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Hubert Védrine : « La lecture est vitale, comme la respiration »

Hubert Vedrine 22

Quand la littérature discute avec le monde. Jamais cette maxime que nous aimons tant chez Ernest n'aura été aussi vraie. Dans ce premier épisode d'une nouvelle rubrique intitulée "Dans la bibliothèque des politiques", Guillaume Gonin nous emmène chez Hubert Védrine. L'ancien ministre des Affaires étrangères et secrétaire général de l’Élysée sous la présidence de François Mitterrand est un immense amoureux des livres. Il entretient avec la littérature et l'objet livre un rapport charnel, intelligent, vif et plein d'humour. Rencontre passionnante et puissante. Rencontre dense et intense qui va de Camus à Nemirovsky en passant par Slimani, Malraux, Chateaubriand, Yourcenar et plein d'autres surprises. Rencontre littéraire par excellence qui ne pouvait pas mieux inaugurer cette nouvelle rubrique. Entre ici Hubert Védrine avec le cortège de tes lectures... D.M.

Photos Patrice NORMAND

«  Mon premier rapport au livre, c’est l’envahissement ! » C’est par ces mots que je suis accueilli au domicile parisien de mon Hubert Vedrine 21premier hôte. En effet, tables, étagères et bureaux sont jonchées de livres d’une surprenante variété. L’Histoire et la géopolitique y sont dignement représentés, bien sûr – mais pas que. Beaucoup lui ont été directement adressé par leurs auteurs, comme en témoignent les mots et les coupures qui les accompagnent. Au salon, De Gaulle et Mitterrand occupent une place de choix ; dans le bureau, beaucoup de biographies, la collection complète des albums de Blake et Mortimer, ainsi que l’essentiel de Camus et Malraux. « C’est en cours de rangement », s’empresse-t-il de me préciser, lorsque mon regard se perd dans l’une ou l’autre de ses bibliothèques.

L’entretien commence autour d’un café. Derrière moi, sous les traits de l’excellent David Suchet, l’œil frétillant d’Hercule Poirot scrute une assemblée de suspects, à la recherche du coupable – sans son, pour éviter toute distraction.

Aussi loin que vous puissiez remonter, les livres ont-ils toujours fait partie de votre vie ?

Hubert Védrine : Oui ! Je suis né en 1947. J'ai donc vécu une enfance sans télévision. Cela paraît si loin ! Pensez que certains ont du mal à imaginer comment l’humanité fonctionnait sans portable, alors sans la télévision ! Je vous parle donc d'une époque sans télévision, bien sûr sans tablettes, sans écran, sans jeux électroniques : il y avait la radio, les jeux de société (le Cluedo) et le monde infini des livres qui ouvrait tant de portes secrètes. Chez mes parents à Bois-Colombes, comme chez mes grands-parents Chigot l'été, en Creuse à chez Livet, les livres étaient partout. Nous lisions des "illustrés", des bande-dessinées, des petits livres, de tout. Cela se passait tout à fait naturellement. Mes parents m’encourageaient à lire, sans insister, et entre copains du lycée on parlait de nos lectures.

Associez-vous vos souvenirs d’enfance à une bibliothèque particulière ?

Hubert Vedrine 17Hubert Védrine : Dans les maisons de mon enfance, il y avait toutes sortes de livres. A Bois-Colombes, des livres d’aventures, comme Ivanhoé et Robinson Crusoé, d'histoire contemporaine, des BD, des romans, de tout. En Creuse, ce qui se lisait dans une famille catholique de province au XXème siècle, des classiques mais aussi énormément de romans policiers chez ma tante Delphine, l’intégralité du Masque, tout Agatha Christie. Au salon, des romans d’anticipation. Dans la chambre de mon oncle, Pierre Chigot, des ouvrages de spiritisme, de sorcellerie (Le Grand Albert), toute la série du "Matin des magiciens", des livres de voyage, Jules Verne. Dans la chambre de ma grand-mère maternelle, la littérature catholique classique, mais aussi Julien Green, ou Mauriac.

C'était un milieu cultivé, sans prétention mais qui n’imposait rien. Et pas de séparation entre la bande dessinée et la littérature, ni entre les romans policiers et la grande littérature. On furetait dans les rayons. Je me souviens d'avoir été, à l’adolescence, pris d’une frénésie de lecture de romans policiers, lisant jusqu’à 5h du matin dans ma petite chambre individuelle à l'étage des enfants : Agatha Christie, Sherlock Holmes, Simenon, Maurice Leblanc, mais aussi Jean Bruce … Je n'ai pas commencé par la culture classique ! Je suis venu à Flaubert et Stendhal plus tard. Je ne lisais pas beaucoup les livres inscrits au programme scolaire !

"Je lis trois ou quatre livres par semaine"

Hubert Vedrine 13Qu’en avez-vous conservé ?

Hubert Védrine : Une curiosité constante, le goût des mots, des autres, et de la découverte. Encore aujourd’hui, je lis trois ou quatre livres par semaine. En voyage, j'emporte toujours plusieurs livres avec moi pour pouvoir choisir. En général, un livre classique, que je relis, des livres d’enquête, d’Histoire (je suis insatiable), les livres récents de géopolitique, souvent un polar historique … un auteur étranger ! Je reçois beaucoup de livres de journalistes (le dernier, celui de Jean-Pierre Tuquoi, sur l'Oubangui-Chari, remarquable !), d’amis, d’historiens, de politiques (pas les plus intéressants, mais il faut les lire !), et maintenant de Mémoires de gens que j'ai connus. C’est très varié. Toute ma vie, sauf peut-être l'année de la préparation à l’ENA, j’ai toujours beaucoup lu. C'est vital, comme une respiration.

Votre intérêt pour l’Histoire provient-il de l’enfance, lui aussi ?

Hubert Védrine : Aussi loin que je m'en souvienne, j’ai toujours adoré l’Histoire. C’était excitant d’avoir un père qui racontait l'avant-guerre, la guerre et l'après-guerre à mes amis d'enfance et moi telles qu’il les avait vécues. L’Histoire au sens classique – les Pharaons, Rome, les Capétiens, les Valois, les Bourbons, la Révolution –, cela m’est venue après, avec Dumas, Druon, mais aussi Braudel. Quand je suis arrivé à l’Elysée, très jeune (à 34 ans), le fait de travailler pour quelqu’un d'aussi impressionnant que François Mitterrand a attisé encore plus chez moi l’intérêt pour l’Histoire, "les grands hommes", les grands décideurs politiques, les questions de géopolitique. J'ajoute que mes parents connaissaient Jean et Simonne Lacouture.

Jean Lacouture m'électrisait même si je ne fonctionnais, intellectuellement, pas du tout de la même manière. Je suis devenu un être hyper rationnel et logique, engagé et distancié à la fois. Il était une pile d’enthousiasme, de sensibilité, de véhémence, de passions. J’ai lu les grandes biographies de Lacouture, puis d'autres (de Talleyrand). Puis il y eut dans mes goûts des élargissements successifs. Cependant, je suis très sensible à la qualité de l’écriture. Je savoure des sottises bien écrites et m'embête à lire un texte juste mais lourd ! (Rires)

Vos précoces envies de voyage vous sont-elles venues par la lecture ?

Hubert Védrine : C’est l’œuf et la poule ... Préparer un voyage en lisant, lire en voyageant, après, avant ! Des grands  Hubert Vedrine 12journalistes, comme Tibor Mende, pouvaient évoquer chez mes parents leurs discussions avec Zhou Enlai ou Nehru ! Le monde était là, à notre porte ! C’était excitant. Et les récits de voyageur, Marco Polo et tous les autres ! J'ai toujours été allergique au tourisme de masse. En revanche le voyage, le vrai voyage, m’a toujours fait rêver. C'est complètement différent. Prenons Roger Frison-Roche. J’ai adoré son cycle montagnard, « Premiers de cordée » bien sûr, mais aussi « La grande crevasse », et « Retour à la montagne » parce que mon autre ancrage en France est la Savoie, donc la montagne. J’ai ensuite lu sa trilogie qui se passe dans les années 1920 au Sahara : « la piste oubliée », « la montagne aux écritures » et « le rendez-vous d’Essendilène ». Cela me faisait rêver. Quand, longtemps après, j’ai été invité avec ma famille à me rendre quelques jours à Djanet, et dans le Tassili, je m’y suis précipité. Mes voyages dans le monde, au pouvoir ou privés, n'ont de cesse de me donner de nouvelles envies de lectures.

Avez-vous longtemps cultivé le fantasme du reporter – qui voyage, lit et écrit ?

Hubert Védrine : Vous pensez à Kessel ! Oui, ce n’était d'ailleurs pas un fantasme, mais mon premier projet de lycéen. Quand j’écoutais Lacouture chez mes parents, je voulais l'imiter. Mon idée était d'entrer dans le journalisme, après Sciences Po, et après avoir été jusqu'en Afghanistan en voiture pendant trois mois – une expérience inoubliable ! À vrai dire, je n'avais pas envie de tenter l’ENA, tant à Sciences Po j’avais été refroidi par des petits vieux de vingt ans en costume trois-pièces … ce n’était pas du tout mon truc ! (Rires) Par mon père, j’ai pu approcher le journal Le Monde. Ils ont accepté de me prendre à l'essai, à condition que je fasse mon service militaire avant. Et j’ai donc rempli tous les papiers pour aller en Égypte, dans la Coopération. De là-bas, je devais leur envoyer des billets d’impressions, genre « lettre d'Assouan ». Et puis, le jour où je me rendais à la poste avec mon dossier sous le bras, je me suis finalement dit : « si je pars, je n'aurai jamais présenté l'ENA, et je le regretterai toute ma vie ». Je fais donc demi-tour. Je m’inscris en prep’ ENA, et je suis reçu en 1970. Donc, là, il y a eu une vraie bifurcation dans ma vie.

Hubert Vedrine 27Comment l’expliquez-vous ?

Hubert Védrine : Mon père nous incitait mes amis et moi, à suivre nos envies, notre personnalité. J’ai été élevé dans l’idée qu’il n’existait pas de plafond de verre, ni intellectuel, ni social, qu'il n'existait pas de choses que je ne pouvais pas tenter. L’après-guerre et sa mobilité sociale et humaine, l'exemple de mon père et d'autres, n’était pas très loin. Je suis rentré à l’ENA dernier exæquo grâce au grand oral de culture générale. Il y avait aussi une épreuve de relations internationales et de géographie. L'examinateur était un grand diplomate. Il dessinait des fonds de carte avec un talent prodigieux et testait les candidats. Nous étions dans des petites salles, on voyait le candidat d’avant qui transpirait. C’était angoissant. (Rires)

Le candidat me précédant est interrogé sur les îles du Japon ; il patauge. Le professeur éclate d’un rire sardonique : « Ha ha ! Malheureusement pour vous, c’était la côte nord du Canada ! » Sadique ! De mon côté, j’ai eu de la chance. Il a dessiné le nord de l’Inde. Et j’ai tout de suite reconnu le Bhoutan, etc., grâce à mes connaissances en alpinisme : un hasard complet, mais un hasard heureux.

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Qui d’autre pour inaugurer cette chronique ?

Très tôt, Hubert Védrine s’est imposé à moi. D’abord, parce que de lui émane une autorité rare sur la scène politique, faite de légitimité transpartisane et d’expérience unique des sommets – tour à tour conseiller diplomatique, porte-parole et secrétaire général de l’Élysée sous François Mitterrand, puis ministre des Affaires étrangères de la cohabitation. Ensuite, parce que j’ai eu la chance d’effectuer de modestes missions à ses côtés, ainsi que de bénéficier de ses précieux conseils dans mon parcours et mes projets, une relation particulière me lie à lui. Me donnant quelques intuitions pour cet entretien, dont il prendra un malin plaisir à prendre les orientations à contre-pied.

Les tasses de café vidées, l’échange se poursuit du côté d’une des bibliothèques. Les livres sortent au gré des réponses, comme ce recueil de discours de politique étrangère de François Mitterrand, dédicacé de la plume si reconnaissable de l’ancien président ; à l’intérieur, le menu de l’Élysée du déjeuner au cours duquel les épreuves ont été relues. Un souvenir précieux, parmi d’autres.

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"Camus est devenu un élément de ma vie"

Hubert Vedrine 25Il n’y a pas sous-lecture, disiez-vous. Vous avez commencé par les romans policiers …

Hubert Védrine : En effet, j'ai dévoré les romans policiers et d'espionnage. Simenon est un immense écrivain, comme beaucoup d'auteurs américains de la « série noire ». Je citerai aussi Robert Van Gulik, avec son juge Ti. Plus tard, quand j’ai quitté le Quai d’Orsay, j’ai relu tout Simenon, dans la collection complète d’Omnibus. Cela m’a pris 13 mois ! J’avais lu Gérard de Villiers – je le reconnais ! –, mais aussi Ed McBain – un auteur américano-italien de polars géniaux qui raconte l’histoire d'Isola (New York) à travers un commissariat. J’en ai plus appris en le lisant sur la réalité américaine que dans bien des études savantes.

… Mais quel serait votre premier grand amour littéraire, une révélation, un coup de foudre ?

Hubert Védrine : Albert Camus. Dire cela en 2020 paraît banal. Tout le monde est pour Camus maintenant. En fait, c'est plus compliqué. Je n’avais pas conscience de la puissance du système d'intimidation marxiste. Je ne mesurais pas la violence et l'injustice de l’excommunication de Camus par Sartre. Personnellement, j’avais déjà découvert Camus un peu avant sa mort. Mes parents m'avaient acheté un disque avec « l’Étranger » et « Noces » lus par Serge Reggiani et Camus lui-même. J’avais treize ans quand il disparut en 1960. Sa mort brutale m’a choqué. Du coup, je l’ai lu plus largement. À l’époque, je n'ai pas abordé Camus par le biais philosophique – « L’homme révolté » me cassait les pieds –, mais par les petits essais lumineux. Son côté sentencieux ne me pesait pas. « Noces » et « L’été », ce n’est que de la beauté ! Vers 13 ou 14 ans, je connaissais trente à quarante pages de Camus par cœur. C’était devenu ainsi un élément de ma vie.Camus Ete

Au lycée, je faisais un peu singe-savant, j’étais même connu pour ça : j’apportais le disque, on écoutait, je récitais des pages. Les professeurs ont été gagnés par mon enthousiasme, et quand cette annexe du Lycée Chaptal a dû choisir un nom, il est devenu ainsi le lycée Albert Camus de Bois-Colombes. La première fois que j’ai gagné un peu d’argent – en donnant des cours d’histoire-géo dans un petit cours privé pour adolescents redoublants –, mon premier voyage a été pour Tipasa. J’ai ensuite été emporté au-delà par le mouvement de la vie, mais j’ai toujours eu un Camus proche de moi. Même deux pages.