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Eva Bester : « Je suis une sociopathe de la lecture »

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Eva Bester, c’est d’abord une voix. Celle de « Remède à la mélancolie » sur France Inter le dimanche matin. Eva Bester c’est aussi et surtout une passion communicative pour la littérature, les livres et tout ce qui a trait à l’écrit. Mais aussi pour les samouraïs, les maths et le karaté. Rencontre sensible et rare dans la bibliothèque d’Eva Bester.

Photos Patrice Normand

Eva Bester. C’est le nom de ce remède miracle du dimanche matin à 10H. C’est un remède qui fait du bien, il est d’une intelligence rare, d’une drôlerie exquise, et surtout d’une sensibilité immense. Eva Bester anime tous les dimanches matins « Remède à la mélancolie » sur France Inter. Elle interroge des personnalités sur la façon dont elles font ou non obstacle à la mélancolie. C’est doux et puissant. C’est une émission culte. En ce moment, confinement oblige, l’émission est en pause. Avant le confinement, nous avions eu la chance de rencontrer Eva Bester, en vrai, dans sa bibliothèque, avec un café et un coca zéro. Elle nous a fait découvrir son univers. Rempli de livres, d’absurde, de joie,  de mathématiques, de mélancolie, de karaté, de samouraïs, de Flaubert et d’un amour inconditionnel pour la lecture et la littérature. Cet entretien va vous faire du bien. Eva Bester est une esthète, une femme au regard espiègle et à la joie triste. Eva Bester devrait parler toute la journée à la radio dans cette période de confinement. Plus aucun de nous ne serait mélancolique. En voici un morceau. Savourez-le bien. Depuis cet entretien, nous avons toujours le sourire. Et puis, au pire, on a des remèdes. Comme Eva, on fait des équations mathématiques. Rencontre superbe avec peut-être LA plus grande amoureuse des livres que nous ayons jamais rencontré.

A chaque fois que nous proposons à une personnalité de nous recevoir dans sa bibliothèque pour évoquer avec elle sa bibliothèque, elle est toujours ravie de nous recevoir chez elle et de nous montrer les livres qu’elle aime. Toi, en revanche, tu as choisi de nous faire venir dans la bibliothèque municipale que tu aimes et dans laquelle tu viens régulièrement… pourquoi ce choix ?

Eva Bester : Les bibliothèques municipales sont le meilleur remède anti-spleen qui existe ! En France on a de la chance car elles sont gratuites. Je fais de la propagande pour les bibliothèques car j’ai une immense gratitude pour ce service. C’est gratuit. Tout le monde peut y aller.

Tu vas donc beaucoup à la bibliothèque. Cela veut-il dire que tu n’as pas ce besoin de bibliophile de posséder ses propres livres ?

Eva Bester 04Ce n’est pas tout à fait ça. Quand j’aime véritablement un livre, même si je l’ai découvert en bibliothèque, je l’achète car j’ai besoin de pouvoir y revenir. La bibliothèque me permet vraiment de sortir des sentiers balisés du marché du livre. A l’inverse des librairies, les bibliothèques ne sont pas tributaires des sorties, ni des bouquins qui marchent ou non. Elles ne sont pas soumises au marché financier du livre qui conduit à ce que les auteurs qui vendent le plus soient aussi les mieux placés en librairie, ainsi qu’à une durée de vie du livre qui est très raccourcie. Il n’y a qu’en bibliothèque que l’on peut réellement flâner. Je me souviens qu’une fois je suis tombée sur le livre d’un homme qui faisait de la calligraphie sur les partitions de musique. Ce livre de Claude Melin est un choc esthétique pour moi. En bibliothèque ce que j’aime c’est que rien ne nous est dicté. La sérendipité littéraire est à cet endroit.

Quelle est ta plus belle découverte grâce à une déambulation en bibliothèque ?

Difficile à dire car j’y vais aussi avec une idée derrière la tête. Pour rechercher des livres de tel ou tel auteur par exemple. A chaque fois, je découvre des ouvrages dudit auteur auxquels je n’avais pas songé. Nous parlions de serendipité. Cela signifie aussi aller à la bibliothèque avec l’envie de se procurer la correspondance de Proust avec untel et de tomber, juste à côté, sur celle de Céline avec un professeur d’université américain, la choisir et se régaler.

« La littérature, c’est l’art numéro 1. Celui que je pourrais choisir à la place de tous les autres »

Quel est ton rapport à la lecture et aux livres en général. Cela semble être quelque chose d’essentiel pour toi…

Je lis tout le temps. Pour moi l’art numéro 1 c’est la littérature. On peut en profiter partout. S’il fallait choisir un seul art je serais même prête à sacrifier le cinéma et la musique pour ne garder que la littérature. Ce serait un grand sacrifice, mais je le ferais.

Pourquoi la lecture avant tout ?

La lecture est un plaisir simple. La littérature est le cadeau des morts. Quand un être humain écrit un beau livre (même si certains sont évidemment médiocres), il transmute la boue qu’il y a dans son cerveau grâce à un processus alchimique et la transforme en œuvre d’art pour les autres. La littérature c’est le meilleur de chaque être humain. Victor Hugo n’était pas génial 24h/24h, loin de là. Mais dans ses livres, il y a son lyrisme, sa poésie, son intelligence, sa drôlerie, son imagination. La littérature est le suc et la substantifique moelle de chaque être humain. La littérature, c’est le cadeau des morts en ce sens qu’elle nous permet à n’importe quelle heure du jour et de la nuit de fréquenter le meilleur des humains de toutes les époques.  J’ai passé des nuits entières avec Sénèque, et s’il n’avait pas fait l’effort de mettre en ordre sa pensée, il ne m’aurait pas autant consolée même s’il est difficile de mettre en application ce qu’il propose…

Il t’a consolée… c’est-à-dire ?Eva Bester 08

Grâce au stoïcisme. C’est évidemment l’idée de se dire que l’on a du pouvoir que sur ce qui dépend de nous, cette idée que l’on doit travailler à accepter la réalité comme elle est. Pour Sénèque, ce qui est fou, c’est que rien n’est grave. Car au fond, ce qui nous fait du mal, c’est ce que l’on ne peut pas changer et ce qui n’est pas dépendant de notre action et de notre volonté.

Cela peut paraître insupportable, mais cette philosophie de vie est aussi d’une très grande utilité. Ce que Sénèque nous propose, c’est un idéal, un horizon puisque, même lui, confiait chercher l’homme stoïcien.

J’ai l’impression que tu es boulimique de lecture car tu lis tout le temps, mais es-tu aussi boulimique des genres littéraires ? Lis-tu de tout ?

Oui je lis vraiment de tout. Je lis de la SF, des romans graphiques de la bande-dessinée, de la littérature du 19è, du 18è, des contemporains. Vraiment, je suis éclectique dans mes choix. Je lis assez peu de littérature érotique, sur ce plan je suis plus sensible à l’image. C’est sûrement parce que je trouve cela rapidement grotesque et que je vois le ridicule assez vite. Dans tout. Chez moi aussi, d’ailleurs. Je rigole beaucoup des choses car sinon, je me suicide. (rires). C’est Nietzsche qui disait : « l’art nous protège de la vérité qui tue », et c’est vrai. Sans l’art et sans le rire, j’aurais terminé ma carrière d’être humain a cinq ou six ans.

Quels sont les livres qui te font rire justement ?

Les premiers écrits de Woody Allen sont un régal absolu. C’est totalement absurde et loufoque, j’adore. Il y a aussi un auteur que j’adore, qui n’est plus édité mais je me bats pour qu’il le soit à nouveau. Il s’appelle Pierre Henri Cami. C’est d’une drôlerie absolue. Il y a par exemple un personnage qui est cloueur de choucroute mais il a un marteau en mousse car il ne veut pas déranger ses voisins. C’est absurde comme j’aime. Enfin, je me souviens aussi avoir beaucoup ri dans les écrits de Groucho Marx, notamment dans « mémoires d’un amant lamentable ». C’est truculent. (Notre Corona Lecture consacré à ce livre est là)

En BD, Fabcaro est désopilant. Notamment « Formica » qui est un régal. En fait, tu le vois, je lis de tout. Je lis tout le temps. Tous les jours avant de dormir, dans le métro, dès que j’attends quelqu’un, ou que je suis dans une salle d’attente. J’ai toujours des livres dans mon sac, j’ai aussi une liseuse. J’étais contre, mais depuis que je l’ai, je ne peux plus m’en passer. Elle me permet de lire dans le noir ou dans mon bain. La lecture est la chose à laquelle je consacre le plus de temps. Si je devais perdre la vue, la lecture me manquerait d’une façon indescriptible.

Es-tu fétichiste du livre ? Comment ranges-tu ta bibliothèque ?

Elle est très mal rangée. J’habite dans 30 m2 et je finirai dévorée par les livres. Il y en a partout. Je n’ai donc pas de méthode pour ranger ma bibliothèque vu qu’elle déborde. Je suis en revanche fascinée par ces façons de ranger les livres. Je me souviens d’une vidéo de Borges où il connaît sa bibliothèque par cœur et pourtant c’est un labyrinthe. Je me reconnais assez dans cette image de fétichiste du livre. J’écris dans mes livres, mais je ne les corne pas. Impossible. Je recopie les phrases que j’aime. Je suis une sociopathe de la lecture. Je suis monomaniaque avec ce loisir. Je refuse que l’on me fasse des fiches de lecture pour l’émission. Parce qu’un livre touche les sensibilités différemment.

Sur Ernest, on a une maxime c’est que « la vérité est dans les romans » ? Tu en penses quoi ?

Deux réponses contradictoires à donner. Oui sans doute car pour écrire un être humain se retire du monde délibérément. Il fait un sacrifice : celui de se retirer pour écrire sur la vie délibérément et mieux le percevoir. L’écriture est un mouvement de recul qui permet de porter un regard plus acéré sur le monde. Dans ce sens la maxime est juste. Cependant, il y a un bémol car un livre est aussi le reflet d’une perception du réel. Et d’une seule.

Pourquoi lis-tu ?

Ernest Melancolia BesterParce que tout m’intéresse. J’ai ce truc faustien d’être un élève éternel. Je suis frustrée de la durée de la vie car je ne pourrais jamais apprendre tout ce que je souhaite connaître. Je ne lis pas pour aller moins mal. Mais lire extrait de soi et donc forcément grâce à la littérature mais aussi à l’art en général, on va moins mal. C’est d’ailleurs le propos de l’émission sur France inter. « Remède à la mélancolie » fait appel aux chefs d’œuvre et à l’art que chacun et chacune utilisent pour faire face à la mélancolie justement.

Quand je vais très mal, je lis des livres de mathématiques. J’ai une passion pour les maths. C’est de la pure abstraction. J’aime les probabilités. J’ai tendance à fuir la mélancolie. Et, pour cela, je me plonge dans des trucs abstraits. Ma passion des maths vient de la terreur que l’on a devant le monde. Les maths sont une tentative de contrôler le monde. En maths, la perfection existe. Certaines opérations donnent toujours la même chose.  Les maths, en fait, c’est un mec réglo.

Dans la gravure « Melancolia » de Durer, il y a plein d’instruments mathématiques. Il y a un compas, un carré magique etc… Cela sert à mesurer le monde. C’est la tentative de l’homme pour comprendre le monde. C’est l’image de l’homme qui est écrasé par tout cet inconnu du cosmos et qui va essayer, à son échelle, de compter les grains de sable. C’est une entreprise grotesque, mais on y arrive. C’est rassurant d’y parvenir, un peu. En philosophie, il n’y a jamais une seule réponse. En maths, il peut y avoir une seule réponse.

« Long John Silver a un charme fou ! »

Quel est le livre qui t’a donné le goût de la lecture ?

Je lis tellement depuis que je suis petite. Mon école m’emmenait à la bibliothèque. Il y avait Pierre Gripari. Roald Dahl aussi. Je me souviens de toutes ces belles émotions. C’est à ce moment-là que cela a démarré.

Le classique qui te tombe des mains ?

C’est un classique contemporain. C’est « la conjuration des imbéciles » de John Kennedy O’Toole. Le personnage principal est vraiment trop antipathique. Pourtant, j’aime les anti-héros comme Arturo Bandini de Fante. Mais Bandini a quelque chose de génial.

Le héros ou l’héroïne que tu aurais aimé être ?

J’aurais aimé être Long John Silver dans l’île au trésor de Stevenson. C’est un escroc irrésistible. C’est un sale type à qui on ne peut rien refuser. Il a un charme fou il ne s’embarrasse pas de morale. Cela doit le reposer au quotidien.

Le premier livre acheté avec ton argent de poche ?

Je ne me souviens pas.

Ernest Mag Bester KarateLe dernier acheté ?

Hier. Un livre de Maître Funakoshi qui a fixé la forme du karaté. Cela s’appelle les « 20 préceptes du Karaté » de Gichin Funakoshi.  Je suis une geek du karaté.

Qu’aimes-tu dans ce sport ?

C’est un peu la même chose que dans les maths ou dans la calligraphie que j’ai aussi pratiquée. Le karaté, c’est la recherche de la perfection et du geste parfait dans l’épure. Au karaté il n’y a pas de chichis. Tout est carré.

Perfection dans l’épure, cela peut être vrai dans l’écriture. Aimes-tu les écrivains qui sont dans cette recherche ?

En fait, non. Ou pas seulement. J’adore Murakami qui est dans l’épure totale. Mais celui qui fait cela à la perfection c’est Pierre-Henri Rocher dans « Jules et Jim ». Il résume en une phrase le cosmos des émotions. Mais au final, j’aime la littérature plus ample. Flaubert et Baudelaire sont mes chouchous. Mais il y a aussi Bret Easton Ellis, John Fante, et aussi Stephen King qui est l’un des grands écrivains de la littérature contemporaine. « Marche ou crève » est magistral. Il nous tient en haleine avec une bande de mecs qui marchent. C’est une dystopie fantastique. J’adore aussi les slaves : Daniil Harms, Salwomir Mrozek. Ce sont des tenants de l’absurde. Ils prennent leur désespoir et en font des bijoux de drôlerie absolue.

Ton lieu préféré pour lire ?

Au lit. Parce que c’est le moment où j’ai le plus de temps.

Le livre que tu offres à un premier rencard ?

« L’homme-dé » de Luke Rhinehart. Ou « Karoo » de Steve Tesich ma plus grande claque de littérature contemporaine des dix dernières années. « L’homme-dé », je l’offre à tout le monde. C’est pour partager quelque chose de fort avec un autre être humain.

« J’ai des orgasmes esthétiques avec Flaubert »

Le livre que tu as honte de lire avec plaisir ?

Mon rêve absolu était d’être samouraï. Donc chez moi j’ai des tonnes de livres sur ce thème. Tout le monde me chambre là-dessus.

Eva Bester 11Le bouquin pour partir seule sur une île ?

Si je devais vraiment en choisir un seul, ce serait le mémo Larousse car il y a vraiment toutes les sciences humaines et les sciences dedans. Je pourrais ainsi assouvir ma soif de connaissances. En littérature c’est Flaubert et « Madame Bovary ». Certaines phrases de Flaubert sont des perfections. J’ai des orgasmes esthétiques en lisant Flaubert. D’ailleurs, j’aime Charles Bovary. Ce mec est adorable. Il est fou amoureux d’Emma. Il meurt d’amour. Je veux réhabiliter cet homme. J’adore cet homme. J’ai tellement de peine pour lui. Je veux le serrer dans mes bras et lui dire : « oublie Emma, elle ne te mérite pas ».

« Zola est l’auteur le plus morbide de l’histoire »

Le livre qui te fait toujours pleurer ?

Vassili Grossman « Vie et Destin ». « Si c’est un homme de Primo Levi », la trilogie sur le Rwanda de Jean Hatzfeld.

Le livre pour ton meilleur ennemi ?

Si je veux lui rendre service je lui offre « Bréviaire des politiciens » de Mazarin…

… Tu développes ?

Ce livre lui permettra de devenir plus fourbe et de -peut-être – apprendre à se faire aimer de tout le monde. Sinon, je pourrais lui offrir un truc très chiant. Un Emile Zola par exemple. Je l’adore humainement, je l’adore en tant que journaliste et dans « Au bonheur des dames » mais dans tout le reste je le déteste. Zola est l’auteur le plus morbide de l’histoire. Il n’y a pas une once de lumière. J’offre donc « la bête humaine » ou mieux « La joie de vivre » dont le titre est le plus trompeur de l’histoire littéraire !

Toutes les apostrophes d’Ernest sont là.

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