d’expression qui me parle, l’association de l’image et du texte ne me vient pas facilement. Je trouve cela beau, pourtant. Ça viendra peut-être, comme la Science-fiction.

SClementine Autain 09uis-je trop optimiste en disant que le réel succès de librairie des « Sorcières : la puissance invaincue des femmes » de Mona Chollet, entre autres, témoigne d’une accélération de la prise de conscience, surtout ces dernières années ? Il y a 10 ans, cela aurait peut-être été un livre de niche, pour initiés, alors que désormais tout le monde – ou presque – peut s’en emparer …

Clémentine Autain : Carrément ! D’ailleurs, les étalages de librairie en témoignent, on trouve des tables entières dédiées au féminisme. J’ai publié des livres féministes à un moment où c’était un sujet invisible, les livres ne se vendaient pas. Aujourd’hui, à chaque fois que je rentre dans une librairie, j’hallucine ! Une majorité s’empare de livres féministes. Beaucoup de jeunes se disent féministes. La vague #MeToo est une déferlante. On le voit partout, y compris dans les ventes d’essais et en littérature.

Toute une partie de votre bibliothèque y est en tout cas consacrée …

Clémentine Autain : Quand j’étais jeune, j’avais une grande étagère, une fameuse « Billy » d’Ikea, remplie de livres féministes. Maintenant, c’est plus fourni, et je m’y perds un peu dans le bazar de mes bibliothèques …

“Il y a une espèce d’air du temps radical”

Avez-vous le sentiment que la vague féministe déferle également sur la scène politique, ou bien est-ce un ilot privilégié du patriarcat ?

Clémentine Autain : Je pense que nous assistons à un regain de critique sociale, contre le capitalisme, le consumérisme, la domination masculine et le racisme. Et puis, il y a une espèce d’air du temps radical. J’ai d’ailleurs proposé une table ronde des universités d’été des Insoumis sur ce sujet, parce que je pense que le tournant se situe autour de la publication des Renards pâles, de Yannick Haenel (Ernest l’a rencontré. L’entretien est là), qui me fait penser à un autre roman, plus ancien, Les oiseaux de la tempête qui s’annonce de Lola Lafon, et L’esprit de l’ivresse de Loïc Merle. Ces deux romans m’avaient marquée : ils racontaient la révolution qui vient ! Avec le plaisir d’être ensemble, de façon sensible, de prendre physiquement la rue. C’est extraordinaire ! Depuis ces deux romans, vers 2013, je me suis dit qu’il se passait un truc, qu’on était sorti des romans d’autofiction avec un retour de la critique sociale.

Quels auteurs ont façonné votre itinéraire politique ?

Bourdieu LargeClémentine Autain : D’abord Pierre Bourdieu, lorsque j’ai commencé à militer activement dans la foulée du grand mouvement social de novembre-décembre 1995. Avec son appel, Bourdieu apparaissait alors comme la grande figure de l’intellectuel, et je suis de cette génération. Après, Simone de Beauvoir également. Au cours de ma formation, j’ai beaucoup lu sur le féminisme, qui est une matrice féconde, ainsi que sur les années 1968. Ensuite, j’ai été énormément impactée par André Gorz. J’ai commencé par la fin, son dernier article paru dans Ecologica et sa fameuse Lettre à D., parue en 2007, juste après sa mort. J’ai ensuite remonté le fil. Je ne suis pas d’accord avec tout dans le détail mais je trouve sa pensée extrêmement féconde et d’actualité. J’ai aussi eu mes périodes Bernard Stieglier, Frédéric Lordon, Jacques Rancière. J’ai lu beaucoup d’auteurs marxistes. Ma construction politique a été largement façonnée intellectuellement par Roger Martelli, un intellectuel communiste refondateur avec lequel je mène l’aventure de notre revue Regards depuis fort longtemps maintenant, aux côtés de Catherine Tricot … Je dirais enfin que les la figure de Jean Jaurès m’a également beaucoup marquée.

Prenez-vous plaisir à lire les femmes et hommes politiques ?

Clémentine Autain : Honnêtement ? Pas souvent … Mais parfois je me laisse surprendre. A ce titre, certains livres de Mélenchon m’ont marquée, notamment son livre d’entretiens, En quête de gauche, qui parle avec précision du tournant néolibéral pris par le PS. Mais je suis plus friande d’essais, comme la collection des tracts de Gallimard ou les livres de la collection Zones à La Découverte. Dernièrement, j’ai apprécié Où va l’argent des pauvres ? de Denis Colombi, La civilisation du poisson rouge de Bruno Patino, Les besoins artificiels de Razmig Keucheyan et La fabrique du consommateur d’Anthony Galluzzo.

Sur les bancs de l’Assemblée nationale, à une heure avancée de la nuit, alors qu’un projet de loi fastidieux est  discuté, vous arrive-t-il d’échanger des livres entre collègues ?

Clémentine Autain : (Rires) Avec Elsa Faucillon, ma collègue communiste, oui. Ensemble, nous parlons fréquemment littérature et essais. Avec François Ruffin, aussi, nous parlons parfois de nos lectures, c’est un grand lecteur. Avec Jean-Luc Mélenchon, un peu moins, car nous n’avons pas du tout les mêmes univers littéraires.

Avez-vous une référence politique dont vous appréciez tout particulièrement la plume ?

Clémentine Autain : Jaurès, incontestablement, pour la clarté et la force de l’écriture.

Quel est votre rapport à François Mitterrand ?

Clémentine Autain : Quand il devient président de la République, j’ai 10 ans. De fait, j’ai plutôt grandi avec cette gauche qui déçoit, pas avec celle qui remporte les élections de 1981. Je grandis sur le versant de la déception de la Mitterrandie, donc il n’a jamais incarné la grande référence à mes yeux.

Lisez-vous vos adversaires politiques ? Clementine Autain 10

Clémentine Autain : J’ai lu Révolution de Macron, je ne sais pas si tout le monde a fait l’effort … Après, j’ai un peu lu Bruno Lemaire, qui a une vraie plume. Sans forcément en garder un souvenir impérissable. J’essaie de lire mes collègues, vraiment, car j’ai l’impression qu’on ne se lit pas beaucoup entre nous. Ces temps-ci, il y a un problème de langue politique, peu parviennent à sortir du lot. De ce point de vue, Mélenchon ou Ruffin ont un style, quelque chose qui a de la saveur et de l’élan – qu’on soit d’accord ou non.

… et Christiane Taubira ?

Clémentine Autain : C’est vrai, bon exemple. Qui a un style éloquent, poétique, auquel je suis sensible.

Lors de vos discours, en campagne, avez-vous des gimmicks, des références auxquelles vous revenez sans cesse ?

Clémentine Autain : C’est comme les livres que j’offre, j’ai un peu mes citations du moment ! Chaque année, je choisis une citation pour ma carte de vœux, ce qui m’obsède pendant des mois. J’aime beaucoup celle-ci d’Angela Davis : « les murs renversés deviennent des ponts ». Gramsci, aussi, qui revient comme un mantra, et La lettre à la jeunesse de Jaurès, que je relis régulièrement. Je cite souvent John Lennon dans mes meetings : quand il était petit, on lui a demandé ce qu’il voulait faire plus tard. Il a répondu : « être heureux » ; on lui a dit qu’il n’avait pas compris la question, et lui a rétorqué : « vous n’avez pas compris la vie ». C’est joli, non ? Je cite également Le petit prince, notamment le passage sur le millionnaire qui collectionne les étoiles.

Des rencontres avec des écrivaines ou auteurs vous ont-elles marquée ?

Clémentine Autain : C’est toujours marquant, parce que ce sont des personnages hauts en couleurs. Des écrivaines comme Lola Lafon, qui est une amie, ou Danièle Sallenave, que j’aime énormément. Et des rencontres plus fugaces, comme avec Philippe Vilain ou Emmanuel Carrère.

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Journaliste, auteure de nombreux essais féministes et politiques, ainsi que sur la question du viol, Clémentine Autain s’est récemment essayée à un genre littéraire tout autre avec « Dites-lui que je l’aime », entre journal intime, roman et lettre posthume à sa mère – dont une jolie photographie en noir-et-blanc a trouvé sa place dans la bibliothèque.
L’occasion d’aborder l’écriture chez une personne dont c’est (en partie) le métier. Ou plutôt les écritures puisque, comme elle le précise, tout dépend de ce que l’on écrit – et de ce que l’on souhaite en faire.

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Clementine Autain 16J’aimerais passer à l’écriture. Tout livre est autobiographique, dit-on. Et cela semble particulièrement vrai dans votre cas, notamment dans « Dites-lui que je l’aime », à propos de votre mère. Vivez-vous plus ou moins consciemment le processus d’écriture comme une catharsis ?

Clémentine Autain : Bien sûr, de manière tout à fait consciente ! Je parle de « Dites-lui que je l’aime », qui n’a rien à voir avec les autres. C’est très déconnecté du rythme politique. En dehors, je n’écris que des essais, ce n’est pas du tout la même chose. Je ne parlerais pas de catharsis.

Avez-vous hésité à écrire « Dites-lui que je l’aime » ?

Clémentine Autain : Oui, vraiment. J’ai mis plus de trois ans à l’écrire, et ce n’était pas évident d’imaginer qu’il puisse être public et lu. J’ai eu très peur.

Avez-vous été surprise (en bien) des réactions ? Y compris en politique ?

Clémentine Autain : Très surprise ! (Rires) Sauf de mes collègues politiques, dont je n’ai eu quasiment aucun retour. Ça se compte sur les doigts d’une main, et cela provient pour l’essentiel de collègues qui ne siègent pas sur les mêmes bancs que moi. Des femmes, plutôt.

Clementine Autain 04Pour ce livre, comme pour d’autres, comment écrivez-vous ? Avez-vous des routines ?

Clémentine Autain : Le matin, toujours, et à l’ordinateur. Je suis du matin ! Donc j’en profite pour écrire tôt, idéalement quand toute la maison dort. J’aime cette atmosphère du matin. Le soir, je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à écrire 10 heures par jour, je préfère la régularité à la quantité. Au-delà de trois-quatre heures, je ne vois plus assez clair.

Avez-vous la plume facile ?

Clémentine Autain : Ça dépend, il y a des choses plus ou moins faciles à écrire. Mais ce n’est pas une affaire de talent, c’est une affaire d’habitude d’écriture. J’ai beaucoup écrit dans ma vie, puisque j’ai fait du journalisme, j’écris des essais, j’écris des tribunes, des discours … C’est un entraînement, on écrit plus vite parce qu’on a l’habitude. A 47 ans, j’écris plus facilement qu’à 27 ans. On a moins peur, même si les peurs évoluent.

Pour « Dites-lui que je l’aime », l’avez-vous abordé comme un objet littéraire, presque comme un roman, ou plutôt comme un journal qui n’avait pas nécessairement vocation à être publié ?

Clémentine Autain : Pendant une année et demie, je n’ai pas eu d’éditeur pour ce projet parce que je ne savais pas ce que j’allais en faire. J’essayais de ne pas y penser, l’idée d’être publiée m’angoissait trop. Ne pas y penser m’a libérée. La première moitié a été écrite comme ça. Puis le hasard de la vie s’en est mêlé, et mon mari m’a encouragé de façon permanente et décisive. En plus, j’ai perdu un tiers du manuscrit lorsqu’on a m’a volé mon ordinateur, je n’avais pas fait de sauvegarde. Pourtant, j’ai réussi à tout réécrire : on se trouve au bord du miracle ! Mon éditrice m’a dit que cela arrivait souvent – de perdre son manuscrit et d’arriver à le réécrire. C’est même presque banal. (Rires)

Clementine Autain 20Avez-vous d’autres projets plus littéraires que politiques ?

Clémentine Autain : J’en ai plusieurs. Notamment un projet de roman sur lequel je travaille. Vais-je arriver au bout ? Possible mais je n’arrive pas à en être sûre. Le processus est lent. Les essais sont des projets plus ramassés, je sais où je vais. Pour un roman, c’est une autre maturation.

Parce que vous vous confrontez à votre propre autocritique ?

Clémentine Autain : Non, pas tellement. J’aime bien tout ce qui relève des contradictions, c’est ce qui m’intéresse en littérature, qui est le lieu de la complexité. Ce qui est dérangeant est intéressant, on ne peut pas se raconter de salades, on entre dans ce qui est inavouable, moche, troublant. C’est ça qui est passionnant dans la littérature.

Avez-vous des projets de biographies ?

Clémentine Autain : Carrément, ça fait des années que j’y pense, notamment de femmes. Mais ce n’est pas formalisé. Je suis historienne de formation, j’aimerais retourner des journées entières dans les bibliothèques à faire des recherches. Si j’avais le temps …

Un conseil de lecture, pour terminer ?

Clémentine Autain : La femme révélée, de Gaëlle Nohant (nous avions interrogé Gaëlle Nohant pour son superbe roman autour de Robert Desnos, ici, NDLR). Parce qu’il est magnifiquement écrit, c’est superbe. Et l’histoire est très belle, se situant à la croisée de l’intime et de la politique, de la petite et de la grande histoire, dans l’après-guerre en France et les années 1960 aux États-Unis.

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En réalité, l’entretien ne s’achèvera qu’une fois la porte de son domicile refermée, tant les conseils de lecture semblent surgir de chaque étagère.
« Oh, ça, c’est beau ! » s’exclame-t-elle ainsi à plusieurs reprises, en mettant la main sur un exemplaire qui avait réussi à lui échapper au cours de notre entretien. Parmi les surprises de dernière minute, des auteures contemporaines qui m’étaient jusqu’à alors inconnues – et que je suis ravi d’avoir à lire. Justement, l’été ne se prête-t-il pas aux découvertes littéraires ?  Dans mes valises, j’emporterai donc La femme révélée.

Remerciements : Clémentine Autain, Céline Herrmann

Toutes les bibliothèques des politiques sont là.

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