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Le Goncourt oublié

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Une fois n’est pas coutume, cet éditorial commence par une histoire. Il était une fois, un jeune lycéen français de la fin des années 90. Dans son établissement bourgeois d’une banlieue chic, la seconde guerre mondiale était au programme de 1ère et arrivait à la fin de l’année scolaire. Début juin, la guerre avait été étudiée sous toutes les coutures. Sauf une : celle de la collaboration. Ce jeune lycéen a levé la main et s’est étonné du fait que l’on n’ait pas abordé ce point durant le cours. Il s’est également questionné sur l’oubli de la rafle du Vel d’hiv. La professeure a ricané. « Medioni, cela ne m’étonne pas que cela soit vous qui posiez la question… » a-t-elle d’abord répondu. Avant de préciser : « nous ferons cela en terminale lors du bilan de la guerre ». La terminale est passée. Le bilan de la guerre a été fait et de la collaboration française il ne fut point question. Les élèves de cette enseignante n’en n’ont donc jamais entendu parlé de toute leur scolarité. Cette petite histoire éclaire – en partie –  la première sélection du prix Goncourt rendue publique aujourd’hui.

Quinze ouvrages y figurent. Tous sont globalement de qualité. Mais là n’est pas le sujet. Reste un oubli majeur. Celui de Romain Slocombe et de son « étoile jaune de l’inspecteur Sadorski« . L’an dernier Romain Slocombe avait été sélectionné pour « L’affaire Sadorski ». Certains jurés de l’Académie avaient soutenu avec brio et panache ce premier opus.

Ernest Mag L Etoile Jaune De L Inspecteur Sadorski 9782221187760 0

L’oubli du nouveau livre de Slocombe dans cette liste est simplement affligeant tant cette « étoile jaune » est une pépite vertigineuse. Encore plus puissante que le premier livre. Affligeant également tant cet oubli apparaît comme la mise à l’écart de la littérature dite « noire ». Rappelons, par exemple, que « rue des boutiques obscures » de Modiano couronné par le Goncourt en 1978 est un roman noir. C’est-à-dire qu’il part d’une enquête. En quelques sortes, le livre de Leila Slimani, sacré l’an dernier est, lui-aussi, un livre noir dans l’intrigue et la descente aux enfers de cette nounou qu’il décrit.

Un oubli qui dit le cloisonnement de notre monde littéraire

Cet oubli de Romain Slocombe dit toutefois beaucoup du monde littéraire actuel. Faire peu de cas des choses qui sortent des cases. Faire peu de cas de la diversité littéraire qui existe actuellement. C’est également faire peu de cas de l’audace profonde de ce livre : dire la période noire de la France à travers les yeux du salaud. Les déclarations de Marine Le Pen pendant la présidentielle au sujet de cette période ou celles tout aussi abracadabrantesques de Mélenchon après le discours d’Emmanuel Macron le 16 juillet dernier démontrent bien tout l’intérêt de ce roman. Oublier ce livre, c’est également faire peu de cas du sujet abordé par Slocombe dans son livre : la responsabilité de l’Etat Français dans la rafle du Vel d’Hiv. Faire peu de cas aussi de la qualité littéraire puissante et bluffante du texte. Faire peu de cas, aussi, de l’avis des libraires et du public qui sont nombreux à soutenir déjà ce livre de Romain Slocombe qui, à nos yeux, est un livre de salubrité publique qui devrait être lu dans toutes les écoles.

Cet oubli est agaçant et rageant. Ernestiennes, ernestiens, lisez l’interview de Romain Slocombe que nous avons réalisée (« Le Vel d’Hiv est une plaie encore ouverte », nous dit-il) et faites de ce livre un succès de librairie. Cela fera un beau pied de nez au jury du Goncourt !

1 commentaire

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    Je suis en train de lire ce roman , il est difficile à lire pour quelqu’un d’origine juive , aussi je le lis par petit morceau chapitre par chapitre tellement cela est révoltant.
    Concernant le débat sur la responsabilité de la France dans la rafle du Vel d’hiv même s’il n’est pas encore définitivement tranché , l’allocution de J Chirac a été un tournant dans la reconnaissance de la responsabilité de l’état français .J’aurai tant aimé que ce soit un Président de gauche qui assume cette reconnaissance.
    Quand à la gauche extrême et la droite extrême elles sont toutes les 2 antisémites la première par tradition révolutionnaire et antisionisme , la deuxième par héritage et tradition .
    Mais ce livre soulève un autre problème , la police est -elle raciste et antisémite même si je pense que toute la police n’a pas été collaborationniste la question est posée ? On ne peut s’empêcher de penser aux problèmes des banlieues d’aujourd’hui et à la gravité de certaines actions policières compte tenu du fait qu’il est de notoriété publique qu’une bonne partie de la police est proFN . Je ne sais pas si ce livre mérite le Goncourt est ce que cela a de l’importance pour le lecteur ? en tout état de cause il soulève des questions d’hier et d’aujourd’hui .

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