Si la littérature a un pouvoir, c’est bien celui de nous façonner. C’est ce qu’elle a fait avec Manuel Valls, ancien Premier ministre de François Hollande que nous avons rencontré pour causer livres, littérature, écrivains, laïcité, et avenir de la gauche. Une belle rencontre avec un lecteur compulsif qui aime sincèrement ce que la littérature nous apporte.
Photos Patrice NORMAND
« Une librairie, c’est une infinité de possibles, un lieu de désir et de plaisir, un lieu d’échanges aussi ». Ces mots lus, page 154, de « Pas une goutte de sang français » de Manuel Valls, ont achevé de nous convaincre que l’image publique de l’homme politique Valls ne collait pas vraiment avec celle de cet auteur qui tout au long du livre explore son rapport charnel, intellectuel et sensible à la France. (Frédéric Potier en parlait ici) Ce livre est un livre politique, mais c’est plus que cela. C’est le livre d’un homme qui donne une part de lui. Une part que seuls ses amis connaissaient et qui raconte beaucoup de ce qu’il est. Ce livre, c’est aussi l’histoire d’un homme pour qui la France est une idée. C’est le livre de quelqu’un qui a choisi la France. C’est aussi le livre de quelqu’un qui tente de casser une forme de malentendu entre lui et le pays. C’est un très beau livre. Avant les mots sur les librairies lus donc page 154, et qui résonnent tout particulièrement chez Ernest, il y avait eu ceux, émouvants et partagés, sur Élisabeth et Robert Badinter, sur la passion dévorante du football ou sur la lutte sincère contre la haine et pour la laïcité avec l’impression d’accéder à la vérité, à la sincérité et à la complexité d’un homme. L’envie, forcément, de partir à sa rencontre, et de le faire parler plus encore de sa passion pour les livres et la littérature est venue. Au fil de la lecture de « Pas une goutte de sang français », titre emprunté à Romain Gary, l’impression de lire un livre qui tranche avec l’image publique de l’homme était de plus en plus tenace. Alors que nous arrivons, un peu en avance chez Grasset, son éditeur, que nous nourrissons une forme d’appréhension à l’idée de rencontrer un ancien Premier ministre, Manuel Valls souriant nous rejoint dans un petit bureau. Il plaisante sur sa connaissance de la langue de Goethe en découvrant dans la bibliothèque des ouvrages de Zweig en Allemand. Un voyage en littérature avait démarré. En route.
Ce livre raconte une forme d’exil, une forme d’errance que vous avez vécue. Vous y parlez des arts en général comme ce qui vous a construit et forgé… Durant cette période d’exil et d’errance, certains livres en particulier vous ont-ils accompagné ?
Manuel Valls : La lecture m’accompagne toujours. Même dans les moments où mon emploi du temps était différent de celui d’aujourd’hui. Il n’y a pas de rupture. La situation ne change pas mon envie, mon goût, mon désir de lecture. Je n’ai pas vécu cette période comme un exil ou comme une errance, c’est un éloignement, un nouvel itinéraire, une opportunité aussi d’une certaine façon. Cela a été marqué, bien évidemment, par une réappropriation de la littérature, espagnole notamment. Pour se mouvoir à nouveau dans la langue. J’ai lu et relu sur la Catalogne et j’ai retrouvé, également, la littérature de mon ami Mario Vargas Llosa.
“Il n’y a rien de plus beau qu’un livre pour stimuler l’imagination”
Valery Giscard d’Estaing confiait se réserver du temps pour la lecture, François Mitterrand aussi, vous confiez à l’instant que même en fonctions avec un emploi du temps contraint, vous lisiez. Que vous apportaient ces lectures ?
Manuel Valls : Elles étaient essentielles pour moi. Souvent, je lisais à l’occasion d’un voyage un peu long pour m’échapper des notes qu’on vous fournit et que l’on vous demande de renvoyer aussitôt car les collaborateurs impatients attendent les arbitrages. J’ai depuis toujours le rituel de lire quelques pages avant de m’endormir. On s’endort mieux après avoir lu. Il n’y a rien de plus beau qu’un livre pour stimuler l’imagination.
C’est à cela que cela vous servait de lire : à apaiser le quotidien pour stimuler l’imaginaire ?
Manuel Valls : Ce qu’éveillent la musique, l’image, et l’écriture est unique. L’écriture et le livre obligent à un effort qui est sans doute le plus beau que je n’ai jamais trouvé.
Comment qualifieriez-vous cet effort de lecture. Est-ce vraiment un effort, d’ailleurs ?
Manuel Valls : C’est une exigence. Elle mêle l’obligation de la concentration pour comprendre ce que l’on est en train de lire et l’imagination exquise et délicieuse offerte par le roman. Difficile de ne pas se souvenir de certaines scènes de romans aimés, tant elles sont imprimées dans mon imaginaire. Il en va de même lorsque je lis des livres d’histoire ou des biographies qui narrent des épisodes de la vie d’un homme, la construction d’un discours, le déroulement d’un événement ou d’une bataille. La lecture nous y projette. Avec la lecture, toute la mécanique du cerveau est en marche et tous les sens sont sollicités, c’est cela qui en fait toute la quintessence.
Vous parliez des scènes de romans. Y en a-t-il dont vous vous souvenez en particulier ? 
Manuel Valls : Elles sont innombrables. A travers votre question, vous me ramenez à l’enfance. A ce moment-là mon univers est fait d’une maison où il n’y a pas de télévision et où la seule BD autorisée est Tintin. Après, donc, Tintin et les petits livres du club des 5, comme tous les enfants, c’est surtout Jules Verne qui m’a marqué. Jules Verne m’ouvre à l’imagination, il m’apprend à prendre un livre et à ne pas le quitter, il me fait devenir acteur du livre, même. « Deux ans de vacances » est fabuleux. Je me souviens m’être imaginé dans ce bateau qui naufrage et qui oblige toute une colonie de garçons avec ses rapports de force, ses luttes à s’organiser et à créer une société quasi parallèle. Il y en a un autre, plus tard, qui s’appelle les « Naufragés du Jonathan ». C’est l’histoire d’un naufrage aussi sur une île sur laquelle un chef anarchiste cherche à créer la société idéale ! Cela ne se termine pas bien. Forcément (rires).
Je pourrais continuer longtemps. Me vient à l’esprit aussi le « Rêve du Celte » de Vargas Llosa. Sur cet irlandais qui a révélé au monde l’horreur de la colonisation belge au Congo. Il fera la même chose sur l’exploitation indigène au Pérou. Il sera anobli par la Couronne avant d’être l’un des fers de lance de l’indépendance de l’Irlande, de soutenir l’Allemagne pendant la première guerre mondiale et d’être arrêté et mis en prison. Le livre commence d’ailleurs dans sa cellule. Je me souviens de toutes les descriptions du fleuve Congo, de l’exploitation des indigènes etc… C’est magnifique !
Manuel Valls marque une pause. Il est dans le livre. Dans les livres. Dans les scènes qu’il aime. Un silence agréable s’installe. Après quelques instants, l’ancien Premier ministre reprend :
L’autre écrivain qui compte beaucoup pour moi c’est Stefan Zweig. Que ce soit dans son roman « La pitié dangereuse », dans la « confusion des sentiments », mais aussi dans ses nouvelles et ses biographies d’Érasme, de Marie-Antoinette, ou de Montaigne, il y a là quelqu’un qui va chercher ce qu’est précisément le sentiment. Il entre dans le plus profond de ce qu’est la nature humaine. Je crois n’avoir jamais lu autre chose d’aussi juste notamment dans la narration des sentiments amoureux.
« La pitié dangereuse », l’histoire de cet officier autrichien qui tombe amoureux d’une femme qui porte une forme de handicap est un livre déchirant sur ce que nous sommes, nous, humains. Zweig transpose aussi cela dans des biographies. Son écriture est magnifique. Celle d’Érasme est superbe. On sent la montée de Luther et les changements du monde qui résonnent avec le moment où il l’écrit et la montée du nazisme. Zweig est inégalable.
Vous le voyez, la littérature fait partie de moi. En vous parlant, je songe aussi à la façon dont l’école avec le fameux « Lagarde et Michard » m’a aussi donné ce goût de la fiction et des auteurs. Mes parents, eux, m’ont ouvert à autre chose : Zweig notamment en me faisant lire « Amok », en premier. Ils m’ont également ouvert à la littérature russe que j’aime beaucoup.
Qu’aimez-vous dans cette littérature russe ?
Manuel Valls : La littérature russe, c’est la fresque, c’est la nostalgie, la mélancolie. « Guerre et paix », on est captivé par l’histoire et par le personnage de Napoléon. Par Pierre, ce personnage incroyable. Puis on bascule sur Anna Karénine où l’on est dans l’amour et dans le drame humain. Et puis, il y a aussi des livres qui touchent plus précisément à ce qu’est l’âme russe. Je pense à « Résurrection ». Chez Tolstoï, il y a tout de même une forme d’optimisme.
Vous écrivez de beaux mots sur Fahrenheit 451… un livre lu et aimé à 12 ans… Racontez-nous :
Manuel Valls : Je l’ai lu en anglais. C’est notre professeure de l’époque qui nous avait fait découvrir ce livre à l’école. C’est l’une de mes références. Une histoire dite fantastique alors qu’elle raconte le monde en train de se passer avec cette scène d’autodafé qui renvoie au nazisme. Je parle de ce livre dans le chapitre que je consacre aux librairies, commerces essentiels à nos vies et à ma vie.
“La littérature est ma spiritualité”
Il y a dans votre livre un grand éclectisme des références culturelles, mais aussi des différents auteurs que vous lisez et qui vous accompagnent…
Manuel Valls : Je tiens à cet éclectisme. Je l’assume et il me constitue. C’est le mélange de l’ouverture que m’ont apporté mes parents, complétée par celle de l’école, par mes propres goûts et par l’engagement politique. Ceci dit, si j’aime les biographies, les livres d’histoire, et les essais, le goût qui me définit vraiment, c’est celui que je cultive pour le roman. Je ne peux pas m’en passer.
Pourquoi ?
Manuel Valls : Le roman assouvit ma passion de l’Humain, cet animal unique qui est conscient de son destin et du fait qu’il va mourir. Le roman exprime mieux que tout le reste ce que nous sommes, nous Humains. Depuis Rabelais jusqu’à aujourd’hui.
Chez Ernest on dit souvent « La vérité est dans les romans », vous seriez d’accord avec cela ?
Manuel Valls : Oui, mais je le formulerai autrement : « La vie est dans les romans ». Le roman, c’est la vie !
A ce moment-là, Manuel Valls s’empare de l’un des livres qu’il a apporté pour notre rendez-vous : Un « cœur
intelligent » d’Alain Finkielkraut. L’exemplaire a vécu, il est corné et annoté.
Il explique : « Je dis toujours et je l’écris même dans le livre que j’aime beaucoup cet ouvrage de Finkielkraut ». Il poursuit : « Les gens en général s’excitent en disant : « Valls aime Finkielkraut, ce n’est pas normal. Ils feraient mieux de lire ce livre magnifique. Dedans, il y a beaucoup de belles choses. Il dresse son panthéon littéraire et choisi de parler d’un ouvrage par auteur. C’est magnifique, et varié. Le choix est passionnant. Il dit ce qu’est le roman. Nous avons beaucoup de goûts en commun. Il nous parle de « Washington Square », roman magistral sur la mainmise d’un père sur sa fille, d’Henry James. Il nous parle de Camus, évidemment, et choisit « Le Premier homme » ce texte si beau et inachevé.
Il aurait pu choisir « L’insoutenable légèreté de l’être » de Kundera, il lui préfère la « Plaisanterie » qui est un roman moins fini, mais d’une très grande solidité sur ce qu’est le conflit, le totalitarisme etc… Cet ouvrage de Finkielkraut est magnifique et résonne avec mon propre panthéon personnel.
Quelque chose m’a étonné à la lecture du livre et m’étonne aussi dans le fil de notre discussion. Vous écrivez « En France, lorsque vous faites de la politique, sauf à s’appeler François Mitterrand, il ne fait pas bon porter sa passion des livres en étendard »… Pourquoi écrivez-vous cela, et pourquoi n’avez-vous jamais réellement donné accès à cette partie de votre personnalité, très tournée, et très façonnée par les romans et les livres ?
Manuel Valls : On pourrait nuancer ce que j’ai écrit. Longtemps, l’homme politique français a été féru de littérature, et amoureux des lettres. C’est vrai pour Jaurès, Clémenceau, Blum, De Gaulle, Pompidou qui est quand même l’auteur de « l’Anthologie de la poésie française », pour Mitterrand aussi. Après, cela s’est effiloché. Plus globalement, le risque avec cette passion des livres, c’est que cela soit perçu comme un « truc ». C’est une question de communication. Désormais, cela est perçu comme peu authentique et envisagé comme une forme de subterfuge. C’est sans doute pour cela que je me suis abstenu, à tort, de mettre en avant cette passion.
Après, il y a aussi une paresse des journalistes. Dans mon livre « Pouvoir », j’évoquais déjà ma formation, le milieu intellectuel dans lequel j’ai grandi, mais aussi les auteurs qui m’ont formé et accompagné dans ma vie. On loue Valls pour son énergie, sa volonté, sa capacité à imposer son autorité, mais moins pour ses jardins secrets. C’est étonnant, mais c’est comme ça…
“Les écrivains sont une part essentielle de ce qu’est la France”
Dans un entretien récent Richard Malka nous a confié une chose que j’avais envie de vous soumettre car cela résonne avec notre discussion. Selon lui, s’il n’avait pas eu ce rapport viscéral à la littérature, il n’aurait jamais été capable de revendiquer le droit d’emmerder Dieu dans une cours d’assises…Est-ce que vous diriez que la littérature vous a donné aussi une forme de liberté et de courage pour mener vos combats ?
Manuel Valls : Je ne suis pas un énarque, heureusement ou hélas, plutôt. Je n’ai pas fait les grandes écoles. C’est le sens du livre. Je me suis construit grâce à mes parents, à l’école et à l’engagement politique. Je suis aussi devenu français grâce à la langue, à la culture, à l’histoire et à la littérature. J’aime les grandes épopées de l’Histoire de France : Clovis, Charlemagne, Jeanne d’Arc, Louis XIV, la Révolution, Bonaparte, la IIIe République, Clémenceau, De Gaulle, je prends tout…C’est un bloc avec ses fissures. Tout cela m’a nourri et me nourri.
Mais ce qui me meut, profondément, qui fait de moi ce que je suis aujourd’hui, c’est la littérature. Je vais vous surprendre, L’Express publie bientôt un dialogue entre Michel Onfray et moi autour de son dernier livre dans lequel il évoque la France à travers cinq écrivains. Je ne parle pas de ses analyses politiques et de son excès de pessimisme et de brutalité dans le débat politique, avec lequel je nourris un profond désaccord.
Mais il évoque cinq écrivains qui sont : Montaigne, Descartes, Voltaire, Marivaux et Hugo, et sur lesquels ses analyses quant à leur rapport à la construction de la France sont remarquables.
Il est toujours intéressant d’étudier quels sont les écrivains qui fondent une langue et une nation, Cervantès en Espagne, Dante en Italie, ou Shakespeare en Angleterre, mais il n’y a pas beaucoup de nations qui sont autant incarnées par des écrivains que la nôtre. Nation dans laquelle des écrivains fondent même des débats politiques et sociétaux structurant comme Camus et Sartre par exemple. Je trouve que cela nous lie. Les écrivains sont une part essentielle de ce qu’est la France.
Dans ma construction personnelle, le livre qui a beaucoup compté ce sont les Thibault. Il y a un moment de ma vie, en
troisième, où je déconne un peu (pardonnez-moi l’expression), je suis passionné, voire même obsédé, par le jeu d’échecs, je ne fais que cela. Mes parents mettent le holà. Et pour bien préparer ma seconde, une professeure, Noëlle Boer – mon monsieur Germain à moi – me met dans les mains Les Thibault. Cela me redonne le goût de la lecture, un peu laissé de côté durant l’adolescence où le foot, les échecs et les filles me paraissaient plus importants. Je me rappelle bien de cette lecture, elle a lieu durant l’été avant ma seconde. Je découvre les Thibault. Cette saga qui pourrait être une série. L’histoire de ces deux frères Jacques et Antoine est fantastique. C’est une fresque de la société française et de l’horreur de la guerre. Ce roman est plus important pour moi que ceux de Romain Rolland dans ce qu’il raconte de notre pays et de notre roman national.
Pour boucler cette réponse et tenter de répondre à votre question, oui la littérature m’a donné une liberté, une force, une connaissance de l’Humain qui, forcément, guide mes actions, mes pas et mes pensées.
Dans la littérature contemporaine, quels sont les écrivains que vous aimez particulièrement ?
Manuel Valls : Dans la littérature contemporaine espagnole, il y en a au moins deux. Mario Vargas Llosa et Javier Cercas. Cercas est un immense écrivain. Il vient de démarrer une trilogie policière non encore traduite qui ouvre une nouvelle ère dans son œuvre. Cercas est le plus grand écrivain espagnol actuellement. Vargas Llosa, c’est un peu différent. J’ai eu une conversation avec lui. Il m’a dit qu’il était venu en France pour être un écrivain français et c’est en France qu’il est devenu un écrivain latino-américain. Je pense aussi, en France, à Patrick Grainville qui, avec son livre superbe « Falaises des fous », a su raconter une époque. Celle de l’impressionnisme, de l’affaire Dreyfus et le début du 20e siècle.
Il y a également « Le lambeau » de Philippe Lançon (Notre entretien avec lui est ici) qui est l’un des livres les plus étonnants les plus forts et les plus beaux sur un homme entre la vie et la mort. Les 150 premières pages, dans la salle de Charlie Hebdo – où j’ai pénétré après le massacre – sont d’une beauté incandescente, d’une force incroyable et d’une émotion puissante. Tout ne me revient pas dans l’instant, mais il existe encore une très grande qualité littéraire contemporaine.
Dans le livre, vous parlez de Charlie Hebdo, vous revenez aussi sur votre engagement pour la République, la laïcité et la lutte contre l’islamisme. Je me demandais si cet événement, cette attaque contre Charlie, à Montrouge, à l’HyperCacher ou au Bataclan ne constituaient pas un tournant dans la structuration des engagements politiques et sur ce que chacun a dit ou fait à ce moment-là ?
Manuel Valls : Comme vous, j’en suis convaincu. Cette question de l’identité forge le débat public. C’est la grande erreur de la gauche de ne pas avoir compris que le 21e siècle s’était ouvert avec le 11 septembre. Le 20e siècle s’ouvre le 1er août 1914 avec la première guerre mondiale qui engendre la puissance américaine, la révolution russe, le fascisme etc… Le 11 Septembre ouvre notre siècle et ce que nous connaissons en France en 2015 et 2016 est clairement fondateur. Il faut donc l’affronter sous toutes ses formes. On a oublié de penser cette lame de fond depuis la révolution iranienne en 1979, puis avec l’affaire du voile, les attentats du GIA puis ceux de l’état islamique. Toutes les déchirures au sein de la gauche sont là. Sur ce que nous pensons et nous disons de ces événements. En janvier 2015, on attaque les juifs et les policiers, en novembre 2015, c’est un mode de vie qui est visé, tandis que l’attentat de Nice en 2016 vient semer la terreur.
L’attaque contre Charlie Hebdo est l’attaque politique contre la France. Charlie est un symbole puissant. Charlie, c’est ce que nous sommes profondément. C’est Rabelais, c’est le dessin, c’est le journalisme, c’est les écrivains, c’est un résumé de notre esprit français. Cela dit positivement ce que nous sommes. Charlie Hebdo, c’est un attentat politique.
Soutenir Charlie, c’est un esprit de résistance incontestable. C’est positif. De nombreux penseurs de ma famille politique : Jacques Julliard, Caroline Fourest, Elisabeth Badinter, Jean Birnbaum et bien d’autres défendent une vision universaliste et humaniste de la République. Tout le monde n’a pas abdiqué devant la Cancel Culture à l’américaine. Ne soyons pas pessimistes ! Toutefois ces débats sont clairement à l’origine de ce que j’ai appelé les deux gauches irréconciliables.
En tout état de cause, ces événements ont bouleversé ma vie et même nos vies. C’est pourquoi, il n’y a aucun remords chez moi. Nous avons agi en fonction ce qui nous semblait juste. Nous avons évidemment fait des erreurs. Mais je ne vis pas la défaite politique comme un drame. Ne pas être (encore) président de la République à 58 ans n’est pas un échec surtout quand on a défendu une vision.
Revenons à la littérature. Vous consacrez un passage à Milan Kundera dont vous confiez qu’il est devenu votre ami. Qu’aimez-vous dans sa littérature et comprenez-vous le choix qu’il a fait en 1984 de ne plus jamais accorder d’entretiens à la presse et de ne plus apparaître publiquement ?
Manuel Valls : La littérature antitotalitaire a énormément compté pour moi. La toile de fond que représente la guerre
d’Espagne et la lutte entre les deux totalitarismes du 20e siècle : fascisme et communisme a forgé également mon esprit. Pas étonnant donc que je me que je me retrouve dans les livres de Koestler, dans celui d’Orwell sur la Catalogne, dans Alexis Zorba de Níkos Kazantzákis, dans ceux d’Hemingway ou de Bernanos. Il y a aussi, évidemment, Soljenitsyne. Les Nouveaux Philosophes m’inspirent également. Quand BHL publie « La barbarie à visage humain », cela me nourrit. Tout comme leurs prises de position avec André Glucksmann et Pascal Bruckner.
Tout cela pour dire que j’étais forcément un lecteur de Milan Kundera. Mais lui va au-delà de cela. Kundera représente beaucoup plus qu’un écrivain politique. Sa littérature est façonnée par la politique. « La plaisanterie » est un grand livre politique. Toutefois, dans ses livres, il y a autre chose. De l’enfermement, de l’exil, du départ et du bannissement, il créé une œuvre littéraire universelle. Sur les sentiments. Sur l’humain. Sur ce que nous sommes profondément, et sur ce qui nous traverse en tant qu’individus rationnels et sensibles. Pour moi, il constitue un monument de l’écriture.
Quand il décide, en 1984, après Apostrophes et après la publication de « L’insoutenable légèreté de l’être » de ne plus apparaître publiquement, c’est aussi parce qu’il fuit l’enfermement. Il ne veut pas non plus être enfermé en tant qu’écrivain. Il y a une forme de grandeur là-dedans. Kundera considère que la personnalité de l’écrivain ne sert à rien pour comprendre leurs livres. Salinger a fait de même. « L’attrape-cœur » est un livre essentiel. Salinger s’isole et va même plus loin que Kundera, il écrit mais considère que de « publier » des livres, c’est s’éloigner de l’écriture. Modiano et Le Clézio sont un peu aussi dans cette lignée. Après, je suis moins « kunderien » sur ce point car sans Apostrophes, sans la télé, il n’y aurait pas eu Soljenitsyne, il y aurait moins eu Kundera, il n’y aurait pas eu Yourcenar, il n’y aurait pas eu, non plus, Jankélévitch qui a déclaré ne jamais avoir vendu autant de livres que le lendemain de l’émission.
Vous évoquez dans le livre votre désir profond de spiritualité qui n’a jamais été assouvi réellement ni par votre formation religieuse, ni par votre passage par la franc-maçonnerie, ni par la politique, diriez-vous que la spiritualité vient aussi par la littérature ?
Manuel Valls : Oui la littérature est ma spiritualité propre, ce n’est pas une religion du fait justement de l’éclectisme et de l’expérience de l’Autre qu’elle nous permet de faire. Il y a un très beau livre de Simone de Beauvoir « Tous les hommes sont mortels » qui raconte l’histoire d’un homme qui sait qu’il ne meurt pas mais qui voit la mort des siens. C’est insupportable. La littérature fait surgir du sacré pour nous permettre d’accepter la « misère de l’homme sans Dieu » dirait Pascal et donc de notre propre finitude. Jaurès écrivait : « Il serait très fâcheux, il serait mortel de comprimer les aspirations religieuses de la conscience humaine. Ce n’est point ce que nous voulons ; nous voulons au contraire que tous les hommes puissent s’élever à une conception religieuse de la vie, par la science, la raison et la liberté ». J’aime ce positivisme profondément humaniste. La littérature apporte cette liberté et comble, pour partie, cette aspiration.
“Romain Gary sublime ce que nous sommes”
Vous empruntez le titre de votre livre à Romain Gary. J’avais deux questions (si tant est qu’il soit possible de ne faire que deux questions autour de lui) qu’est-ce qui vous parle chez lui, et que dit-il de la France ?
Manuel Valls : Ce que Gary nous dit c’est que la France est une idée. Ce n’est ni une couleur de peau, ni une origine, c’est
une langue, c’est une culture, c’est une histoire, c’est une géologie. Romain Gary, lui fils de juif polonais, en inventant l’une de ses nombreuses formules « je n’ai pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines » me parle à moi fils d’un espagnol et d’une suisse italienne. Il est profondément français, par la volonté de sa mère d’abord, puis par son parcours, par son engagement. C’est la meilleure définition de tout ce que nous sommes. Il donne une belle définition de ce qu’est la France pour ceux qui ont du mal à aimer la France.
Ce que j’aime aussi chez lui, c’est évidemment qu’il est un personnage de roman. Gary c’est la légende. Sa double personnalité qui ne me correspond pas du tout est, malgré tout, fascinante. Gary est très français. Magnifique est le fait de pouvoir se retrouver autour d’un écrivain pour exprimer ce que veut dire un pays. Gary c’est nous. C’est le juif non français qui s’engage dans la résistance en prenant « une décision organique », qui ensuite devient consul pour représenter la France, qui vit avec une célébrité etc etc… Gary est l’une des quintessences de ce que nous sommes et de ce que je suis. Il sublime ce que nous sommes.
Vous dites dans le livre que vous choisissez Camus plutôt que Sartre, ce que l’on comprend aisément eu égard à votre parcours et à ce que vous êtes. N’y a-t-il pas tout de même des choses à garder chez Sartre et notamment cette idée que l’homme est un être doté de raison, libre, fait de ses actes ?
Manuel Valls : Bien évidemment. Sur l’existentialisme Sartre a raison. Certains de ses œuvres littéraires comme « les Mains Sales » ou « Les mots » sont remarquables. Quand je fais le choix de Camus, je réagis en politique et j’y mets la part d’humanité que je trouve incroyable chez Camus.
J’ai été très ému par les pages « modianesque » que vous consacrez à l’adieu à Solférino cette rue où fut longtemps situé le siège du Parti socialiste. Finalement, je me suis demandé, ce qu’était concrètement la gauche pour vous.
Manuel Valls : Le premier mot qui me vient, c’est l’échec. Comme quelque chose d’inachevé ou d’inatteignable qui constitue une partie des origines de la gauche d’ailleurs. C’est un échec, c’est une tristesse, une nostalgie. C’est un échec collectif et mondial. La gauche a créé des déceptions. C’est plus difficile d’être de gauche. Cela créé des exigences. Toutefois, l’idée est toujours là. Les mots de socialisme ou de social-démocratie ne signifient plus grand-chose dans l’époque qui est la nôtre.
La gauche des républicains de gauche peut encore exister si elle se confond avec le patriotisme et l’esprit républicain. Ainsi, elle peut et elle va retrouver un rôle. La gauche, c’est une dynamique, un mouvement, une quête permanente de progrès. C’est une boussole qui indique l’action au nom des valeurs universelles. Action pour ne pas rester immobile face aux changements du monde, notamment climatiques. Je reste fasciné par le génie humain. Nous pouvons aussi nous tourner vers cette vision optimiste du monde qui doit se situer au cœur de l’idée de gauche.




Excellent !!!!
Merci Monsieur Medioni. Vous nous donnez envie de lire et lire et lire encore.
J’ai beaucoup aimé aussi l’entretien avec les personnes de la Lycra.
Meilleures salutations à tous
Françoise Aziz
[…] sympathiques. Ainsi de Manuel Valls, ancien premier flic de France puis premier ministre, dans une interview récente accordée au site littéraire ErnestMag intitulée « la littérature assouvit ma passion de l’humain ». Ce qui m’a le plus […]