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F.Potier : « Je ne me résous pas à l’indignation sans effet ni à l’impuissance d’État »

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Le 18 mars dernier, alors que le confinement débutait, sortait un essai important et passionnant. Son titre : « La matrice de la haine ». Dans ce livre, Frédéric Potier (bien connu des lecteurs et lectrices d’Ernest) raconte trois ans d’action au service de l’Etat pour œuvrer à la mise en place d’un nouvel humanisme universaliste. Ce bouquin qui aurait pu s’intituler « la haine contre-attaque » fait aussi le point sur le grand renversement de la pensée qui conduit, aujourd’hui, l’avènement d’une nouvelle pensée dominante réactionnaire qui veut mettre à mal l’humanisme.  Rencontre et entretien stimulant. Un essai à ne pas manquer.

CouvPotier« Je me bats contre ceux qui disent que l’on n’a rien fait contre l’homophobie depuis trois ans », confie Frédéric Potier, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme, et la haine anti-LGBT (DILCRAH), préfet en mission de service public. Dans sa voix, une vive détermination, et aussi une forme légère de lassitude de devoir toujours monter au front. Une entrée en matière qui résonne grandement avec l’exergue de son essai « La Matrice de la Haine » (Editions de l’Observatoire / Fondation Jean Jaurès) paru le 18 mars dernier alors que le confinement venait de débuter. L’exergue en question est du grand Raymond Aron : « L’action, c’est d’abord la décision que chacun prend seul en face de sa conscience ; c’est ensuite le courage de résister aux lenteurs et aux déceptions qui ne se séparent pas du train de la politique. L’homme d’action est celui qui garde le sens d’une tâche grandiose à travers les médiocrités quotidiennes ».

Dans ce livre, Frédéric Potier revient justement sur l’ampleur de la tâche qu’il accomplit en tant que Dilcrah et insiste sur l’action publique comme outil de notre « faire ensemble » pour tendre toujours un peu plus vers la République forte, généreuse humaniste et fraternelle.
Dans cet essai qui ne mérite vraiment pas de passer à la trappe du confinement, Frédéric Potier raconte l’action quotidienne de l’État, mais aussi des associations qui œuvrent à la construction d’un monde plus habitable. Il revient aussi sur l’épisode de la tentative de réédition des pamphlets antisémites de Céline par Gallimard contre laquelle il s’était avec succès farouchement élevé. Il analyse, enfin, ce qu’il appelle le « grand renversement » ou comment l’humanisme est aujourd’hui malmené par une nouvelle pensée dominante emmenée par Zemmour, Renaud Camus et les autres. Un essai transformé pour le chroniqueur « Essai » d’Ernest. Un essai passionnant et puissant. A vous procurer rapidement chez vos libraires indépendants. Comme l’actualité fait bien les choses, Frédéric Potier nous répond alors que la loi Avia sur la cyberhaine vient d’être adoptée par l’Assemblée nationale. Entretien.

Question d’actualité. Quel regard portez-vous sur cette loi Avia qui vient d’être adoptée ?

C’est une très bonne loi car innovante et ambitieuse. Elle instaure des outils concrets pour permettre de lutter contre la haine sur internet à partir de la notion de contenu « manifestement illégal » forgée par le Conseil constitutionnel. Cela veut dire que concrètement si quelqu’un incite à la haine ou à la violence en écrivant par exemple « Untel est un sale (…) ou un sale (…) », les citoyens et les pouvoir publics pourront faire un signalement et exiger un retrait sous 24 heures. Les plateformes comme Twitter ou Facebook auront donc alors 24 heures pour supprimer le contenu contesté. A défaut, elles risqueront une amende et une sanction pouvant aller jusqu’à 4% de leur chiffre d’affaires mondial. Cette loi crée un outil opérationnel ambitieux mais qui a été aussi critiqué. Certains considèrent qu’il ne faut rien faire et qu’il est plus efficace de saisir un juge et d’attendre six mois pour une décision condamnant l’auteur à quelques milliers d’euros d’amende… libres à eux ! Ce n’est pas ma vision exigeante du rôle des pouvoirs publics. Je ne me satisfais ni de l’indignation sans effet ni de l’impuissance d’État.

« Au lieu de vivre ensemble en silo, faisons ensemble »

Votre livre s’intitule « La matrice de la haine » : d’où vient justement cette matrice. Internet est-il le seul lieu de sa génération ?

Absolument pas. Cette matrice s’inscrit dans un cadre évidemment bien plus large. Cette génération de la matrice de la haine est présente dans les combats des extrémistes identitaires aux Etats-Unis ou en Allemagne, dans les actes de haine perpétrés en raison de la couleur de peau ou de la religion un peu partout dans le monde. La nouveauté c’est que tous les auteurs de ces actes de haine se sont formés et radicalisés intellectuellement sur Internet. De facto, le numérique s’avère être donc l’un des terrains de prolifération de la matrice de la haine. Cela n’est pas près de changer puisque nous passons en moyenne 2h12 par jour sur internet.

Comment expliquez-vous la multiplication des tentations communautaristes et la remise en cause d’idéaux que l’on pensait acquis ?

Aujourd’hui des extrémismes religieux, géographiques et culturels s’agrègent les uns aux autres pour remettre en question nos libertés. Ces formes de repli de la pensée sont accentuées par des phénomènes de bulles et une vie collective en silo. C’est cette vie en silo, en « caverne » ai-je lu sur Ernest, qui nourrit le communautarisme et augmente les préjugés et la peur de l’autre. C’est une vieille leçon d’histoire qui s’offre aujourd’hui à nous. L’action que je mène avec les équipes de la Dilcrah, et l’une des idées que je tente de faire passer avec ce livre, c’est qu’il faut privilégier le « faire ensemble » au vivre ensemble. Le « vivre ensemble » n’est pas un modèle de société. On peut vivre replié chez soi dans la méfiance ou l’ignorance de ses voisins. Faire ensemble, en revanche c’est beaucoup plus ambitieux : c’est sortir de la facilité, des cases, des enfermements et des origines. C’est créer – vraiment – du commun.

Faire émerger un nouvel humanisme universaliste

A quel moment datez-vous ce basculement d’un monde où l’on croyait à l’humanisme et au progrès à ce que vous  appelez « l’orbanisation du monde » et la nouvelle pensée unique ?

Il est difficile de dater précisément ce basculement. Mais j’appartiens

Xavier Gorce

Dessin de Xavier Gorce sur la couverture du livre de Frédéric Potier

à une génération (Frédéric Potier a 40 ans) qui a grandi dans un monde où la pensée dominante se battait pour les droits de l’homme, le progrès et où l’on croyait que ce qui nous transcendait était plus fort que nos sentiments d’appartenance. Désormais, la vie intellectuelle survalorise l’identité, la frontière, la recherche de soi et des origines. Les succès de Zemmour, de Houellebecq etc… en sont le symptôme. Eric Zemmour réécrit idéologiquement l’histoire de France et ne cesse de se poser en pseudo-rebelle. Et pourtant, il est présent partout et sa pensée irrigue largement. Ces nouveaux réactionnaires sont devenus la pensée dominante. Ils ont gagné une bataille culturelle.

La pensée progressiste a malheureusement un peu trop baissé la garde. Elle est en recherche de voix nouvelles qui vont lui redonner des armes pour penser le monde. Une nouvelle génération est train d’émerger. Avec Delphine Horvilleur (Ernest l’a interrogée), Caroline Fourest (Ernest l’avait aussi interviewée), Tania de Montaigne (Nous vous parlions de son livre, ici), David Djaiz (Il faut lire son dernier livre) et quelques autres, nous tentons de forger un humanisme universaliste montrant que la question de la défense des droits et des libertés peut nous transcender et nous amener à bâtir des choses ensemble. Et ce n’est pas un mouvement de bisounours ! Mais une vision et une conception républicaine du monde et de la société.

Les nouveaux réactionnaires ont gagné une bataille dites-vous… Comment être un humaniste plus efficace et moins ringard ?

Évidemment, les humanistes que nous sommes sont confrontés au fait que cette belle idée issue du siècle des Lumières et de la Révolution française s’est en partie discréditée dans la colonisation ou dans de nombreux épisodes du 20ème siècle comme la guerre d’Algérie par exemple. Toutefois, ce n’est pas parce que cet idéal a été parfois malmené, qu’il faut l’abandonner. Ce n’est pas parce que cette idéal paraît encore aujourd’hui difficilement atteignable qu’il faut baisser les bras et ne pas chercher à décrocher cette inaccessible étoile.

L’humanisme républicain n’a-t-il pas aussi souffert de la perte de cette capacité de la République de permettre l’ascenseur social ?

Complètement. C’est ce que j’appelle les « angles morts » de la République. Quand il n’y a plus assez d’école, plus assez d’emploi, plus assez de sport ni de culture, alors, les replis communautaristes et identitaires apparaissent. Cette République ambitieuse, programmatique et fraternelle doit nous mobiliser pour « faire » ou « refaire » ensemble.

Une étude récente du Conseil d’analyse économique consacrée au mouvement des Gilets jaunes montre que les endroits où le mouvement a été le plus fort, sont les territoires où les investissements dans le sport, les infrastructures, ou la culture ont été les moins importants. Cela doit nous interroger. Collectivement. Et cela nous montre aussi que l’action publique est la clé d’une société meilleure.

Dans le livre, vous revenez sur l’épisode de la tentative de réédition des pamphlets antisémites de Céline par Gallimard (Notre édito sur l’affaire ici). Vous racontez pourquoi vous avez décidé de monter au créneau…Quels sont les ressorts de cette affaire ?

potierAvant l’affaire Céline, il y a l’affaire Maurras. En janvier 2018, je m’aperçois que le nom de Charles Maurras figure sur la liste des commémorations officielles de la République française. Rappelons que le dictionnaire nous apprend que le mot commémorer veut dire « rendre hommage » ou « célébrer ». Et alors je m’interroge : la République peut-elle commémorer Maurras, écrivain jugé pour faits de collaboration, théoricien de l’antisémitisme d’Etat et du nationalisme intégral ? Évidemment non. C’est pour cela qu’avec d’autres je me suis mobilisé. Maurras était un salopard. Ses écrits ont préparé les esprits aux nombreuses vexations, discriminations puis déportations de milliers de Français. Que les historiens fassent des colloques sur le personnage historique Charles Maurras, s’ils le veulent, mais la République ne pouvait pas commémorer celui qui a passé son existence à vouloir la détruire.

C’est peu après qu’intervient l’affaire Céline avec Gallimard. Quand nous avons vent à la Dilcrah de cette volonté des éditions Gallimard de publier les pamphlets antisémites de Céline, nous en débattons longuement avec le conseil scientifique de la Dilcrah, alors présidé par Dominique Schnapper, ou  avec des spécialistes de Céline comme Pierre-André Taguieff. Nous tombons très rapidement d’accord sur une position qui fait consensus : il n’est pas pensable que ces écrits qui sont de vrais torchons antisémites puissent être publiés sans aucun arsenal critique sérieux, ni aucune contextualisation historique, ni mise en garde. C’est le sens du courrier que j’écris à Gallimard et le point de départ médiatique de l’affaire. Heureusement, je n’ai pas été seul dans ce combat. Serge Klarsfeld et d’autres nous ont soutenu. Il y avait là un vrai risque que cette réédition un peu hâtive vienne faire d’un livre antisémite un best-seller dans la France de 2020 qui n’a pas besoin de cela. Gallimard a finalement remisé son projet par souci d’apaisement.

« Gary allie une liberté d’esprit immense et un amour profond de la France »

Cette volonté de Gallimard s’inscrit-elle selon vous dans la bataille culturelle menée par les nouveaux réactionnaires ?

Oui. J’avoue n’avoir jamais très bien compris la fascination de la vie intellectuelle française pour Rebatet, Brasillach, Maurras, Céline etc… Et encore moins, l’idée selon laquelle pour être un grand écrivain de talent, il faudrait choquer, insulter, et être un peu sulfureux. Comme si l’antisémitisme était un brevet de génie littéraire ! C’est encore plus frappant et choquant quand elle conduit cette même intelligentsia à laisser de côté des écrivains de la Résistance comme Robert Desnos, Jean Prevost ou d’autres. De même, cela m’interpelle de voir que Romain Gary soit entré dans la collection la Pléiade après Jean d’Ormesson et cela seulement en 2019 ! Il est aussi intéressant de noter que dans cette si belle collection, véritable Panthéon littéraire, ne figurent ni Aimé Césaire, ni Léopold Sedar Senghor. Kessel devrait y faire son entrée – enfin ! – en 2020, c’est une bonne chose…

Vous aimez profondément Romain Gary. Pourquoi faut-il le lire ?

GarypleiaideunRomain Gary est un homme et un écrivain fascinant. Sa vie est un roman. Il fut aviateur, résistant, diplomate. Pendant la seconde guerre mondiale, il écrit Education européenne tout en combattant. Il devient diplomate à la Libération mais ne cesse jamais d’écrire. Cette personnalité est fascinante car elle allie une immense liberté d’esprit avec un amour immense de la France. Romain Gary, ce petit juif d’Europe de l’est, est venu grandir en France par la volonté de sa mère et en a ensuite porté très haut les idéaux de sa patrie d’adoption par son génie et sa plume. Gary par ses écrits et son parcours démontre que la France n’est vraiment la France que lorsqu’elle porte ses valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. C’est le sens de sa célèbre phrase prêtée à Mitterrand (en fait volée à Gary) qui avait de bonnes lectures : « Le nationalisme c’est la haine des autres, le patriotisme c’est l’amour des siens ». Enfin, « La promesse de l’Aube » est mon livre de chevet. Je n’ai jamais rien lu de plus beau que l’introduction et la fin de ce livre. J’y reviens souvent.

« La Matrice de la haine », Frédéric Potier, éditions de L’Observatoire /Fondation Jean Jaurès. 16 euros.
Tous les droits sont reversés au mémorial de la Shoah.
Les librairies sont à nouveau ouvertes. Le livre de Frédéric Potier est disponible un peu partout en France. 

Tous les entretiens d’Ernest sont là.

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