Plaqueveldhiv

8 min

Slocombe : “Le Vel d’Hiv, c’est une plaie française”

Pendant le mois de septembre et la fameuse rentrée littéraire où nous défendons l’ambition, Ernest va partir à la rencontre des auteurs des “InDIXpensables“. Ainsi, vous retrouverez, sur le site, les interviews des dix lauréats et lauréates des prix littéraires de 2017. Du Goncourt, au Renaudot en passant par le Médicis et le Fémina. C’est ici, et ce dès le mois de septembre.

IMG 7000

crédit photo : DM

Romain Slocombe est un auteur fantastique, mais il reste méconnu. Splendeur du journalisme littéraire à la française…Romain Slocombe est un orfèvre de l’écriture. Son style sobre et efficace en fait l’une des plumes les plus acérées de la littérature française. En fait, ernestiens et ernestiennes, vous le connaissez certainement. En 2011, il a publié le remarqué et remarquable “Monsieur le Commandant”, dans lequel il relatait la dérive antisémite d’un écrivain pétainiste qui en arrivait à dénoncer comme juif l’un des membres de sa propre famille. Ce “Monsieur le Commandant” a été couronné du Prix Goncourt des Lycéens. Ensuite, Slocombe a publié d’autres romans remarquables. Avec un personnage phare : Ralph Exeter. Puis, l’an dernier, il s’est lancé dans une grande entreprise. Celle de raconter la collaboration à travers les yeux d’un flic des renseignements généraux. Le premier opus “L’affaire Sadorski” a été dans la deuxième liste du prix Goncourt et était déjà une très grande réussite. Cette année, c’est la bonne, Romain Slocombe remporte le prix Goncourt grâce à son vertigineux, sublime et passionnant “L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski” (notre critique est). Son inspecteur de police est, cette fois-ci, au cœur de la Rafle du Vel d’Hiv. Plaie française par excellence. Ô combien à vif. Même soixante dix ans après. Il n’y a qu’a se souvenir des déclarations ignominieuses de Marine Le Pen pendant la présidentielle selon qui “Vichy et le Vel d’hiv ce n’était pas la France” ou les cries d’orfraie entendus suite au discours salutaire du président Macron le 16 juillet dernier, reconnaissant à nouveau la responsabilité de la France dans l’évènement. Tout cela valait bien une rencontre avec l’auteur. Passionnante.

Pourquoi avez-vous décidé de vous intéresser à cette période de l’histoire ?

En fait, cela est venu un peu par hasard. Je suis tombé sur un récit réel sur cette époque en flânant chez les bouquinistes. Et puis, ma mère avait vécu une histoire complètement extraordinaire. J’ai appris qu’elle avait passé la ligne de démarcation vers la zone libre sans ausweis (laisser-passer) avec seulement son passeport anglais. Cela grâce à le générosité d’un jeune officier allemand qui ne l’a pas arrêtée. Il y avait quelque chose par rapport à cela. Au même moment, j’ai aussi découvert que ma grand-mère maternelle était juive, ce qui était un secret de famille. Ce secret m’a beaucoup intrigué. Ma famille était plutôt artistique, tournée vers la Résistance. Mon oncle travaillait à la BBC pendant la guerre. Ce secret n’avait donc pas de sens. Et pourtant,  ils ont caché le fait que ma grand-mère était juive. J’ai très bien connu cette grand-mère. J’étais proche d’elle. J’avais deviné et elle m’a dit « comme je suis contente que tu me le dises ». Le fait de cacher cela m’a fait beaucoup penser à l’antisémitisme montant dans les années 30. Tout cela s’est imposé à moi. Et cela encore plus quand j’ai trouvé les correspondances et journaux de guerre de mes grands parents.  Cela m’a donné envie d’écrire mon livre « Monsieur le Commandant » (Prix Goncourt des Lycéens 2011 qui est l’histoire d’une dénonciation familiale, NDLR) sur ce que c’était d’avoir une belle fille juive pour des catholiques bourgeois Français. En fait, dans ma propre famille j’avais quasiment toutes les couleurs de l’arc en ciel de cette époque. Cela a aussi déclenché mon intérêt pour la période de la collaboration où le roman et le roman noir ont toute leur place.

Ernest Mag L Etoile Jaune De L Inspecteur Sadorski 9782221187760 0

C’est cela qui vous a donné envie de vous intéresser à cette période ?

Oui. Et je travaille aussi beaucoup sur les journaux intimes. Parce que ce sont des choses authentiques, prises sur le vif. Il y a des détails sur la météo et aussi sur l’état d’esprit profond des auteurs de ses journaux à un instant T de la guerre. Cela donne un véritable éclairage sur la société française. Il y a l’ambiance de l’époque. Pierre Laval, par exemple, en plus d’être l’une des plus grosses ordures politiques de  l’histoire était extrêmement abruti puisqu’il se trompait toujours dans ses prévisions politiques. Au fond, ce que montrent les journaux intimes, c’est que toutes les situations sont là : ceux qui résistent, ceux qui collaborent, ceux qui s’intéressent au sport, ceux qui font du fric, ceux qui se terrent parce qu’ils ont une étoile jaune etc…

Pourquoi le raconter à travers de l’œil du salaud, ce flic des renseignements généraux, collabo zélé et “chasseur de juifs” ?

Il y a plusieurs raisons. Je l’avais déjà fait dans “Monsieur le Commandant”, mais le salaud est alors distingué si l’on peut dire, puisque c’est un académicien français. C’est un antisémite français de tradition. Il n’est pas typique. Il n’est pas au centre de toute chose. Le policier, lui, l’est. Il se trouve que par hasard – lors des recherches de Monsieur le Commandant – je suis tombé sur le personnage réel de Louis Sadowsky que l’on surnommait le « mangeur de juifs ». C’était un type très désagréable qui a envoyé un nombre considérable de gens à Auschwitz. Puis, des historiens, comme Laurent Joly, ont travaillé sur le dossier de ce flic et ont publié beaucoup de choses sur le personnages. Puis dans le dossier de police de Louis Sadowsky, lui-même, j’ai découvert plein de choses qui ont nourri mon personnage. Ensuite, je suis tombé sur une phrase de Camus dans “Les Justes” qui dit « Le policier est au centre des choses ». Cela est très juste. Le policier est sur le terrain, mais aussi aux confins de la politique et de la justice. Cela m’a donné l’idée de faire ce livre autour de la collaboration et d’un policier. Pour faire le portrait de cette société de l’occupation, le personnage d’un fonctionnaire zélé est le véhicule idéal pour que le lecteur soit lui-même transporté au cœur de cette société dans tous ses aspects.

Et même Sadorski – le salaud – est plus dans le gris que dans le noir total…

Oui et non. Il est gris foncé. Très foncé. Mais, comme il est très attiré par une jeune juive, il fait quelques entorses à sa nature de salaud.

“Pour faire le portrait de cette société de l’occupation, le personnage d’un fonctionnaire zélé salaud est le véhicule idéal pour que le lecteur soit lui-même transporté au cœur de cette société dans tous ses aspects”.

Y a-t-il dans le projet de cette fresque puisque vous prévoyez de suivre Sadorski tout au long de la guerre, une volonté de revivifier la mémoire de cette période ?

Sadorski Slocombe

Le premier opus de la fresque. Chacun peut être lu séparément. Mais l’ensemble donne du sens.

Oui. Je pense que cela est nécessaire à plus d’un titre. D’abord parce que c’est le sujet le plus connu en France. 70 ans après, il continue à fasciner les gens. D’autre part, c’est connu comme le western. Avec quelques images d’Epinal et certains clichés. On voit toujours l’occupation au travers de ces clichés historiques et notamment de l’histoire réécrite à partir de 1945 et de cette fameuse idée que toute la France était résistante. Tout cela conduisant notamment des gens comme Maurice Papon à passer entre les gouttes et à se retrouver Préfet sous de Gaulle. Dans un autre ordre d’idées, les communistes aussi ont façonné leur légende pour gommer le pacte germano-soviétique et cette fameuse phrase des « 50 000 fusillés ». Jusqu’à oblitérer une partie de la résistance juive comme le groupe Manouchian. Finalement, autour de cette guerre, tout est légende. C’est pour cela qu’il est intéressant de revenir sur cette période de l’histoire pour remettre les pendules à l’heure en travaillant sur les sources historiques pour ensuite en faire un roman.

Quelle est la frontière entre le travail du romancier et celui de l’historien ?

C’est un mélange. J’essaye si possible de trouver des faits divers réels car ils sont extraordinaires et sont meilleurs que tout ce que nous pourrions inventer. Dans ce roman, les deux incidents sur lesquels Sadorski enquête sont réels. Sinon, je travaille sur les archives de la préfecture de police. J’emmagasine des informations, des procès-verbaux, des interrogatoires etc… Après je mets tout cela en scène. J’imagine les questions, les coups de matraque etc…Le romancier intervient alors sur le contexte des évènements. Ce qui est hallucinant c’est que la rafle du Vel d’hiv n’apparaît jamais dans les dossiers des policiers français auditionnés après l’occupation. On ne leur reproche jamais d’avoir obéit aux ordres. Même à l’épuration, les juges n’insistent pas réellement sur La Rafle du Vel d’hiv, car on considère que les gens agissaient sur ordre de toute l’administration française. 
Ce qui est très révélateur de l’esprit de l’époque c’est aussi de lire, sur gallica.fr notamment, la presse de cette époque là. Les titres sont hallucinants. On peut lire par exemple à la Une de Paris Soir « bon débarras » quand une rafle a lieu en 1941 sur des juifs étrangers. Même Le Matin était dans le mouvement de l’occupation se bornant à “raconter” celle-ci.

Presse Statut Des Juifs 1941

La Une du Matin “racontant” le statut des juifs. Crédit : histoire.fr

Au final, comment qualifiriez-vous cette époque ?

Peut-être peut-on dire qu’au-delà des légendes politiques qui ont été créées, cette période était habitée par toutes les nuances du gris.

Est-elle encore idoine pour parler de la société actuelle ?

A mes yeux, c’est la même société. Ce sont toujours les Français, avec des étrangers, des discussions politiques à n’en plus finir, la gauche, la droite, les élections, les grèves etc…Il n’y pas de rupture de continuité entre les deux sociétés. Simplement, le fait qu’il y ait eu l’invasion par l’Allemagne en 1940 a tout changé. Juste avant la guerre, un coup d’Etat fomenté par la Cagoule est en préparation pour mettre Pétain au pouvoir. Les choses ne sont pas arrivées par hasard ensuite. On voulait achever la République. Léon Blum et le Front populaire auraient pu subir le même sort que la République en Espagne avec le coup d’Etat de Franco. Comme l’arrivée de l’extrême droite en France s’est déroulée pendant l’occupation, on peut dire que c’est de la faute d’Hitler et ainsi créer des légendes en disant « ce n’est pas la République ». Or cela est faux. La France de Pétain est la France. La rafle du Vel d’Hiv a bel et bien été imaginée, pensée et organisée par l’ensemble de l’administration française !

Et la société française actuelle peut-elle subir des basculements aussi forts ?

Quand j’essaye de regarder les choses le plus froidement possible, je pense que cela ne devrait normalement plus arriver. L’antisémitisme dans les années 30 était plus violent et plus répandus dans toutes les strates de la société. Personne aujourd’hui ne publierait des ouvrages comme « l’école des cadavres » et « bagatelle pour un massacre » de Céline. C’est impensable. Et puis, si la rafle du Vel d’Hiv avait lieu aujourd’hui, on aurait des photos de ce qui est en train de se passer. En 1942, pas une seule photo n’est prise du Vel d’Hiv. Les journaux intimes des personnalités bourgeoises de l’époque comme Jean Galtier-Boissière qui habitaient dans le 16ème arrondissement ne mentionnent absolument pas cette rafle.

Ce roman est-il une façon de montrer aussi comment toute la société française a tu cet épisode de la Rafle du Vel d’Hiv?

Evidemment. Et les actualités récentes que ce soit les déclarations de Marine Le Pen ou les débats qui ont suivi le discours d’Emmanuel Macron le 16 juillet dernier montrent que cette plaie est béante et que les clivages sur cette question sont encore présents. C’est une sorte de plaie infectée. Le Vel d’hiv, c’est cela. La plaie se réveille à intervalles réguliers.

Pourquoi le choix de raconter cet épisode de manière très crue ?

IMG 7004

Crédit photo : DM

Cela par pur respect de l’évènement. On ne va pas s’amuser à romancer une réalité effroyable. Les récits de témoins de l’évènement la décrive ainsi. Le romancier n’a pas le droit de travestir cela. Ensuite, mon récit dans le roman, est un collage de tous ces témoignages, et de tous ces récits de la Rafle du Vel d’hiv. Les toilettes bouchées, le prêtre avec une étoile jaune, l’urine dégoulinante, tout cela, je l’ai lu dans les textes qui parlent de la Rafle. Mon travail a consisté à faire entrer mon personnage dans cette réalité.

“Les opinions tranchées et clichés sur cette période sont une absurdité intellectuelle”

Travailler sur cette fresque a-t-il changé le regard sur cette période ?

En fait, je crois que les opinions tranchées sur cette époque sont une absurdité intellectuelle. Il y a deux écoles. Celle qui va disons de De Gaulle à Mélenchon selon laquelle les collaborateurs étaient portion congrue et qui affirme qu’au fond la France a quand même sauvé l’honneur. Et aussi celle qui souligne que toute la France était collabo. Or il suffit de s’intéresser cinq minutes à la période pour se rendre compte que cela est d’une absurdité totale. Au fond, les deux versions sont fausses. En 1940, il y a eu une débâcle, les gens ont peur d’y laisser leur peau et quand le vieux général vainqueur de Verdun devient chef de l’Etat, il y a un état de grâce. Les choses changent en 1941 et en 1942. Chacun faisait ce qu’il pouvait. Raconter cela, à travers un roman, c’est raconter une vérité.

Quelle est l’autre période de l’histoire de France qui pourrait vous intéresser ensuite ?

Je travaille sur les années 30 avec mon personnage de journaliste Ralph Exeter. Je trouve cette période très intéressante. Avec plein de choses en germe. Après, je crois que les années 50-60 avec les guerres coloniales sont une pépite pour un romancier et elles ont été assez peu explorées  jusqu’ici.

Et quid d’un roman contemporain ?

Je l’ai fait un peu. Mais au fond plein de gens écrivent là-dessus. Et je trouve cela assez vain. Moi, j’écris des romans où le noir est présent et où l’on remet des pendules à l’heure.

Vous continuez de vous définir comme un auteur de romans noirs. Or cette fresque de Sadorski, c’est plus qu’un roman noir, non ?

Ernest Mag Rue Des Boutiques Obscures

le prix Goncourt 1978 est un roman noir

Tout dépend ce que vous mettez derrière l’expression “roman noir”. A mes yeux, les meilleurs romans de “littérature blanche” tirent sur le noir. “Rue des boutiques obscures” de Modiano est un sublime roman noir. Ce que j’essaie de faire c’est de la littérature qui s’inscrit dans la littérature noire.

Le roman noir est un genre à part entière. Je revendique ma parenté avec le roman noir français. Frédéric Dard en fait aussi partie. Je pars d’une réalité pour tresser un roman. Le style est efficace et direct. J’aime cela. Enfin, cette question est très française. Les anglo-saxons ne s’embarrassent pas de telles étiquettes et ont un profond respect pour le style et l’histoire.

Retrouvez le questionnaire décalé de Romain Slocombe

Acheter le livre chez un libraire

1 commentaire

Laisser un commentaire