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Vallaud-Belkacem : « Je suis une obsessionnelle de la lecture »

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Après Hubert Védrine, et Clémentine Autain, la troisième invitée de la bibliothèque des politiques est une femme de gauche qui a décidé de prendre de la distance avec la politique, ancienne ministre de légalité hommes-femmes et de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem a reçu Guillaume Gonin. Au menu : une discussion à bâtons rompus sur les livres, la littérature, l'écriture et la politique. Joyeux !

Photos Patrice Normand.

Le jardin du Luxembourg. J’en suis presque sûr. Par un magnifique jour de printemps, deux présidents de la République cheminaient, épaule contre épaule, à l’ombre des arbres qui bordent le Sénat. L’un était sortant, l’autre fraîchement élu ; tous deux affichaient un curieux sourire complice. Nous étions le 10 mai 2017, et nous commémorions la traite, l’esclavage et leur abolition. Par leur présence, François Hollande et Emmanuel Macron gravaient cette cérémonie dans le marbre de la passation de pouvoirs à la française, après le rituel 8 mai sous l’Arc de Triomphe. Pour l’occasion, l’ensemble du Gouvernement avait répondu présent. Alors conseiller d’Ericka Bareigts, ministre des Outre-mer et puissance co-invitante, j’avais vu défiler les protagonistes du quinquennat, conscient d’assister à l’une des dernières scènes avant la chute du rideau. Parmi eux, mon invitée du jour : la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem. Radieuse et détendue, elle félicitait des lycéens primés pour leur rap sur le thème de l’abolition de l’esclavage, sous l’œil badin des deux présidents. Oui, cette fois, j’en suis persuadé : il s’agit bien de la dernière fois que je l’ai aperçue.

Najat Vallaud Belkacem 03Trois années et demie plus tard, une pluie fine remplace le bleu du ciel parisien ; mai 2017 paraît loin. Entre les gouttes, c’est pourtant le même sourire qui m’accueille sur le seuil, et m’invite à prendre place dans la bibliothèque. Un mois à peine après cette cérémonie au Luxembourg, comme entre deux mondes, l’ex-ministre fut battue aux élections législatives dans le Rhône, puis s’éloigna durablement d’une scène politique pourtant habituée à sa présence. À tel point, d’ailleurs, qu’à gauche son nom revient avec insistance à chaque élection. Pour l’heure, son itinéraire s’écrit hors du champ politique traditionnel, bifurquant, entre autres, vers les livres. Vaste programme, aurait commenté celui dont la caricature bravache de Mai 68 veille imperturbablement sur nous – lui qui savait pertinemment ce que la lecture pouvait receler de politique et qui, en son temps, maniait si bien la plume lorsque l’épée échouait à faire bouger les lignes.

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En 2017, vous êtes espérée comme première secrétaire d’un Parti socialiste aux abois. Finalement, vous choisissez de diriger une collection chez Fayard. Les livres, c’est la continuation de la politique par d’autres moyens ?

Najat Vallaud-Belkacem : C’est exactement ça. J’ai considéré que si nous avions eu les bons arguments pour convaincre les Français en 2017, nous les aurions convaincus ! Il n’y a pas de secret. Les bons arguments, c’est à la fois les bons projets, et les bons mots. Continuer, comme un hamster dans sa roue, me semblait être une erreur. Donc, j’ai préféré prendre du recul pour les repenser. Et c’est vrai que c’est la politique par d’autres moyens car, en réalité, tout ce que j’ai fait depuis 2017 s’apparente à cela.

Najat Vallaud Belkacem 21Chez Fayard et ailleurs ?

Najat Vallaud-Belkacem : Mon activité chez Fayard est connexe à mon activité principale. Certains médias, dans un récit rapide, m’ont présenté à tort comme éditrice – un métier à part entière. Je suis directrice de collection, autrement dit mon rôle est précisément d’apporter un regard extérieur au monde de l’édition et, en suivant le fil rouge d’une collection nouvellement créée (Raison de Plus), de répondre au manque que j’ai toujours ressenti comme observatrice du débat public : l’absence des chercheurs dans nos grands sujets de conversation publique.  Leur demander de nous transmettre leur savoir mais aussi de prendre position – non pas au sens partisan du terme, mais en dessinant les solutions qui à eux leur paraitraient idéales. A côté de cela, mon activité professionnelle je l’ai choisie chez Ipsos, où, comme directrice du département Global affairs, j’étais complètement embarquée dans la compréhension des mouvements d’opinion à l’échelle du monde pour mieux appréhender ce qui se joue et anticiper ce qui se prépare. Les erreurs de perception, et autres biais cognitifs aussi, qui font que nous finissons par ne même plus partager la même réalité. C’était extrêmement instructif ! Enfin depuis mars dernier, j’ai rejoint la direction d’une ONG : One. Là encore, batailler pour que reculent l’extrême pauvreté et les maladies laissées sans traitements  dans le monde, si ce n’est pas de la politique, je ne sais pas ce que c’est …

Votre collection « Raison de plus » chez Fayard a aussi comme ambition de réinventer la social-démocratie.

Najat Vallaud-Belkacem : Y contribuer en tout cas, en toute modestie. Les questions qui sont posées par Laurence Scialom dans « la Fascination de l’ogre » sur le monde de la finance et la difficulté des pouvoirs publics à le réguler, ou celles posées par Xavier Ragot dans « Civiliser le capitalisme », pour ne citer qu’eux, s’inscrivent évidemment dans cette ambition. Dans un autre genre, les « Contre-courants politiques » d’Yves Citton sont une merveilleuse tentative de repousser les frontières de notre imagination politique grâce à la littérature, et l’invention de concepts et de mots nouveaux. Ça aussi, ça me manquait en politique, inviter dans la réflexion et dans la conversation les écrivains, les romanciers, les artistes, ceux qui de tout temps ont su repousser les frontières de l’utopie.

 

C’est aussi en tant qu’auteure que vous abordez cette question des mots, comme en conclusion de la « Société des Najat Vallaud Belkacem 20Vulnérables », votre dernier livre paru dans la collection des Tracts de Gallimard – dans lequel vous dénoncez le discours guerrier de la gestion de la pandémie, masculinisant à outrance les réponses à la crise et reléguant en deuxième voire troisième ligne la notion plus féminine de « care » …

Najat Vallaud-Belkacem : Absolument. Au fond, si je devais résumer ce que j’ai fait ces trois dernières années, je dirais que depuis 2017 j’ai délibérément refusé d’être dans le commentaire de la petite phrase d’actualité. Parce que cela empêche de penser. De la même façon que les heures que vous passez à scroller votre fil twitter ne font pas avancer vos analyses d’un pouce, passer sa vie à regarder le monde par le petit bout de la lorgnette du traitement de l’actualité immédiate vous rend myope aux grands mouvements, aux tectoniques de plaques en cours, aux idées reçues ou aux résistances structurelles toujours présentes dans les sociétés sur un nombre de sujets … Après les années gouvernementales que j’avais vécues, j’avais besoin de réfléchir plus longuement, plus posément, à tout cela.

A l’Education nationale, notamment ?

Najat Vallaud-Belkacem : Oui. Par exemple, pourquoi certaines de nos réformes qui visaient à élever le niveau général de l’éducation en France et pour tous les élèves passaient immédiatement pour de l’égalitarisme niveleur par le bas ? Qu’est-ce qui se joue ? Comment aurait-il fallu les amener, les présenter ?  Parce que je reste convaincue que le rôle d’une Education Nationale est bien d’élever le niveau de tous les élèves et que tous sont éducables. Clairement, il y a sur ces sujets des nœuds profonds dans la société qu’il faut apprendre à dénouer, sauf à baisser les bras et céder à la fatalité actuelle d’une école de moins en moins mixte socialement, et d’un destin scolaire gravé dans le marbre de votre condition sociale dès le plus jeune âge.

 

Najat Vallaud Belkacem 15La question de l’enseignement du latin et du grec était typique de cette hystérisation des débats …

Najat Vallaud-Belkacem : L’hystérisation, oui. Ce qui aide à relativiser c’est de comprendre la permanence et la récurrence d’un certain nombre de procès et de débats. Peut-être le savez-vous, j’ai une admiration sans borne pour Jean Zay. Figurez-vous qu’à lui aussi on faisait les mêmes procès – y compris sur le latin. Ce sont toujours les mêmes les mêmes accusations qui sont portées aux ministres qui cherchent à introduire de l’équité dans les opportunités de réussite offertes par le système scolaire. C’est dur, évidemment, ces procès, c’est injuste, mais comprendre les intentions de ceux qui vous les font, vous aide à ne pas perdre de vue vos objectifs.

 

Ils peuvent aussi évoluer, prendre des formes différentes.

Najat Vallaud-Belkacem : C’est vrai qu’à mon époque, et notamment autour de ma personne,  les  fake news ont fait leur apparition dans le paysage public français. Maintenant, c’est complètement installé, tout le monde se débat avec ça ! (Rires) Vous voyez, sur les fake news, ce à quoi m’aura beaucoup servi mon expérience chez Ipsos, c’est à comprendre qu’elles ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Ce qui est beaucoup plus problématique, et ce à quoi nous devons nous attaquer, c’est le terreau sur lequel elles se développent, qui est cet ensemble de perceptions et de biais cognitifs qui nous habite et qui nous conduit, par exemple, à surestimer en permanence le poids de tel ou tel sujet par rapport à sa réalité. Exemple : on surestime de 20 ou 30 points le nombre d’étrangers sur notre territoire ou dans nos prisons. On sous-estime considérablement la gravité de certaines maladies par rapport à d’autres. On sous-estime notre taux d’obésité, on surestime le taux de nocivité des vaccins etc. Qu’est-ce qui a constitué ce terreau en nous ? Une part d’environnement familial et social, ce qu’on entend à la télévision, les réseaux sociaux … L’adhésion aux fake news n’est que la résultante de tout cela.

 

Aux Etats-Unis, cette question est permanente. Il y une méfiance ancienne, très ancrée, contre l’Etat fédéral et tout ce Najat Vallaud Belkacem 10qui touche à la liberté la plus pure des citoyens américains. Mais il y a aussi une volonté plus universelle de croire que quelque chose nous dépasse, quelque chose nous en veut et quelque chose nous exploite – et qui constitue un dépotoir à toutes les frustrations.

Najat Vallaud-Belkacem : Absolument. J’ai beaucoup vécu cela en tant que ministre de l’Education, notamment au moment des attentats de 2015. Beaucoup d’élèves étaient très perméables aux théories du complot, notamment parce que ces théories s’avéraient plus rassurantes pour ces jeunes que la réalité. C’était d’une certaine façon pour eux moins dur de se dire que l’Etat avait manigancé cette histoire d’attentats avec la complicité des médias que d’appréhender vraiment la réalité à savoir que des fous radicalisés peuvent vraiment débarquer un matin et commettre de telles atrocités. Il faut donc travailler sur la complexité du monde qui effraie. L’école et les médias ont là un rôle majeur à jouer qui n’est pas seulement de fact-checking, mais aussi en amont de pédagogie de la complexité pour éviter que ne s’y installent que des fantasmes.

La lecture et les livres, aussi.

Najat Vallaud-Belkacem : (Rires) Là-dessus, mes enfants me trouvent pénible, et je dois reconnaitre que je suis un peu obsessionnelle avec ce sujet. Oui il faut lire, oui le meilleur service qu’on puisse rendre à un jeune c’est de mettre un livre entre ses mains ! Quand je me rendais dans les établissements en tant que ministre et que j’avais affaire à des élèves qui ne lisaient pas spontanément, je ne cessais de leur expliquer que la littérature fait voyager et rêver, bien sûr, mais qu’au-delà de ça, la littérature met des mots sur votre réalité. Et ça, c’est incroyablement précieux. La littérature vous aide à y voir plus clair dans votre vie, à voir les embûches. Rien d’autre n’offre cela. Et comme la littérature est infinie, tous les cas de figure, toutes les situations ont déjà été racontées, donc vous finirez forcément par y trouver la vôtre, vos états d’âme, vos interrogations, votre complexité, vos peines, vos joies … Et c’est si merveilleux de pouvoir se comprendre soi-même dans ce miroir-là ! Je passe énormément de temps à rappeler cela à mes enfants … (Rires) J’essaie de les faire adhérer à mes lectures d’enfance et d’adolescence : ça marche moyen-moyen. Mais, de temps en temps, j’ai de bonnes surprises.