Ce mois-ci dans la bibliothèque des politiques, c’est Noël Mamère qui se prête au jeu. Guillaume Gonin est parti à la rencontre de l’ancien maire de Bègles, ancien candidat écolo à la présidentielle, ancien journaliste, et militant infatigable. Au final, une rencontre passionnante avec un homme qui rage de n’avoir pas le temps de lire tous les livres à sa disposition, qui manie l’humour à merveille et où une invitée surprise débarque.
Photos Patrice NORMAND
Vous l’aurez certainement remarqué : bien qu’elles ou ils évoquent volontiers la littérature en général, certains invités de la Bibliothèque des politiques manifestent une paradoxale pudeur à dévoiler leurs livres fétiches – voire une franche réticence, comme si les évoquer relevait de l’intime. Il me faut alors insister (poliment) pour obtenir des noms, quelques titres, avant de passer à autre chose ; pour celles-ci et ceux-là, leur bibliothèque est un jardin secret que le quidam est autorisé à observer de loin, et pour un temps limité.
Mon invité du jour n’appartient pas à cette catégorie. Mais alors, pas du tout. Plus qu’un jardin, sa bibliothèque est une forêt où chacun est invité à circuler et piocher. En vrac, les références fusent dans un furieux fourmillement, révélant la curiosité insatiable de celui qui se définit comme un journaliste avant d’être un politique – et dont les livres ont façonné l’itinéraire, du 13 heures à la mairie de Bègles, en passant par l’élection présidentielle et même, récemment, les planches de théâtre. Et qui continuent de le façonner, avec comme constante la prise en compte du vivant dans son ensemble – le fil rouge de sa joyeuse arborescence littéraire.
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Votre rapport aux livres et à la littérature provient-il de l’enfance ?
Noël Mamère : J’appartiens à une famille qui lisait très peu. Ma mère se couchait tôt parce qu’elle se levait aux aurores pour
s’occuper de ses enfants et de son commerce, avec mon père, à Libourne. Dan son lit, elle lisait des auteurs américains comme Cronin ou Steinbeck, qu’elle aimait beaucoup. Avant l’arrivée de la télévision, mon père était un amateur de romans policiers, il adorait Charles Exbrayat, par exemple. Et puis la télévision a tout emporté, le petit écran a effacé les livres. Ma littérature d’enfance n’est pas allée plus loin que les « histoires complètes » de Tintin et les vies de saints en bande dessinée, comme celle du curé d’Ars qui me faisait si peur ! Mon premier contact avec les livres remonte aux années soixante, quand j’étais à Amboise, chez mes grands-parents. Je dormais dans une chambre mansardée, au sol en tomettes, que nous appelions « la chambre bleue » en raison de la couleur de ses murs. Le soir, je partais en montagne avec Roger Frison-Roche: « Premier de cordée », « La grande crevasse », et Lionel Terray : « Les conquérants de l’inutile » … Cette fascination pour les sommets n’arrivait pas à la hauteur – si je puis dire ! – des émotions que j’éprouvais à la lecture du « Grand Meaulnes ». A cet âge nous avions tous quelque chose d’Augustin ! Quant à la jeune fille dont j’étais amoureux à l’époque, elle était plutôt Sagan. C’est elle qui m’a fait découvrir « Bonjour tristesse ». A peu près à la même époque, un prêtre du collège catholique de Libourne où je suivais ma scolarité, nous lisait du Mauriac, « Asmodée », ce qui m’a conduit tout droit vers « Thérèse Desqueyroux », « Le nœud de vipère »… Du classique pour le petit bourgeois catho que j’étais !
Qui viendra bouleverser votre monde ?
Noël Mamère : La première rupture avec cet univers remonte au collège Saint Joseph, à Sarlat. Passionné par la langue espagnole, je suivais assidument les cours d’une prof qui m’a fait découvrir la richesse de sa littérature, notamment hispano-américaine et qui m’en a donné le goût : Valle Inclan, Machado, Gabriela Mistral, la « génération du 98 » … Au point que, un peu plus tard, je vais lire « cent ans de solitude » en espagnol ! La seconde rupture intervient l’année d’après, quand j’arrive à la fac de droit, à Bordeaux où j’ai la chance de rencontrer Simon Charbonneau qui me plonge tout habillé dans le groupe d’intellectuels autour de Jacques Ellul et de Bernard Charbonneau, le père de Simon. Cette rencontre est décisive. Elle m’ouvre les portes d’un monde réflexif qui m’était étranger, éveille mon esprit critique et me fait prendre la mesure de ce qu’est la culture du livre. Elle a déterminé une grande partie de ma vie et de mes engagements. Elle m’a fait entrer dans autre chose.
Une autre chose littéraire ou intellectuelle ?
Noël Mamère : Les deux ! Si l’on s’en tient à la littérature, c’est d’abord celle dite de la Mitteleuropa. Et, donc je me suis plongé dans « La Marche de Radetzky » de Joseph Roth, « L’homme sans qualités » de Robert Musil, les livres de Kafka, « La métamorphose », « Le Château » … Stefan Zweig, Thomas Mann. Mais nous parlions aussi beaucoup des totalitarismes, des univers concentrationnaires, des entreprises de déshumanisation, nazies comme soviétiques. Ce qui m’a porté vers Robert Anselme et son poignant « l’espèce humaine », Gustav Hoerling et son « un monde à part », Chalamov et ses « récits de la Kolyma », avant « l’archipel du goulag » de Soljenytsine ; Zinoviev et « l’avenir radieux » et, bien sûr, « si c’est un homme » de Primo Levi. Plus tard, j’ai même pensé à mettre en scène un dialogue imaginaire entre Chalamov et Levi, sur la base de leurs écrits, pour montrer les similitudes entre les deux systèmes d’éradication de la part d’humanité qui est en chacun d’entre nous … Je le ferai peut-être un jour ! La littérature russe a pris de l’importance, avec la fréquentation de Tolstoï et de Dostoïevski ou encore d’Ivan Bounine et sa « vie d’Arseniev » et, plus tard Svetlana Alexievitch et sa trilogie sur les ravages du soviétisme, notamment, « La supplication » qui traite de Tchernobyl … Ce sont ces mêmes amis qui m’ont aussi fait découvrir « L’étrange défaite » de Marc Bloch qui explique si bien à quelle catastrophe peut conduire la lâcheté des élites. Le « 1984 » et « la ferme des animaux », d’Orwell. « Le système des objets », de Baudrillard … Pendant cette période bénie de mes années de fac, j’ai considérablement élargi mon « champ de vision », si je puis dire. Outre ma fréquentation d’Ellul et Charbonneau, je lisais leurs bouquins et je découvrais des auteurs …
Vous vous mettez aussi à écrire !
Noël Mamère : Attention, pas de méprise ! Je ne me suis jamais considéré comme un « écrivain » ! Pourtant, ça ne m’a pas empêché de tenter une première incursion, en 1984 – j’étais journaliste à Antenne 2 depuis sept ans – avec un roman, « Andriana », bien accueilli par Olivier Cohen, qui dirigeait à l’époque les éditions Mazarine, avant de créer les sa propre maison d’édition , « L’Olivier », devenue célèbre. C’est lui qui m’a fait découvrir la littérature américaine. Il est le premier à avoir publié Raymond Carver, puis ça a été Richard Ford, Cormac Mac Carthy, Robert Stone… Plus tard, alors que j’étais maire de Bègles, je reçois la visite d’un jeune éditeur indépendant, Dominique Bordes, qui vient de créer les éditions « Monsieur Toussaint Louverture ». Grâce à lui, je vais découvrir Fred Exley, « Le dernier stade de la soif », Steve Tesich, « Karoo », J. Robert Lennon, « Mailman » … Puis ce sera la rencontre avec Olivier Gallmeister dont la maison d’édition éponyme se spécialise dans la traduction des « écrivains de la nature » (nature writers) américains. A commencer par son chef de file : Edward Abbey et son fameux « Gang de la clef à molette », suivront Doug Peacock, David Vann et quelques autres …
Les auteurs de « l’école du Montana » ? 
Noël Mamère : Oui, bien sûr, Jim Harrison, entre autres. Mais mon goût pour la littérature américaine ne se limite pas à ce registre « écolo ». La question de l’esclavage et du racisme dans ce pays m’a toujours interpellé, au même titre que les totalitarismes. Donc, Toni Morrison, James Baldwin, Ta Neishi Coates, Colson Whitehead, « Nickel boys » et « underground railroad », autant d’auteurs qui auscultent leur pays avec le prisme du racisme … Comme « Americanah », de Chimamanda Ngozi Adichie …
Beaucoup de rencontres qui vous ont ouvert des portes…
Noël Mamère : En effet ! Ce qui m’a influencé, ce sont des rencontres avec des personnalités dont j’appréciais l’avis : des philosophes, des directeurs de maisons d’édition, des libraires … Par exemple, en marge de mes meetings politiques, j’aimais rendre visite aux librairies indépendantes. Une fois, à Lyon, un libraire m’a dit : « il faut absolument lire Iain Levinson », encore un auteur américain ! Son bouquin « Un petit boulot » est une immersion passionnante dans l’Amérique de la « rust belt » en faillite. Une autre fois, sur l’île Saint-Louis, un bouquiniste m’a fait découvrir « Tierra del fuego » de Francisco Coloane, cet auteur chilien qui parle si bien de la Patagonie. J’accordais aussi beaucoup d’importance aux conseils de lecture de Michel Polac. Grâce à lui, j’ai découvert John Fante …
Quel souvenir gardez-vous du philosophe Jacques Ellul ?
Noël Mamère : Il était toujours le même : inoxydable. Un petit homme, qui faisait chaque jour les huit kilomètres à pied qui séparait sa maison de l’université, avec son chapeau, son imperméable et son cartable. Je suivais son cours d’histoire des idées politiques, qui était formidable, son cours sur la technique, aussi, suivi par des centaines d’étudiants dans un amphi plein à craquer. Mais une relation particulière me liait à Ellul. Je n’étais pas simplement un de ses étudiants. Comme je vous l’ai dit plus haut, j’étais très ami avec ceux qui le côtoyaient et qui militaient avec lui. C’est ainsi que je me suis retrouvé à plusieurs reprises dans sa maison de « La Marrière », à Pessac, quand il présidait le comité de défense de la côte aquitaine, par exemple, mais en bien d’autres occasions. Il a préfacé mon premier livre sur la télévision « Telle est la télé » (1982) et il avait été membre de mon jury de thèse de troisième cycle. Il m’impressionnait par l’étendue de son érudition que, pourtant, il n’étalait pas. Il avait le goût de la transmission et quand il voyait l’intérêt que l’on portait à ses idées, il se rendait disponible.
Vous a-t-il ouvert à d’autres mondes littéraires ?
Noël Mamère : Oui. J’avais le sentiment – je l’ai toujours ! – d’être très en retard, un retard que je n’arriverai jamais à combler. Donc j’essaie de lire des auteurs que je considère comme essentiels, qui peuvent m’ouvrir les yeux et l’esprit sur le monde, sur les êtres. Le sentiment de vouloir apprendre, apprendre toujours, apprendre encore. Exercer sa curiosité du monde. Le point commun entre le journalisme et la politique – il n’y en a pas beaucoup –, c’est d’avoir le goût des autres et la curiosité du monde. J’essaie toujours d’être fidèle à ce principe.
Vous ne me rassurez pas trop, j’ai également l’impression d’être très en retard en littérature … Ce n’est donc pas un sentiment amené à s’estomper.
Noël Mamère : Certainement pas ! Ce sentiment me hante. J’ai l’impression, chaque matin en me levant, que je ne pourrai jamais rattraper tout ce temps perdu ! Maintenant que je ne suis plus en première ligne politique, je m’intéresse beaucoup au courant des « éco-philosophes » d’aujourd’hui : Philippe Descola, Bruno Latour, Corine Pelluchon, Baptiste Morizot, Nastassja Martin, mais aussi aux penseurs critiques dans la ligne de Charbonneau et Ellul, comme Eric Sadin, Alain Gras, Philippe Bihouix, Isabelle Stengers … Des penseurs puissants comme Jean-Pierre Dupuy, Serge Audier ou Pierre Charbonnier … On doit les connaître quand on est écolo. C’est d’ailleurs en référence à Bruno Latour que j’ai intitulé ma bande dessinée avec Raphaëlle Macaron : « Les terrestres ».
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C’est la première fois que je rencontre l’un de mes invités « à domicile », Noël Mamère m’accueillant dans son fief béglais – qui se trouve être également mon lieu de résidence. Un heureux hasard, grâce à l’entremise d’un ami commun : c’est Julien, un coéquipier de mes cordiales parties de football dans la région bordelaise, qui avait le premier suggéré cette rencontre. Son ancien collaborateur parlementaire, Béglais et écologiste comme lui, il estimait que l’exercice se prêterait tout particulièrement à l’homme à l’iconique moustache. Et, tandis que la discussion suit son cours foisonnant, je ne peux que valider l’intuition de Julien, imaginant les débats passionnées qui eurent pour cadre, au fil des ans, la véranda cosy de mon hôte.
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Les voyages sont-ils venus après vos découvertes littéraires ?
Noël Mamère : Bien avant ! Jeune, ils se résumaient à l’Aquitaine ! Lors des vacances universitaires, je faisais des reportages pour la télévision régionale. Ce qui m’a permis de rencontrer quelques belles « figures » et de rester en contact avec la « vraie » vie. Quand je suis arrivé à Antenne 2, en 1977, recruté par Louis Bériot et Jean-Pierre Elkabbach, pour créer une émission quotidienne d’environnement qui s’appelait « C’est la vie », j’avais 29 ans et j’ai continué à pratiquer un journalisme de proximité, « au raz de la toile cirée », comme en plaisantaient mes confrères de la rédaction avec une petite pointe de mépris. J’ai toujours considéré que les grands reportages pouvaient se faire à côté de chez soi. Leur qualité ne se mesure pas au nombre de d’heures d’avion qui nous séparent de Paris ! Après, j’ai voyagé plus loin. Quand je présentais le journal de 13 heures, j’ai couvert quelques grands évènements : le tremblement de terre de Mexico, le renversement de Marcos aux Philippines, le bicentenaire de la Révolution américaine … Mais c’est mon émission « Résistances », consacrée aux droits de l’homme, qui m’a fait parcourir le monde à le rencontre de celles et ceux qui se battaient contre leurs oppresseurs ; une des plus belles périodes de ma vie professionnelle. A tout cela, il faut ajouter les voyages en famille, avec ma femme et mon fils … En termes d’empreinte écologique, je ne suis pas au top !
Revenons à François Mauriac, dont 2020 a marqué le cinquantenaire de sa disparition … Que représente-t-il pour vous, à la fois le journaliste et l’écrivain ?
Noël Mamère : François Mauriac, c’est toute mon adolescence petite bourgeoise. C’est plus que ça, d’ailleurs : j’avais eu l’idée de faire une émission entièrement consacrée au Bloc-Notes de Mauriac (Frédéric Potier vous en parlait ici), mais cela n’a jamais abouti. C’était aussi un analyste politique très fin, seul contre tous à une certaine époque. Courageux, d’une certaine manière. Et très loin de l’image du grand bourgeois provincial. Mauriac était un homme traversé de contradictions et ce qui me plait aussi en lui.
Quels autres auteurs français avez-vous lu ?
Noël Mamère : J’ai lu quelques livres d’Albert Camus, qui était au programme de philo. J’ai beaucoup aimé « La peste » et « L’étranger ». Flaubert aussi, bien sûr. Ce ne sont que des classiques que tout jeune lycéen devait lire – mais j’y ai pris un réel plaisir, je ne me sentais pas contraint. J’ai aimé Giono, Vialatte, Tournier. Je reste un lecteur d‘Emmanuel Bove et de quelques auteurs girondins comme Jean Forton, Jean Balde, Jean de la Ville de Mirmont, « l’horizon chimérique », mais aussi les sagas paysannes , comme « Des grives au loup » , de Claude Michelet, le Tillinac de « spleen en Corrèze », Blondin …
Comment vous est venue l’écriture ?
Noël Mamère : Mon premier livre date de 1982, c’est un livre qui traite de la télévision, après la prise de pouvoir par la
gauche. J’ai appliqué ce que j’ai appris à Sciences Po ! Ensuite, j’ai fait la rencontre d’Olivier Cohen pour « Andriana », mon premier roman, puis, Philippe Brenot, le psychiatre et sexologue. Il avait une petite maison d’édition qui s’appelait « L’esprit du temps ». Il était passionné par les inédits de grands auteurs. Comme il connaissait ma passion pour la Garonne, il m’a demandé d’écrire sur le sujet. J’ai dit : « pourquoi pas ? ». Un an plus tard, J’ai écrit une nouvelle dans ma maison en Corse, s’intitulant « Gens de Garonne ». Cette nouvelle a été lue par Daniel Radford, qui dirigeait les éditions Ramsay. Il m’a proposé d’en faire une saga. C’est ainsi que j’ai écrit trois volumes des « Gens de Garonne ». Ces livres ont très bien marché, ils ont été édités en livres de poche. J’ai ensuite écrit et co-écrit beaucoup d’essais.
Mais vous n’avez plus écrit de roman.
Noël Mamère : Non, parce qu’il me suffit de lire de vrais romanciers pour arrêter tout de suite ! Je ne suis pas un écrivain, je ne suis qu’un auteur parmi d’autres. C’est comme au rugby : je suis loin du Top 14 – et même pas en fédérale ! Pour les essais, je tiens la route.
Comment écrivez-vous ?
Noël Mamère : J’ai longtemps écrit avec des cahiers, évidemment. Maintenant, je suis passé à l’ordinateur. J’ai toujours mes carnets de bord, où j’écris tous les jours à la main. C’est mon rituel, où je rature très peu. Mais pour l’écriture sérieuse, je ne peux pas revenir en arrière, j’ai besoin de l’ordinateur. En ce moment, je prends des notes sur l’incertain qui s’est substitué au futur …
Vous avez publié une bande-dessinée, aussi …
Noël Mamère : J’ai été très content de vivre cette expérience. C’était nouveau pour moi. L’intérêt spécifique de cette BD tient beaucoup à Raphaëlle Macaron et sa mise en scène, ses interrogations, ses colères, ses effrois. J’y ai pris goût !
“Montaigne est d’une actualité confondante”
Avez-vous un projet littéraire lancinant, qui vous trotte dans la tête depuis des années ?
Noël Mamère : Oui, je pense souvent à quelque chose lié à ma mère, à laquelle j’étais très attaché. Mais c’est très difficile, les grands auteurs ont déjà écrit là-dessus … Ce n’est pas une autobiographie, j’aimerais revenir sur ce que j’ai vécu, les changements que j’ai connus, à Libourne et ailleurs. C’est ce qui me tourne dans la tête, mais je ne sais pas par quel bout le prendre. Peut-être que ça ne murira jamais, d’ailleurs ! (Rires) Le problème, c’est d’oser le faire.
Vous avez reçu en guise de cadeau de départ de la mairie de Bègles une superbe édition des « Essais » de Montaigne, parait-il …
Noël Mamère : Oui, ils sont ici ! Peut-être ne savaient-ils pas quoi m’offrir (Rires). Je me suis effectivement intéressé à Montaigne, je le citais souvent dans mes interventions. Parce que Montaigne c’était le doute, le doute sceptique, celui qui ne prend aucune vérité pour argent comptant et qui la met aussitôt en doute. Il est d’une actualité confondante. Et puis, Montaigne, c’était le goût des autres et la curiosité du monde. Mais rentrer dans le texte est très dur … A moins de lire le : « Montaigne : encore un essai ! », de Jean Eimer, qui offre un portrait plein d’humour et très documenté de l’écrivain girondin.
A vous écouter parler du journalisme et de la politique, on a l’impression qu’il s’agit de deux revers d’une même médaille.
Noël Mamère : Ah oui ! Il y a une continuité. J’ai eu beaucoup de chance. En réalité, l’essentiel de ma vie de journaliste était déjà orientée vers l’écologie. Quand j’ai quitté Bordeaux et que je suis arrivé à Paris, j’ai créé une émission militante : « C’est la vie ». Cela a duré cinq ans. Puis, après le 13 heures, j’ai présenté à nouveau pendant cinq ans une émission qui traitait les droits de l’homme. Mon arrivée en politique s’est effectuée dans une certaine continuité, en fait.
Vous êtes donc un militant. Et ce militantisme trouve sa traduction journalistique comme politique.
Noël Mamère : Pour le journalisme, j’ai eu la chance de pouvoir exercer mon militantisme dans mes émissions et reportages, conservant un droit de réserve quand je présentais le 13 heures. Et puis, je suis passé du « Dire » au « Faire ». Un jour, j’ai décidé de mettre les mains dans le cambouis – en essayant de ne pas trop les salir et de contribuer à faire évoluer la société.
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Avertissement : un personnage essentiel s’apprête à entrer en scène. Il s’agit de Françoise, dite « Fanchon », l’épouse incontournable de notre invité. Alors que Noël Mamère n’était pas franchement convaincu de la pertinence d’une de mes questions, il utilise son joker « Fanchon » et l’appelle au secours. Elle se prêtera au jeu de bonne grâce, à tel point que l’entretien change de nature ; c’est désormais « Fanchon » qui est interviewée par Noël, et vice-versa. Comme vous, j’assiste en spectateur à leur échange à la fois complice, cocasse et caustique.
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Quelle est votre dernière grande découverte littéraire ?
Noël Mamère : Chimamanda Ngozi Adichie est une vraie grande découverte. Après, récemment, je me suis replongé dans « L’Idiot » de Dostoïevski. Mais chaque lecture est une découverte. En fait, il est très rare que je sois déçu par un bouquin, parce que je choisis des auteurs qui ont quelque chose à m’apporter. Et puis, avec Fanchon, mon épouse, mais aussi avec des collègues et amis, on se conseille des bouquins, on échange beaucoup.
Quelle est la part d’essais et de littérature dans vos lectures ?
Noël Mamère : En ce moment, je lis beaucoup plus d’essais. Mais je lis plusieurs bouquins en même temps. Là, j’ai commencé « La fin de la megamachine » de Fabian Scheidler, qui est un livre très écolo, et en même temps je termine « Nickel Boys » de Colson Whitehead. La période que l’on vit nous questionne plus globalement sur la notion de progrès. On le voit dans les journaux : quel progrès veut-on ? Sur ces questions, on ne rend pas suffisamment hommage à Jacques Ellul et Bernard Charbonneau … On revient pourtant à leurs réflexions aujourd’hui.
Quel essai mettriez-vous entre toutes les mains ?
Noël Mamère : Le livre de Robert Antelme, « L’espèce humaine ». C’est un livre essentiel, sur la liberté, la déshumanisation. Dans cet esprit, je pourrais aussi citer « Un monde à part » de Gustaw Herling.
Et parmi les romans ?
Noël Mamère : « La pitié dangereuse » de Stefan Zweig est un très grand livre. Mais ce n’est pas moi qui offre les livres, c’est Fanchon – parce que c’est une très bonne lectrice. Elle aime bien offrir des bouquins à nos copains. Mais il y en a tellement … Si je peux me permettre, c’est la question que posent souvent les journalistes – et cela relève d’une simplification. Notre conscience n’est pas imprimée par un livre, c’est un ensemble ! Ça n’a donc aucun sens.
Je vais préciser ma question. J’ai parfois ressenti de tels coups de cœur littéraires, d’une telle puissance, que j’avais l’impression que ces livres – comme des chansons, d’ailleurs – pouvaient me définir. Dans ces cas-là, quand on touche à la quintessence de ce qu’on ressent, j’ai envie de le partager avec le monde entier.
Noël Mamère : Absolument, d’accord, je comprends très bien !
Et c’est assez rare, finalement. Je n’en compte que quelques-uns.
Noël Mamère : Lesquels ?
« Le Seigneur des anneaux » de Tolkien, par exemple. C’est la grande œuvre qui m’a permis de rentrer dans les livres. Mais plus récemment, j’ai été très touché par « Salina » de Laurent Gaudé, qui pose la question de la transmission, du souvenir, de l’exil. J’avais envie que mes proches y réagissent. Tout comme « Tristesse de la terre » d’Eric Vuillard.
Noël Mamère : Oui, il y a des bouquins comme ça. A vous écouter, je repense à l’univers d’Alexandre Vialatte, que j’adorais. J’en garde des traces. Ou des chroniques du Tour de France d’Antoine Blondin – c’est de la littérature !
(Françoise, son épouse, passe dans le salon, NDLR) Fanchon, quel est le dernier livre que tu as offert ?
Fanchon : Le dernier livre que j’ai lu et que je vais offrir ce soir à des amis chez qui nous allons diner, c’est « Un crime sans importance » d’Irène Frain, qui est l’histoire vraie de l’assassinat de sa sœur. C’est une enquête très bien écrite, qui raconte le chemin de croix des familles face aux pesanteurs administratives, juridiques.
Noël Mamère : Fanchon, deuxième question : quel est le dernier roman qui t’a beaucoup marqué ?
Fanchon : Attends, j’ai un fichier Word … (Elle revient avec son ordinateur) Alors, je relis « Americanah » de Chimamanda Ngozi Adichie, je le savoure. Sinon : « Âme brisée », d’Akira Mizubayashi – j’ai été un petit peu déçue. « Moloch », de Thierry Jonquet – j’ai bien aimé. Et puis « La femme qui fuit » d’Anais Barbeau-Lavalette, « Quitter le monde » de Douglas Kennedy, « Dans les forêts de Sibérie » de Sylvain Tesson – tout ça, c’était bien. « Running Man » de Stephen King, j’ai adoré. Pendant le confinement, j’ai relu des livres de Stefan Zweig, Robert Musil, Thomas Mann. Pardon, quelle était la question ?
Noël Mamère : C’était une question comme ça, je faisais mon Guillaume ! (Rires) « Le Lambeau », de Philippe
Lançon, tiens, je l’ai lu. Sans oublier « Le nazi et le barbier », d’Edgar Hilsenrath, qui est un livre génial.
Fanchon : Qu’est-ce que vous me demandiez ?
Noël Mamère : Il me demandait des bouquins que j’avais bien aimé. Tiens, à ce propos, un livre qui m’avait été recommandé par mon pote José Bové, que j’étais allé voir en prison : « La guerre de la fin du monde », de Mario Vargas Llosa. Ça, c’est un livre que j’offrirai à des gens que j’aime. Tu l’avais lu, Fanchon ? (Elle acquiesce) C’était super, hein ? (Elle acquiesce) Voilà, merci ! (Rires)
Fanchon : Mais tu ne lis pas beaucoup de littérature contemporaine, Noël.
Noël Mamère : C’est ce que je leur ai dit ! Parce que je me considère en retard, j’essaie de ne lire que des auteurs que je considère importants.
Fanchon : Oui … Tu as peut-être tort.
Noël Mamère : Peut-être !
Fanchon : Il n’y a pas longtemps, tu as relu « Gatsby le Magnifique » de F. Scott Fitzgerald, aussi.
Noël Mamère : Ah oui, exact ! Tu as raison ! J’avais lu « Gatsby le Magnifique » de manière un peu distante, ça ne m’avait pas accroché. C’était il y a très longtemps. Et en le relisant, je l’ai trouvé formidable. C’est un grand livre ! J’ai découvert toute sa puissance. Il y a des bouquins où je n’arrive pas à entrer dedans après 50 pages. Là-dessus, Fanchon est beaucoup plus patiente que moi. Quel est le dernier bouquin qu’on a vachement aimé tous les deux, Fanchon ?
Fanchon : James Baldwin ?
Noël Mamère : Ah oui! Il faut qu’on en parle ! J’ai découvert Baldwin à travers le formidable documentaire « I am not your negro » de Raoul Peck. Du coup, je suis entré pleinement dans ses livres, ses chroniques. Par, ailleurs, parmi mes fantasmes, je tiens à celui-ci : faire des lectures de texte de Baldwin.
Au théâtre ?
Noël Mamère : Oui. J’y ai pris goût depuis ma mini « tournée » avec Nicolas Bonneau pour « une vie politique » … Un quinzaine de représentations. Et j’aimerais bien faire des lectures de textes de Baldwin, qui sont extrêmement puissants, très radicaux.
Ses romans, comme ses essais …
Noël Mamère : Absolument, mais plutôt ses essais. Parce que là, on se trouve vraiment au cœur de la question raciale, en compagnie des auteurs contemporains comme Ta-Nehisi Coates ou Colson Whitehead que je vous ai déjà cités. Ou encore « La couleur des sentiments » de Marie Antilogus. Il y aurait une belle série de lectures à faire … Je réfléchis là-dessus en ce moment. Avec une mise en scène minimaliste : un tabouret, une loupiote, et on y va !
Et sur la littérature amérindienne ?
Noël Mamère : A part Louise Erdrich, je n’ai pas grande connaissance de cette littérature, mais les Amérindiens m’intéressent à double titre. D’abord, par une production littéraire qui regarde l’Amérique à travers sa propre histoire. Et puis, parce qu’ils ont un rôle majeur à jouer pour les écolos. Après tout ce qu’ils ont enduré, voilà que leur cosmologie est en train de faire changer notre rapport au monde et aux autres qu’humains. Ils nous enseignent que nous ne sommes qu’une composante du monde des vivants et que si nous continuons à nous considérer comme maîtres et possesseurs de la nature, nous disparaitrons. J’en parle dans mon dernier livre : « L’écologie pour sauver nos vies » … C’est peut-être cette conception du monde qui nous sauvera et qui nous soignera de notre « honte prométhéenne », pour reprendre l’expression de Günther Anders.

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Après avoir pris congés de mes deux invités, j’accompagne notre photographe Patrice à la gare de Bordeaux Saint-Jean. Cette fois, c’est lui qui fait le déplacement pour la « Bibliothèque des politiques ». Je l’envie, tant j’apprécie ces voyages en train, sas de décompression toujours bienvenus – propices à l’écriture, à la lecture, aux souvenirs. J’y rédige souvent les premières lignes de cette chronique, encore sous l’impression de la rencontre du jour ; aussi, j’y anticipe ma prochaine visite en librairie, où je choisirai un livre recommandé par mon invité. Mais cette fois-ci, comment choisir ? Plutôt roman ou essai ?
Le lendemain, ses nombreux conseils de lecture encore en tête, je reçois un appel de Noël Mamère :« Guillaume ? Je ne te dérange pas ? J’aurais voulu évoquer d’autres livres, si tu as quelques minutes. » Ciel ! La discussion reprend, donc, et la liste se rallonge – aggravant ainsi mon dilemme. Soudain, en raccrochant, l’affaire me semble réglée : « Americanah », de Chimamanda Ngozi Adichie. Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? A la fois sa dernière grande découverte, ce choix rendrait hommage au penchant étranger de Noël Mamère, de l’Afrique à l’Amérique ; et puis, surtout, ce livre est validé par « Fanchon », qui l’a lu deux fois. C’est peut-être ce dernier point qui conforte le plus mon choix, finalement.




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