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Khadra entre ombre et lumière

Ernest Mag Yasmina KhadraRire

Khalil, le nouveau livre de Yasmina Khadra fait partie de ces romans qui prennent aux tripes et qui fond réfléchir. Ernest l’a d’ailleurs sélectionné dans les ouvrages à lire absolument en cette rentrée. Rencontre quelque peu avortée avec Yasmina Khadra, un auteur superbe. Entre ombre et lumière.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre Khalil ?

J’ai voulu porter un regard singulier sur ce problème du terrorisme et des kamikazes car les gens ne réfléchissent plus et prennent pour argent comptant ce qu’on leur raconte à ce sujet. Alors ils sont mus par la colère, les a priori, les amalgames et sont dans le déni de l’autre…

Cette connaissance de ces jeunes comme Khalil, elle vous vient d’où ?

J’ai été dans l’armée algérienne et me suis battu huit ans contre le terrorisme, contre les intégristes armés ou non armés. Comme officier ma mission était de me mettre dans la tête de ces gens-là, de comprendre pourquoi ils se comportaient ainsi.

“La véritable toxine c’est l’humiliation, c’est elle qui est à l’origine de la violence, du désir de vengeance”

Ernest Mag KhadraEst-ce le seul endoctrinement ou aussi une désespérance qui fait le terreau du terrorisme ?

C’est favorisé, au départ, par un profond malaise social et cela s’est d’ailleurs manifesté d’abord chez nous en Algérie où tout le monde est musulman. La société ou plutôt le régime a renvoyé le message aux jeunes qu’il ne savait pas que faire d’eux, qu’il ne voulait pas s’encombrer d’assistés, que la société n’avait pas besoin d’eux…Or, pour des jeunes surtout, le sentiment d’être inutile, insignifiant c’est terriblement destructeur, c’est ce qu’il y a de pire… Alors si un gourou va leur parler de l’avenir, de la possibilité de se distinguer, de devenir quelqu’un d’important évidemment ils sont séduits, prêts à les suivre et capables de tout. Ils ont le sentiment d’avoir trouvé une famille accueillante et cette famille va les emmener là où ils ne devraient pas aller.

Cette frustration des jeunes se manifeste en Algérie mais aussi dans les banlieues françaises…

Oui d’autant qu’ils ont, dans ces banlieues, le sentiment que la société leur refuse de s’intégrer. On les renvoie toujours à leurs origines : si un joueur de foot maghrébin marque un but on dit seulement qu’il est français mais si un jeune maghrébin se fait interpeller par la police, alors on dit qu’il est d’origine algérienne, marocaine ou tunisienne ! Ils se sentent ainsi rejetés par leur famille d’adoption…

N’ y a-t-il pas aussi la responsabilité des parents de ces jeunes…    Ernest Mag Yasmina Khadra

Tout commence en effet à la maison.  J’ai constaté quand j’étudiais en tant qu’officier ce phénomène que 80% de ces jeunes à la dérive avaient des problèmes avec leurs parents. A fortiori ceux qui ont des parents intégristes deviennent des psychopathes ! De tels parents ne leur enseignent que le renoncement, leur interdisant tout ce que qui les fait rêver : la musique, la fête, cinéma tout est pêché. Alors que reste-il à ces jeunes ? Alors ils trainent dans la rue et la rue cela peut en faire un footballeur mais aussi un délinquant, un narco-trafiquant ou… un djihadiste. La véritable toxine c’est l’humiliation, c’est elle qui est à l’origine de la violence, du désir de vengeance. Il y a enfin le sentiment que l’Occident ne souffre et ne s’indigne que pour les siens. Il y a une indignation sélective. Le sentiment qu’en Occident on ne s’émeut pas quand le malheur ou l’injustice frappe de plein fouet une nation arabo-musulmane. Et les gourous qui endoctrinent les jeunes savent aussi parfaitement exploiter cela.

Dans les coulisses d’un entretien étonnant

Alors que nous publions aujourd’hui un entretien passionnant avec Yasmina Khadra, il nous paraît important d’apporter quelques précisions sur le contexte de cette interview. Le lecteur aura remarqué que l’échange entre Alain Louyot et Yasmina Khadra ne porte que sur Khalil, le dernier roman de l’auteur.

Rien sur l’un de ses précédents livres, et notamment sur l’Attentat, livre cousin à Khalil qui a paru en 2005 et qui racontait la complexité du pavé mosaïque du Proche-Orient. L’histoire était celle d’un arabe israélien médecin qui était confronté à un attentat. Il soigne. Et il rentre chez lui pour découvrir une information qui bouleverse complètement sa vie. Ernest vous en parlait ici et disait toute la puissance de ce roman.

Aussi, alors que nous discutions en amont de l’entretien avec Alain Louyot, nous tombions vite d’accord sur le fait que les deux livres étaient cousins et qu’il serait très pertinent d’interroger l’auteur sur le lien qu’il était possible de faire entre ces deux magnifiques romans.

Ernest Mag Lattentat Yasmina Khadra

Le livre dont Yasmina Khadra ne veut plus parler.

Mais, alors que la discussion se passe sereinement, Alain lance une question sur l’Attentat. « Et quel lien faites-vous avec votre roman l’Attentat, dont le sujet est en corrélation avec celui de Khalil ». D’un coup, Yasmina Khadra se ferme. Et lance agacé : « Pourquoi me parler de ce livre et qui êtes-vous pour m’interroger à son sujet ? », « Je ne veux plus jamais en parler ». Alain relance : « Pourquoi ? Vous êtes pourtant bien l’auteur d’un roman qui s’appelle l’Attentat ? ». Khadra répond : « Oui ». Et repart dans une forme de colère froide : « Ce livre est un immense roman, mais malgré tout on m’empêche d’avoir des traductions à l’étranger et un grand prix littéraire ». Nous n’en saurons pas davantage sur les raisons de ce courroux et Yasmina Khadra, avant de se raviser et de concéder finalement : « Après tout faites ce que vous voulez ! » demande, dans un premier temps, à ce que l’entretien ne soit pas publié. Voici donc l’explication au fait que l’interview d’Alain Louyot avec Yasmina Khadra puisse apparaître, bien que fort intéressante, étrangement incomplète à nombre de lecteurs fervents de Khadra et de… l’Attentat.
D.M.

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