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Boris Vallaud : “Une bibliothèque c’est comme une cave, j’aime m’y promener”

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Porte-Parole du PS, ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée, Boris Vallaud publie ces jours-ci “un esprit de résistance”. L’occasion de partir à la rencontre de ce politique atypique aux phrases ciselées, et à la pensée dense pour lui faire parler de son rapport aux livres. Un entretien qui se déguste. Comme un bon vin.

Photo Cyril JOUISON

Un ciel bigarré et capricieux veille sur notre trajet depuis Bordeaux. Nous naviguons entre vigne et forêt, nous rangeant sur le bas-côté pour croiser d’autres véhicules. D’ordinaire, bibliothèque des politiques rime avec train, métro et grandes avenues ; aujourd’hui, bucolique et reculée, elle revendique sa part d’imprévu. Y compris pour notre hôte qui, à notre arrivée, nous confie qu’aucun journaliste n’avait auparavant mis les pieds dans cette ancienne écurie où les livres ont élu domicile. « Il s’agit de la bibliothèque de mon père », nous confie celui qui entreprend une visite guidée des lieux, un bâton à la main et un élégant cardigan bleu sur les épaules. Un simple coup d’œil nous permet de comprendre que le paternel est historien, spécialiste des guerres du XXème siècle – et quelques mots échangés avec son fils qu’il lui a transmise intacte sa passion pour l’Histoire, l’écrit et les idées.

2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 24Si, plus qu’à l’accoutumée, la question du lieu s’est posée pour cette rencontre, les Landes se sont vite imposées. C’est heureux ; ayant interrogé son épouse à Paris lors d’une précédente « bibliothèque », un changement de décor s’imposait naturellement. Et puis, pour ne rien vous cacher, la perspective d’une virée landaise me réjouissait. D’autant qu’en l’absence de Patrice, retenu à Paris, mon ami Cyril Jouison le supplée derrière l’objectif. Une complicité ancienne nous lie, et sa joyeuse présence contribue au caractère spécial de cette bibliothèque des politiques décentralisée.

Va pour les Landes, donc. Une fois calmées les ardeurs de la jeune chienne qui monte vaillamment la garde, et les cafés servis, Boris Vallaud nous installe dans une pièce lumineuse, aux murs jonchés de livres. Derrière lui, une collection de bouteilles d’Armagnac du cru scintille sous les projecteurs qu’installe Cyril, alors que la discussion s’engage librement, basculant petit à petit du commentaire et des plaisanteries à l’entretien plus formel.

* * *

Au début de votre livre, « Un esprit de résistance » (dont Ernest sous la plume de Frédéric Potier vous parlera la semaine prochaine), vous évoquez les femmes et les hommes qui forment votre panthéon …

Boris Vallaud : Oui, et la grande question est : mais qui est dedans ? (Rires) « L’esprit de résistance », c’est retrouver cet esprit qui a permis de nous reconstruire au lendemain de la guerre. C’est aussi résister à l’air du temps quand le temps est mauvais. Beaucoup de grandes figures peuvent nous inspirer pour ça.

2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 03D’autant que la politique et le littéraire se recoupent parfois.

Boris Vallaud : C’est vrai ! Dans le livre, je pensais surtout à des personnages politiques, dont j’ai pu lire des biographies et dont je suis fasciné par les personnalités. Évidemment, je ne vous surprendrai pas en évoquant Jean Jaurès ou Léon Blum. D’ailleurs, certaines découvertes, comme Blum, ont été tardives. J’avais tendance à penser, à tort, qu’il était une version un peu dégradée de Jaurès. Or, il est brillantissime ! Les comptes-rendus de Léon Blum lors des débats parlementaires des lois scélérates sont d’une incroyable actualité, dans notre rapport aux libertés publiques notamment. Je suis intéressé par des personnages comme Rol-Tanguy, Louise Michel ou Daniel Meyer. J’adore Garibaldi, aussi. Cela m’est venu à travers la découverte de la Sicile, qui est le carrefour de toutes les civilisations de la Méditerranée. Évidemment, il y a le débarquement à Marsala, la fameuse expédition des mille. A partir de là, je me suis mis à lire des textes, des correspondances …

Vous faites donc partie des gens qui lisent les correspondances ?

Boris Vallaud : C’est un truc de famille ! Mon père adore ça. Il les lit, il les croise, ainsi que les journaux, pour comparer les différentes appréciations d’un même événement. J’aime bien les correspondances qu’on feuillette de façon désordonnée. En l’occurrence, c’est amusant de lire sa correspondance avec Victor Hugo, ou Alexandre Dumas.

Et sur le plan littéraire ? 2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 37

Boris Vallaud : Sur le plan littéraire, je nourrissais une passion pour le « Nouveau Roman » quand j’étais adolescent, à tel point que j’ai aujourd’hui un vrai côté Alain Robbe-Grillet quand j’écris. D’ailleurs, j’ai rédigé toute une série de premiers chapitres – le chapitre 1, c’est ma spécialité ! – d’une œuvre vouée à devenir un jour fondamentale, déterminante, définitive. (Rires) J’ai adoré « la Modification » de Michel Butor, vraiment.

Quel âge aviez-vous alors ?

Boris Vallaud : J’étais lycéen, autour de la terminale. Ce style d’écriture un peu minimaliste me plaisait beaucoup. J’ai à son propos un souvenir émouvant : il habite près de Lyon, je crois, et un jour Najat me ramène un exemplaire de « La Modification »… dédicacé par Michel Butor. J’étais très, très heureux !

Elle a marqué des points ce jour-là …

Boris Vallaud : Ah oui, beaucoup. Je voulais vous l’apporter, mais je ne l’ai pas retrouvé. J’ai beaucoup apprécié « Les Hommes de bonne volonté » de Jules Romains, aussi. Et puis, petit, j’adorais Dumas et les trois mousquetaires. Quand on est Gascon à Paris, d’ailleurs, on se sent nécessairement comme un cadet de Gascogne ! Et on rêve de crier dans l’hémicycle : « à moi la Gascogne ! » et que les députés accourent pour la bagarre ! (Rires)

2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 30Avec Najat Vallaud-Belkacem, lisez-vous les mêmes livres ?

Boris Vallaud : Nous avons des rythmes différents. Najat est une boulimique de lecture, elle lit hyper vite. Quand on part en vacances ensemble, on emporte une pile de dix bouquins pour tous les deux, on mutualise. Et, souvent, quand elle termine les neuf bouquins, elle s’impatiente pour que je termine le premier !

“L’Académie française sent la naphtaline”

Vous aimez prendre votre temps.

Boris Vallaud : Je ne sais pas comment vous lisez, mais quand je lis, je le fais à haute voix dans ma tête. S’il y a des personnages, ils n’ont pas tous la même voix. Ils n’ont pas la même intonation. Dans les romans, je crée mon univers mental. Les personnages ont une voix, un physique, une existence à part.

Parlez-nous des romans qui peuplent votre panthéon littéraire.

Boris Vallaud : Alors, j’ai beaucoup de classiques dans mon panthéon littéraire : Balzac, Zola. Après, parmi les auteurs plus récents, j’adore Emmanuel Carrère. Le fait de savoir qu’il est un peu en conflit avec sa mère me le rend plutôt sympathique ! En revanche, j’ai un peu du mal avec les auteurs de l’Académie française, qui sent méchamment la naphtaline, plus préoccupée par l’écriture inclusive que les réalités politiques et littéraires.

Nous nous trouvons dans les Landes, nous célébrons ces jours-ci le quarantième anniversaire de l’élection de François Mitterrand à l’Élysée … L’ombre de l’ancien président socialiste, entre politique et littérature, plane-t-elle autour de vous ?

Boris Vallaud : Sa pugnacité inspire, cela fait partie de notre histoire évidemment. En l’occurrence, je ne me serais pas présenté ailleurs que dans les Landes. Ma famille y est implantée depuis toujours. Ce n’était pas une évidence de me présenter, ce n’était pas un rêve que je nourrissais depuis l’enfance. Je me suis lancé parce que les circonstances l’ont voulu : j’ai rencontré Henri Emmanuelli, il me l’a proposé, j’ai eu le sentiment qu’il fallait agir pour la gauche.

Outre les politiques et les auteurs, qui trouve-t-on encore dans votre panthéon ?

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Boris Vallaud : En réalité, on y trouve plus de cuisiniers que de politiques ! Pour le coup, mon rêve d’enfant était de devenir cuisinier. Vous savez, dans les Landes, il y a un très grand cuisinier – peut-être le plus vieux trois étoiles de France, d’ailleurs – qui est Michel Guérard.

C’est pour cette raison que je vous ai sorti un bouquin de Jim Harrison qui m’est cher : « Un sacré gueuleton ». C’est une chronique de bamboche et de souvenirs de bouffes. Et je pense que quand on n’a pas lu ce livre, on ne sait pas vraiment ce que manger veut dire !

Parmi votre grande œuvre fondamentale en préparation, avez-vous un livre de gastronomie ?

Boris Vallaud : Justement, avec mon père, je voudrais écrire un livre qui mêle gastronomie et politique, en choisissant des plats qui seraient liés à un récit politique.

Politique, dans quel sens ?

Boris Vallaud : Il peut y avoir des références historiques … On peut aussi trouver un plat pour parler politique ou des Landes. Nous sommes en train d’y réfléchir. C’est amusant !

Je me souviens d’un livre : « Chirac à table » …

Boris Vallaud : Je me souviens avoir organisé une visite de Chirac dans le Gard, en ma qualité de sous-préfet. Dans les prescriptions, il fallait lui servir des Corona à table. Je pensais que c’était un truc des guignols, mais non, c’était vrai ! (Rires)

Nous sommes également sur les terres de François Mauriac.

Boris Vallaud : Oui, oui, j’en ai lu …

Je sens un appétit mesuré.

Boris Vallaud : J’ai un peu le sentiment qu’ils se ressemblent tous, en fait !

On écrit toujours le même livre, apparemment.

Boris Vallaud : C’est vrai, mais chez lui c’est flagrant. (Rires) Ce que je trouve plus agréable à lire sont ses chroniques, ses éditoriaux. Son « Bloc-Notes » est un formidable almanach ! Dans le même genre, j’adore « Lettres, Notes et Portraits » de Georges Pompidou. C’est hyper agréable à lire ! Mais pas d’une traite.

Comment vous définiriez-vous, comme lecteur ?  2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 18

Boris Vallaud : J’ai une culture littéraire très opportuniste. Je tombe sur un bouquin, et je me dis : « Waouh, ça a l’air bien ! » Même s’il a été publié dix ou vingt années auparavant. Et puis, j’ai mes cycles. Même si j’ai critiqué Napoléon récemment – au-delà de l’héritage, je crains les héritiers –, j’ai eu ma période Napoléon, en lisant Jean Tulard, Thierry Lentz, Emmanuel de Las Cases, Dominique de Villepin. Parfois, un ami me conseille. Il n’y a donc pas de construction, pas de thématique, pas de chronologie. Je picore à plein de sources, y compris dans mes interventions politiques. Les écrits politiques d’Orwell, Hannah Arendt, ou « Tristes tropiques » de Claude Lévi-Strauss … J’ai des béances monstrueuses. Par exemple, Najat lit beaucoup de littérature russe. Moi pas du tout.

Quelque chose que vous vous réservez pour plus tard – ou bien un jour, vous prendrez en main un exemplaire de Dostoïevski, et vous serez lancé ?

Boris Vallaud : Peut-être, ou jamais. Je n’en sais rien ! Après, j’ai quand même plus tendance à lire des sciences humaines que des romans. Mais c’est un regret, car quand je tombe sur un bon roman, c’est un sacré pied ! Ce qui fait que, quand je lis des livres académiques, je me dis que cela ne gâcherait rien d’être un peu plus intelligible parfois…

Lisez-vous plusieurs livres en même temps ?

Boris Vallaud : Souvent, oui. Il se passe parfois des semaines, voire des mois, avant que je ne termine un livre. Ce qui est parfois un peu ennuyeux, parce que quand on s’y remet, on ne se souvient pas toujours du contexte. Cela m’arrive parfois de relire un bouquin, aussi, mais de m’en apercevoir qu’au bout de plusieurs dizaines de pages …

Lisez-vous tous les soirs ?

Boris Vallaud : J’ouvre un bouquin tous les soirs. (Sourire) Parce que, ce qui est terrible, ce sont Internet et les téléphones. Même si j’y dispose de ma petite bibliothèque numérique : j’ai Régis Debray, Thomas Piketty, Jean Jaurès … Donc, oui, je lis sur mon téléphone, c’est l’enfer.

2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 16Votre activité de parlementaire vous permet-elle d’étendre vos horizons littéraires ?

Boris Vallaud : Justement, beaucoup de textes sont l’occasion d’un vrai travail de fond, de recherche, de source historique. Par exemple, lors de l’examen de la loi sur la modernisation de la fonction publique, j’ai beaucoup lu et travaillé sur le rapport entre la politique française et son administration depuis la Révolution : un rapport tantôt de défiance, tantôt de confiance. Comment la République s’en méfie, y voyant parfois le siège de la réaction ou de la collaboration, et comment elle lui confie son destin, avec les hussards noirs, la reconstruction… C’est ainsi que je reproche à la macronie d’être un parti sans histoire, et de méconnaître les grands compromis républicains, patiemment bâtis.

Imaginions un instant que vous soyez débarrassé de toute contrainte publique ou personnelle, avec trois semaines de vacances devant vous. Vous allez dans une librairie. Vers quelle section vous dirigez-vous ?

Boris Vallaud : Je vais toujours aux sciences humaines, découvrir les nouveautés. Najat, elle, aime beaucoup la littérature. Elle est donc prescriptrice de littérature pour moi, et moi je suis prescripteur de sciences humaines pour elle. Après, elle a ses domaines réservés, comme toute la littérature féministe, là c’est elle qui fait ma culture.

* * *

2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 08Ici ou là, une sonnerie de téléphone interrompt ses réflexions. En campagne de promotion pour son livre, le porte-parole du Parti socialiste est sollicité pour commenter les rêveries d’union de la gauche, alors que l’on célèbre le quarantième anniversaire de l’accession de François Mitterrand à l’Élysée, ravivant les souvenirs du programme commun. Soignant ses réponses, « le socialiste fâché avec personne » – selon les mots de Mariana Grepinet, de Paris Match – recueille volontiers les conseils de ses proches, dont Najat Vallaud-Belkacem, en pleine campagne électorale de l’autre côté du Massif Central. A les fréquenter, même le temps d’une simple interview, on comprend qu’ils forment un authentique couple politique.

Pas de ceux qui, dévorés par l’ambition du pouvoir, sont partenaires dans cette quête inlassable et mettent en scène leur union, à l’image de Bill et Hilary Clinton ; plutôt de ceux qui, entre autres inclinaisons, partagent une même envie d’être utile – et les mêmes doutes quant aux moyens d’y parvenir. Et je ne crois diminuer ni lui, ni elle, en disant que l’un n’est jamais loin de l’autre. Surtout en évoquant livres, écriture et politique ; autant de passions qui, entre autres, les lient.

* * *

Dans votre quotidien de parlementaire, vous lisez tous les jours. Mais vous écrivez aussi. Parvenez-vous à décorréler lecture et écriture ?

Boris Vallaud : Pour moi, c’est la même chose. Quand j’écris, je me lis. Avec les intonations, le choix des mots. Je passe mes phrases au gueuloir, vraiment. Il y a une mélodie, il y a des rythmes. « Il faut aussi que tu n’ailles point choisir tes mots sans quelque méprise », écrivait Paul Verlaine. Je privilégie parfois le son au sens !

Et inversement : quand vous parlez, vous pensez à l’écrit ?  2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 01

Boris Vallaud : Je m’en désole, mais je suis plus de l’écrit que de l’oral. J’aimerais trouver les bonnes formules à l’oral, au bon moment.

Quand vous regardez « Le Président » d’Henri Verneuil, avec Jean Gabin, on rêverait d’avoir cette agilité. Parfois, on est inspiré dans l’Hémicycle. Et parfois, pas du tout. (Rires)

Votre langue à vous, c’est l’écrit.

Boris Vallaud : Oui. Bon, j’arrive à parler quand même. Mais c’est vrai que j’accorde une attention toute particulière à l’écrit. Car, au-delà du fond, la forme participe du sérieux de la pensée. Si on dit mal des choses intelligentes… De temps en temps, j’écris de belles tribunes, j’en suis même assez content, mais j’y mets du temps. Par exemple, pour mon livre, j’ai eu beaucoup de mal à rentrer dedans. Lors du premier confinement, j’ai été incapable d’écrire une ligne.

Écrivez-vous parfois par pur plaisir, sans arrière-pensée ?

Boris Vallaud : Pour cela, il faudrait que je puisse avoir le temps d’écrire pour moi. (Rires) Je ne tiens pas de journal, par exemple. J’avais pensé à le faire quand je dirigeais le cabinet d’Arnaud Montebourg, ou comme secrétaire général adjoint de l’Élysée. Certains le faisaient de manière ostensible ! Et en même temps, cela me dérangeait. Quand vous prenez la parole et qu’une personne prend des notes dans la perspective d’écrire un livre, c’est toujours un peu gênant.

Vous publiez aujourd’hui votre tout premier livre. Sans trahir de secrets, d’autres projets vous trottent-ils en tête ?

Boris Vallaud : C’est drôle, parce que je lis beaucoup plus de sciences humaines, mais j’ai vraiment envie d’écrire de la littérature. Je m’y suis essayé, je m’y suis un peu essoufflé, aussi. Mais il y a quand même un vrai plaisir, celui de trouver la bonne phrase, de la réécrire dix fois, cinquante fois. Mais quand on la relit quinze jours après et qu’elle vous plait autant, c’est qu’elle est bonne.

Un projet concret ?

Boris Vallaud : Oui, j’ai commencé un roman. Il se passe quelque chose dans notre époque, de subrepticement violent, qui peut se manifester de différentes manières : violences politiques, révoltes sociales, déstructuration de la pensée qui peut mener aux pires errements, une forme de modernité qui trempe dans la réaction. Ce que j’aimerais réussir à faire, c’est un roman politique qui capte tout cela. Qui arriverait à saisir le moment, et rendre intelligible toutes ses alertes, afin qu’il puisse ouvrir sur un message politique. Je trouve que le roman, la littérature, rend cela possible. C’est ce que j’aimerais faire, et que j’ai commencé à écrire.

2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web DefA-t-il résisté aux fameux quinze jours ?

Boris Vallaud : Oui ! (Rires) Et même à une année. Je l’écris à la première personne du singulier. C’est là où il y a une forme de parenté avec Michel Butor. C’est une scène très longue, avec des descriptions à rallonge – moi, j’adore ça ! Comme chez Zola ou Balzac, je vais jusqu’aux coutures des chaussures. C’est un type qui se réveille après s’être fait casser la gueule, en pleine rue. C’est un moment de conscience. Il reconstitue ce qui lui est arrivé, qui est en réalité une agression politique contre un républicain et un démocrate. C’est le démarrage, le premier chapitre.

Vous êtes donc bien lancé.

Boris Vallaud : Oui … Mais comme je ne suis pas un rapide, il faut trouver le temps d’écrire. Je vois bien ce que je veux dire, mais je veux le faire par touches impressionnistes. Je veux qu’une fresque s’en dégage. Ma fille, qui a douze ans, aime beaucoup – et c’est une lectrice exigeante !

Quand écrivez-vous ?

Boris Vallaud : Ça peut être dans le train, qui est à peu près le seul endroit où j’ai du temps. Ça peut être en vacances, dans les Landes. Je n’ai pas d’endroit attitré. Mais cela demande un peu de discipline, écrire une ou deux heures avant que les enfants ne se réveillent. C’est un plaisir, pas du tout une contrainte.

Vous avez été au cœur du pouvoir : avez-vous envie d’y revenir sous une forme littéraire ou une autre ?

Boris Vallaud : J’ai été sollicité par des éditeurs en ce sens. Tous les conseillers de l’Élysée de l’époque avaient écrit le leur, dont François Hollande lui-même. D’ailleurs, ce qui est très intéressant, quand on a vécu ces moments, c’est de constater comment chacun a vécu les choses – et comment chacun se place en héros de l’histoire. (Rires) Pour ma part, je considère que je suis tenu à la confidentialité, et que l’on ne s’en libère pas du jour au lendemain. C’est sûr que j’aurais bien des choses à raconter. Peut-être plus tard !

A la manière des « Souvenirs » d’Alexis Tocqueville, qui se prête autant à un exercice de style qu’à un effort de mémoire ?2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 21

Boris Vallaud : Le récit de réalité n’est pas très romanesque, en fait. Bon, j’ai été secrétaire général adjoint de l’Élysée – mais c’est moins rutilant et mythique qu’on ne l’imagine. J’ai quand même eu un sentiment d’impuissance considérable. Considérable ! C’est terrible à dire : il y a la fois beaucoup et rien à raconter.

C’est amusant, quand je suis arrivé à l’Élysée, je me suis dit : « je vais arriver à la NASA, on va avoir des conditions de travail dingues ! » Or, la réalité était bien différente. On a le sentiment que même l’Etat n’a pas de superpouvoirs, alors qu’il en a. Un jour, je dis à François Hollande : « Pourquoi on se laisse emmerder par la Russie ? C’est le PIB de l’Espagne et la puissance militaire de la France. » Il me répond : « Parce que, eux, ils utilisent leurs armes. » Ce n’est pas faux…

Êtes-vous attaché au livre comme objet ? Êtes-vous un collectionneur ?

Boris Vallaud : Non, je ne le suis pas. Le livre dédicacé de Michel Butor, en revanche, j’y suis très attaché. L’édition originale de Léon Blum, c’est aussi un grand plaisir. J’aime imaginer la personne qui, en premier, l’avait acheté au moment de sa sortie, peut-être un militant … Cette transmission me parle. Ici, dans les Landes, il y a mes livres d’enfance, que je garde pour mes enfants : « Le Vieil homme et la mer », Mark Twain …

Mais une bibliothèque est comme une cave : il y a des livres qu’on achète et qu’on ne lit pas tout de suite. Il y a les livres qu’on vous offre, qu’on vous conseille, qui restent dans votre bibliothèque et qui correspondent à un moment très particulier de votre vie. J’aime ça, me promener devant ma bibliothèque et me dire : « tiens, là, j’étais étudiant. » Cela correspond à des moments. Et puis, il y a le même plaisir avec les bibliothèques partagées … Par exemple, on peut suivre le parcours ministériel de Najat dans notre bibliothèque ! Je ne suis pas fétichiste, mais il ne me viendrait jamais à l’idée de jeter des livres. Cela m’arrive aussi d’en prêter, et je ne les récupère pas – et ça m’énerve beaucoup.

Lequel ? 2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 33

Boris Vallaud : Une édition originale des mémoires de guerre du général de Gaulle. Vous voyez, quand je dis que je picore … Par exemple, dans le même esprit, Raymond Aron n’est pas une référence politique, mais quel pur esprit, quelle clairvoyance. Camus aussi ! Je le cite tout le temps ! Attendez, ne bougez pas, je vais en chercher un.

(…)

Boris Vallaud : Le voilà ! Une édition originale de son « Discours de Suède ». J’y tiens beaucoup. Il a dû appartenir à mon oncle, qui était philosophe. Les phrases sont encore soulignées. C’est émouvant … J’adore son idée que les écrivains ne peuvent pas être engagés du côté de ceux qui font l’histoire, mais de ceux qui la subissent. J’y fais référence dans mon livre.

“On pensait avoir élu un philosophe, on se retrouve avec un sophiste”

2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 28Qu’avez-vous apporté d’autre comme exemplaire qui vous tient à cœur ?

Boris Vallaud : Pierre Mendès-France, pour faire comme si j’étais un peu centriste ! (Rires) « Les mémoires de guerre » de Churchill, aussi. J’aurais pu prendre Pompidou, dans le même genre … Je suis très copain avec Christophe Prochasson et Marion Fontaine, tous deux historiens, et ils me recommandent régulièrement des livres. J’aime les grandes librairies, où il y a de grandes tables, avec des cartons et des avis. On peut le prendre entre les mains. Et puis, il y a des collections dont je guette toutes les sorties, comme la République des idées.

En grandissant, n’avez-vous pas eu la tentation d’être historien ?

Boris Vallaud : Non. En revanche, j’ai toujours le regret de n’avoir pas fait de thèse. Sur quoi ? Je ne sais pas. Et puis, quand on fait de la politique, avec parfois un sentiment de solitude et d’impuissance considérables, je me demande ce qu’il faudrait être pour peser sur le cours des choses, être utile. Vaut-il mieux diriger une ONG ? Je pense qu’un rapport d’Oxfam percute plus qu’un rapport parlementaire, hélas. Ne vaut-il pas mieux être un universitaire qui fait bouger les lignes : Piketty, Zucman ? Quelque chose entre le savant et le politique, donc. J’y tiens beaucoup. Ce lien est essentiel. En plein examen de la loi travail, j’avais par exemple rendu visite à Alain Supiot au Collège de France.

En politique, certains ou certains vous ont-ils étonnés par leurs lectures ?

Boris Vallaud : J’ai constaté que quelqu’un comme François Hollande avait une vraie culture historique et politique, d’une grande densité. Il a beaucoup lu, mais il n’en fait jamais commerce. On a l’impression qu’il cache son érudition.

C’est son côté Chirac …

Boris Vallaud : Exact ! Tout l’inverse de Macron, qui a besoin de montrer qu’il maîtrise quand même bien son programme de Khâgne. J’ai parfois l’impression qu’il butine un peu partout sans en faire du miel. On pensait avoir élu un philosophe, on se retrouve avec un sophiste. Quelle est sa pensée ? Difficile à dire.

Un conseil de lecture pour terminer, une grande découverte ?

Boris Vallaud : En ce moment, au pied de mon lit, il y a un livre d’Esther Duflo, les mémoires de Barack Obama et le discours inaugural de Didier Fassin au Collège de France… Bon, vous allez trouver cela un peu ridicule, mais j’ai aussi été très ému par « La vie a plus d’imagination que toi », de Najat. C’est le seul moment où elle parle d’elle en politique. Elle a mis une telle carapace sur sa vie personnelle… Sinon, deux livres ont constitué un choc à mes yeux : « Le rappel à l’ordre », de Daniel Lindenberg, tellement juste, tellement tragique de vérité, et « Retour à Reims » de Didier Eribon.

* * *

2021.05.07 Ernest Vallaud Boris Web Def 37Un dernier signe de la main, et notre hôte rebrousse chemin, escorté par sa chienne sautillante, tandis que nous enclenchons la marche arrière. Auparavant, il s’était amusé de notre étonnement à la lecture du panneau ornant le portail : « Honneur à notre député Boris Vallaud », une réminiscence de la tradition landaise du « mai », qui veut qu’un matin de mai les voisins installent par surprise ladite pancarte afin qu’en retour, la « victime » leur propose, en toute cordialité, de quoi les sustenter et étancher leur soif.

En leur temps, Henri Emmanuelli et François Mitterrand, encore lui, y avaient déjà eu droit. A en croire son franc sourire, le député apprécie s’inscrire dans les pas de ses glorieux aînés. D’ailleurs, l’écurie réaménagée n’évoque-t-elle pas la bergerie landaise de l’ancien président de la République ? Pendant qu’avec Cyril nous partageons nos impressions et appréciations, je me dis que, tout compte fait, seul un hasard géographique rapproche mon invité de celui dont on célèbre, ces jours-ci, le souvenir. Quoique … Et s’ils s’étaient tous deux présentés aux électeurs à défaut de devenir écrivains ? L’avenir de Boris Vallaud, indéterminé, nous livrera les réponses dont l’esquisse se cache, peut-être, entre les lignes de cet entretien dense, riche et libre.

Toutes les bibliothèques de politiques sont là.

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