S’il y a bien une statue indéboulonnable dans l’histoire de France, c’est bien celle du général de Gaulle. Avec l’essai qu’il a lu cette semaine, Frédéric Potier propose de regarder au-delà du mythe, et donc, derrière la statue. Il a aimé cette biographie toute en nuances comme dans un pavé mosaïque.
Ernestiens, Ernestiennes,
En ce lendemain de 18 juin difficile de ne pas consacrer cette chronique à une biographie du général De Gaulle… De Gaulle est un monument de l’histoire de France qui a inspiré de très nombreuses publications (je vous invite à aller regarder dans les rayonnages des librairies, c’est impressionnant). Mais le personnage fascine et suscite tellement de passions que trouver un ouvrage objectif et non politiquement orienté n’est guère aisé. Les André Malraux, Alain Peyrefitte et autres Max Gallo ou encore Denis Tillinac n’ont jamais particulièrement brillé pour leur esprit critique. A l’inverse, les détracteurs du général, comme François Mitterrand ou Pierre Mendès France, étaient beaucoup trop impliqués dans la vie publique pour exercer un jugement impartial.
C’est tout l’intérêt de la biographie écrite par l’historien britannique Julian Jackson « De Gaulle. Une certaine idée de la France », publiée au Seuil en août 2019, que d’apporter un regard extérieur sur cette personnalité hors norme. Comme Robert Paxton à propos du régime de Vichy, Jackson s’efforce de distinguer ce qui relève de la légende gaulliste de la réalité historique. L’entreprise est particulièrement ardue car De Gaulle avait parfaitement conscience d’écrire une page majeure de l’histoire de France à mesure qu’il la vivait. Les mémoires de guerre, dont une nouvelle édition est sortie en Pléiade, en témoignent.
Dans le pavé de 900 pages de Jackson, on découvre ainsi que le fameux appel ne fût entendu en direct à la BBC que par un tout petit nombre de Français. D’ailleurs, il n’existe aucun enregistrement original de cette déclaration, preuve que la radio anglaise n’avait pas forcément pris la mesure de ce moment, rétrospectivement fondateur… Autre exemple, la légende décrit De Gaulle sortant un peu de nulle part, contre-attaquant avec ses chars en 1940, puis rejoignant le gouvernement de Paul Reynaud à Bordeaux en juin 1940 comme sous-secrétaire d’Etat à la guerre. Or, Jackson montre bien que De Gaulle n’a pas hésité à « réseauter » dans le milieu des années 1930 auprès de la classe politique de l’époque pour faire connaître ses idées et favoriser son avancement. Il écrit pour Paul Reynaud de nombreux discours et articles sur les questions militaires, y compris une proposition de loi ! Il dîne avec le radical Camille Chautemps, qui sera président de la République en pleine débâcle. Ses thèses sont étudiées par Léon Blum. Bref, si De Gaulle est inconnu du grand public, il ne l’est pas du monde politique.
Une biographie passionnante qui s’imposera vite comme une référence
Jackson démonte aussi un certain nombres de fausses informations. Ainsi, contrairement à des idées fausses tenaces, Pétain n’était pas le parrain du fils du général De Gaulle. Sur les idées politiques du chef de la France libre, l’historien décrit bien un cercle familial maurassien et très conservateur, mais qui n’empêcha pas De Gaulle de rester finalement très éloigné de l’antisémitisme et de la xénophobie de l’Action française et de rallier à lui des personnalités très marquées à gauche comme André Philip, Georges Boris ou Jean Moulin.
L’intérêt de cette biographie écrite par un historien est aussi qu’il décrypte De Gaulle à travers le prisme de ses contemporains britanniques, qu’ils soient généraux, conseillers politiques ou parlementaires. Les relations tumultueuses entre la France libre et le gouvernement de Churchill y sont décrites avec une rigueur couplée à un certain humour. L’auteur n’hésite à comparer le général à « Frankestein », une créature (ici en l’occurrence politique) qui aurait échappée complètement à ses créateurs britanniques. Il détaille également les hésitations de Churchill et Roosevelt partagés entre le soutien à un De Gaulle ultra susceptible et à la tentation de retourner quelques hauts gradés fidèles à Vichy (Weygan, Darlan…). L’auteur ne cache pas non plus le caractère totalement improvisé et artisanal de l’organisation de la Résistance Françaises à Londres à ses débuts dirigée par un De Gaulle impulsif, intuitif et qui ne s’embarrasse pas des détails.
Écrite d’une plume agréable, mais qui ne cède à aucune facilité, cette biographie qui exploite de nombreuses sources (en particulier les archives britanniques) va sans nul doute s’installer comme l’ouvrage de référence sur le destin exceptionnel de Charles De Gaulle. Les amoureux de biographie politique et d’histoire seront tous comblés par cette contribution majeure à l’étude d’une période qui ne cesse d’obséder les Français.
De Gaulle, une certaine idée de la France, Julian Jackson, Seuil
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