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Bester et Spilliaert en clair-obscur

Ernest Bester Spilliaert Home
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Cette semaine, Frédéric Potier plonge dans une forme de noirceur lumineuse. Il a adoré la délicieuse biographie, signée Eva Bester, du peintre Léon Spilliaert qui magnifie le spleen avec panache ! Au final, il en sort avec le sourire.

Chers Ernestiens, chères ernestiennes,

Il pleut, il fait froid, les attaques terroristes reprennent, le reconfinement pointe le bout de son nez, les réunions parents-prof aussi, il faut déjà organiser les vacances de Toussaint et les déguisements d’Halloween… bref c’est officiel, la fête est finie, l’été aussi, l’automne est bien là avec son cortège de déprimes et de dépressions.

Ernest Spilliaert BesterHeureusement nous avons Eva Bester. Tous les dimanche à 10h, au lieu d’aller à la messe ou au bistro, vous l’écoutez sur France Inter mettre un peu de baume au cœur sur vos blessures et vos vagues à l’âme grâce aux remèdes à la mélancolie de ses invités.
Vous l’avez peut-être également découverte dialoguant avec Jérémie Peltier dans un drolatique échange (Une époque mélancolique) publiée par les éditions de l’Aube ou dans les colonnes d’Ernest pour un super entretien sur la place des livres et de la littérature dans sa vie. Et donc, la bonne nouvelle de cette période déglinguée et pluvieuse c’est qu’Eva publie, aux éditions Autrement, un petit ouvrage sur son peintre préféré Léon Spilliaert qui a le grand mérite, selon elle, de « donner du panache au spleen ». Vaste programme.

Comme son nom vous le fait deviner immédiatement, ce bon vieux Léon est belge, né à Ostende en 1881 et mort à Bruxelles en 1946 (Ça sent les moules et puis les frites, on dirait une chanson de Jacques Brel…). Artiste réputé, ami de Stéphane Zweig, il ne connaîtra pas la gloire de son vivant (« looooser ! » dirait un certain Donald Trump).

 « Spilliaert et moi sommes frères de noir. Ce qui nous différencie, c’est qu’il a du talent,  une œuvre et une moustache » nous indique Eva. Passons sur la moustache, thème déjà traité par Emmanuel Carrère et Vincent Lindon, pour nous nous concentrer sur le talent et l’œuvre de cet artiste qui déboule donc dans notre existence déjà bien encombrée par tant de choses inutiles.

« L’Art n’est pas le refuge du beau » m’avertissait mon jeune frère du temps où il étudiait à Beaux Arts de Toulouse et que je jonglais avec mes livres de Droit à Bordeaux. Avec Spilliaert et Eva Bester, on a envie d’écrire « la peinture n’est le refuge de la rigolade ». Notre ami peintre belge prolifique (4500 œuvres) est en effet un grand spécialiste des portraits et des autoportraits plein de noirceur (dont celui de Nietzsche), des paysages lugubres, arbres morts, des maisons hantées et des objets inertes (lits, flacons…). A noter également quelques pendus…

La noirceur de Spilliaert, la poésie de Bester

Eva Bester 04Autant de sujets pour laisser libre cours à ses sentiments les plus pessimistes et les plus suicidaires. Les commentaires d’Eva Bester accompagnant les œuvres choisies de Spilliaert nous emmènent sur les traces de Chateaubriand, d’Edgar Allan Poe, de Baudelaire ou encore du peintre norvégien Munch. Il ne manque à cette bande de joyeux drilles que l’écrivain norvégien Henri Ibsen pour reconstituer une équipe de comiques digne de la troupe du Splendid ou de la compagnie créole…
« Entre dépressifs on se comprend », semble nous dire Eva Bester qui a rassemblé là un petit Panthéon de mélancoliques endurcis et exceptionnels. « Si le monde est une grande masse obscure qui engloutit les êtres, Spilliaert donne à voir la beauté de ses abysses. Ses teintes mates et froides révèlent la lumière nocturne ; la nuit de l’âme n’est pas sans grâce. » nous rassure l’auteure avec poésie et délicatesse. Ouf…

Avant que vous ne vous jetiez sur votre tube de Prozac ou sur votre bouteille de whisky japonais, je m’empresse d’ajouter que ce livre est cependant empreint d’un humour noir particulièrement exquis et d’une forme de dérision qui fait généralement défaut aux biographes. Son achat est d’autant plus recommandé que son coût est modeste (12€). La mélancolie Besterienne de Spilliaert est pleine de lumière dans un délicieux clair-obscur.

Finissons-en (si j’ose dire) en rappelant que le musée d’Orsay consacrera une exposition à partir du 13 octobre à ce brave Léon. Le pitch (comme disent nos amis de la com) est irrésistible : « Léon Spilliaert est l’homme des solitudes inquiétantes, des perspectives infinies. Entre interrogations métaphysiques et culture flamande, il surprend, déroute par des œuvres inclassables, inventant un symbolisme de la nuit intérieure qui marquera l’art belge. »

Pas de doute, l’automne est bien là…

Léon Spilliaert, par Eva Bester, éditions Autrement, 12 euros

Photo Patrice Normand

Tous les essais transformés de Frédéric Potier sont là.

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