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Poétique du pouvoir

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Dans sa chronique mensuelle, Paul Klotz, revisite la Pompidou Mania. Et si ce président, ô combien littéraire, avait encore des choses à nous apprendre ?

Par Paul Klotz

Marre de la Pompidou-mania ? Ne lisez surtout pas cette chronique, qui vient ajouter du bruit aux tambours battants d’hommages dont le grand Georges fait l’objet à l’occasion des 50 ans de sa mort !  Dans la fièvre médiatico-pompidolienne qui frappe la France contemporaine, aucun superlatif ne semble suffisant pour vanter la période dorée, celle des taux de croissance supérieurs à 5% et des centrales nucléaires, dont le deuxième Président de la Ve République fut l’un des protagonistes.

On a entendu ici parler du rapport de Pompidou à l’art contemporain, là de son rapport non moins baroque à l’environnement, ailleurs de ses liens avec le général de Gaulle… Bref, l’extension du domaine pompidolien est autant le symptôme d’un goût pour la nostalgie que la manifestation d’une certaine curiosité ; car, en effet, que sait-on de cet homme d’État aux sourcils broussailleux, aux airs paternalistes, que la mort arracha aux français avant le terme de sa magistrature ?

En réalité, peu de choses, car Pompidou n’a ni le ton théâtral du Général de Gaulle, ni l’austérité obscure de François Mitterrand ; il n’est ni Fouquet, ni Mazarin. Pompidou est sobre, il a la tête bien droite, et il parle ; il parle exactement, d’une vérité pure ; et quand les mots ne lui suffisent pas, plutôt que de recourir aux effets de manches, il cite les vers de quelques poèmes.

Ainsi, lorsqu’une professeure, Gabrielle Russier, se suicide après avoir été condamnée à la prison pour avoir eu une liaison amoureuse avec l’un de ses élèves, Pompidou réagit : “Comprenne qui voudra, moi, mon remord, ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés… “. Et il ajoute : “c’est de l’Eluard”. Le président clôt ainsi le débat et condamne aux remords éternels ceux qui ont voulu la peau de Gabrielle Russier.

La méthode Pompidou, c’est le mot juste ; cette méthode, il la tient de sa propre expérience des lettres. Pompidou fut élève de l’Ecole Normale Supérieure, où il passa l’agrégation de lettres, puis enseigna plusieurs années au Lycées Saint Charles (Marseille) et Henri IV (Paris), avant de rejoindre le cabinet du général comme conseiller en charge des questions d’éducation.

Un dilemme le tiraille, que l’on retrouve tout au long de ses correspondances de jeunesse : entre 20 et 25 ans, le jeune Georges hésite entre une carrière d’universitaire, craignant de n’avoir aucun génie pour l’écriture et de finir thésard anonyme, et une carrière administrative, dans laquelle il oublierait la poésie, le grec et le latin.

Ce doute originel irriguera toute son existence, mais Pompidou réussira le formidable exploit de concilier son activité publique avec un sens inaltéré des lettres. En 1961, il écrit une anthologie de la poésie qui, pour le lecteur profane, a de quoi étonner. On y lit Pompidou, dans la préface, classer sans trop de ménagement les grands noms de la poésie : Mallarmé passe devant Hugo, Jammes est tout au plus un bon amateur, enfin, nul n’est jugé capable d’égaler Baudelaire.

Et puis il y a l’idée même de la poésie : pour Pompidou, elle est l’art suprême, car elle est la seule qui jouit d’un supplément d’âme pur ; en somme, la poésie change la vie d’un choc, elle raye le ressentiment d’un trait pour porter l’individu plus haut… Un peu comme la politique ?

Capture D’écran 2024 04 25 À 17.33.39En réalité, on sait peut de choses des liens intimes que Pompidou tissait entre littérature et politique. Mais l’on trouve certains discours parlants, à l’image de celui qui devait être prononcé à la Comédie Française en avril 1968, intitulé “Poésie et politique” : “si nous nous reportons aux sources, je veux dire au grec, et que nous cherchions la traduction du verbe « faire » nous trouverons deux possibilités : poiein qui a donné poiesis – donc poésie –, et prattein, qui a donné praxis, c’est-à-dire action. Autrement dit, poésie et action sont pour les Grecs, nos premiers maîtres à penser, deux formes de l’activité créatrice.”

Et Pompidou de comparer les maximes, textes et citations d’hommes politiques aux vers des poètes : l’appel du 18 juin s’approche de l’appel au sacrifice de Corneille dans Le Cid ; le sang et les larmes de Churchill reflète le goût pour les sombres grandeurs de Shakespeare ; sans compter Lamartine, qui fut autant poète qu’artisan de la République.

Que nous apprend le goût de Pompidou pour la littérature ? Il ne faut pas croire qu’il soit besoin d’avoir une connaissance encyclopédique des grands auteurs pour prétendre aux plus hautes fonctions (certains exemples postérieurs montrent qu’une bonne culture générale y suffit), mais c’est plutôt le fait d’être éminemment spécialisé qui sert le projet politique de Pompidou.

En connaissant des milliers de vers, en ayant étudié des centaines d’auteurs, Pompidou bénéficiait d’une vision systémique que seule peut fournir la maîtrise poussée d’un sujet. Lorsque cette connaissance porte sur les lettres, elle produit un référentiel, un imaginaire permettant de comprendre les milles nuances de l’esprit. De l’Education sentimentale on pourra construire une politique de la jeunesse ; de l’Ingenu voltairien, une politique éducative ; des vers de Baudelaire, on pourra craindre les effets du progrès scientifique sur le désenchantement du monde…et ainsi de suite.

Les lettres ont donné à Pompidou un projet, une éthique, que l’on célèbre encore aujourd’hui lorsque l’on pense à ses grandes réformes.

Toutes les inspirations d’Ernest sont là.

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