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« La déglingue ou la journée de la flamme »

Ernest Big Lebowski
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Après nous avoir proposé dans une chronique demeurée légendaire de fonder un parti de la jouissance pour que nous puissions tous conclure après le confinement, après nous avoir raconté comment l’émergence d’un chien (Covid) dans sa vie modifiait sa perception des sens, Jérémie Peltier est de retour. Il a une nouvelle idée pour nous éviter la déglingue et donc de finir comme « The Big Lebowski » à danser en peignoir dans notre salon, un verre à la main. Il propose d’instaurer une journée de la flamme où l’on profite du confinement pour déclarer notre amour. Il s’est lancé. Je me lance aussi : « Jérémie, je t’aime. Après le confinement, je vais conclure ».

On y est. Au bout d’une semaine, cela commence à vriller sévèrement. Je pensais que l’on se tiendrait un peu pour préparer au mieux notre sortie future, mais je m’aperçois que tout a lamentablement échoué. Il aura fallu une semaine, pas plus pas moins. On avait peur de la grande faucheuse. Craignez la « Grande déglingue », qui est en train de prendre le contrôle de nos comportements individuels et collectifs.

On commence à se croire dans le Loft (rappelez-vous : onze célibataires coupés du monde, filmés ensemble dans un Loft de 225 mètres carrés, 24h sur 24 par 26 caméras et 50 micros). On va finir par tous se filmer dans une piscine (notre douche en somme) en mimant Jean-Édouard en train de copuler avec une poupée gonflable nommée Loana, poupée qui aura été livrée par un vendeur Amazon sur notre palier, évidemment. Quelle nostalgie… (si vous avez oublié ce grand moment d’histoire, c’est ici, c’est cadeau )

Une épidémie de poux après le Covid ?

Et encore, au moins il y aurait un peu de plaisir dans cette affaire. Car pour le reste…Se pensant à l’armée, les hommes se mettent à se raser le crâne les uns après les autres, comme s’ils avaient déjà anticipé qu’une épidémie de poux succèderait à ce bon vieux Covid. Sur BFM, Cnews et compagnie, on a mis des capotes sur les micros et tous les invités ont des casques si jolis qu’on a l’impression de filmer un centre d’appel au milieu du Bénin.IMG 5978

L’individu qui va nous sauver, un certain Didier Raoult (à ne pas confondre avec Rahan, héros de la préhistoire aux cheveux longs qui côtoie les dinosaures), porte des bagues tête de mort aux doigts, et le Pape, qui a oublié d’être con, n’a rien trouvé de mieux que de recommander aux familles confinées d’effectuer régulièrement des gestes de tendresse comme des caresses ou des câlins pour se consoler de ce funeste moment [1].

Sachez qu’en matière de câlins, France Bleu Haute-Savoie nous informe que la police a interpellé une prostituée colombienne dans un appartement du centre-ville d’Annecy, loué via AirBnb, qu’elle a été testée positive au coronavirus et qu’elle a avoué avoir réalisé treize passes ces derniers jours [2]. Le treize porte toujours malheur, confinement ou pas.

On apprend par ailleurs qu’un individu s’est pris une amende de 135 euros car, trouvant le confinement trop ennuyeux, il était tranquillement parti faire un tour d’avion au-dessus de l’Ille-et-Vilaine [3], et que huit hommes ont été arrêtés par la police à Barcelone, car, faisant fi du confinement, ils avaient organisé via Grindr une modeste partouze entre amis [4]. Tout va bien.

« Le e-apero est une branlette numérique »

Bon, et je ne parle même pas de l’alcool : la moitié des Français est en train de sombrer dangereusement dans la boisson, ayant trouvé dans celle-ci une façon efficace de conserver une forme d’organisation sociale permettant de structurer les journées en plusieurs morceaux :

Fin de matinée :  Bière ;

Après-midi : Champagne ;

Soirée : Gin ;

Nuit : Pastis 51

Bergson serait si fier de nous et de notre façon de construire le temps.

Eapero Bfm

En parlant d’alcool, il y a cette nouvelle injonction : le fameux e-apero, invention qui nous rappelle que c’est toujours dans le chaos que surgissent les épaves. Vous pensiez que vous alliez pouvoir bénéficier d’un peu de tranquillité, que les notions d’horaires, de rendez-vous et de retard n’avaient plus aucun sens en temps de guerre ? Perdu ! Voilà qu’on vous emmerde pour que vous picoliez en vidéo à une heure précise, le verre dans une main et l’écran dans l’autre. Nonobstant le fait que tout cela nous donne des têtes de con, il va falloir comprendre que ce qui sépare l’apéro du e-apero est identique à ce qui sépare le sexe du porno : le e-apero est une branlette numérique : vous mettez du liquide partout sur le clavier pour trente minutes de plaisir, et vous allez vous dépêcher d’oublier honteusement ce que vous venez de faire une fois l’écran de votre ordinateur rabattu.

Le reste de la déglingue, vous connaissez, ce sont les conséquences d’un phénomène que l’on peut appeler  le « plein le dos » : l’appartement commence à se laisser aller, vous ne prenez même plus la peine de rouler jusqu’à la fenêtre pour fumer vos cigarettes, la bosse au milieu de votre canapé devient de plus en plus visible à force d’y être assis toute la journée, et la vaisselle ne bénéficie plus du nettoyage régulier auquel vous vous étiez pourtant astreint durant les trois premiers jours de cette crise sans précédent (alors que tout le monde sait depuis la nuit des temps que l’on se réveille beaucoup mieux le matin quand la vaisselle a été faite le soir, petits plaisirs de la vie qui demeurent intemporels et universels).

Bref. Après ces premiers jours, nous vivons un moment où l’on sent que nous sommes à deux doigts de lâcher la rampe, un moment où le surmoi, qui empêche normalement la plupart des individus d’avoir certains comportements comme d’envoyer par exemple ses parties intimes ou des photos de son corps à autrui, est en train de vaciller, et que cela peut devenir un tel bordel géant que notre ami Piotr ne saura plus où donner de la tête.

On commence à être prêt à tout et à n’avoir peur de rien. Hier, par exemple, me rappelant que je ne tiendrais pas le coup dans cette situation sans en tirer un, je suis allé chercher à la cave une corde qui traînait car je m’étais aperçu que la voisine de l’immeuble en face du mien n’avait pas fui ses pénates, et que je pourrais sans aucun doute tenter une approche à l’aide d’une corde qui me ferait traverser en hauteur la cour intérieure de l’immeuble sans être obligé de toucher terre.

Je trouvais l’idée formidable. J’avais inventé ou réinventé la corde à sauter ! Mais la fâcheuse était trop courte pour atteindre la fenêtre de ma belle inconnue, me rappelant que parfois, même en temps de guerre, c’est la taille qui compte.

« Le grand n’importe quoi nous guette »

Nouvellesecstasy« Mon existence poursuivait sa course infernale vers le bout du n’importe quoi » dit Frédéric Beigbeder dans Nouvelles sous ecstasy [5]. Nous en sommes là. Dans ce recueil de nouvelles publié en 1999 chez Gallimard, le narrateur est en permanence sous MDMA (ecstasy), une drogue dure avec une montée et une descente comme dans les montagnes russes, une drogue qui vous fait passer de bouffées de chaleur à des angoisses existentielles, où vous alternez entre un besoin de caresser les gens et un sentiment de tristesse infinie.  Confinés, ne serions-nous pas tous un peu sous ecstasy ?

Si c’est le cas, cela suppose de nous demander dans quel état nous allons sortir de ce bourbier. Au-delà du fait que l’on aura probablement oublié nos codes d’immeuble, nos codes de cartes bleu, nos codes d’honneur, omis comment faire la bise et ce qu’est un plat du jour, les risques de devenir tous fous et relativement obsédés ne sont pas à exclure : quand j’entends à la radio que l’on va réguler le libre échange après cette crise, j’ai l’impression qu’on me dit que l’on va réguler l’échangisme, et quand j’entends Gloria Gaynor chanter « I will survive », je me surprends à répondre « I will baiser ».

Alors, avant de réfléchir à notre sortie, il convient donc de parvenir à surfer sur cette grande déglingue généralisée, au risque d’avoir, comme sous ecstasy, notre cerveau abîmé dans quelques semaines. Voici ma solution.

Instaurer la journée de la flamme

Levez-vous de vos canapés, arrêtez d’être prostrés : vous étiez en pleine journée de la flemme, j’instaure la journée de la flamme. C’est la déglingue, très bien, mais autant en tirer quelque chose d’utile et de beau.

Tout le monde dégueule des conneries à longueur de journée par sms, WhatsApp et sur les réseaux sociaux. Essayons donc de faire naître de belles choses et des jolis mots dans le chaos, et prenez le risque de dire à la personne que vous aimez que vous l’aimez, à celle ou à celui que vous avez toujours aimé que vous l’avez toujours aimé !

Il faut que la parole se libère durant cette guerre, et qu’après la création du parti de la jouissance et de l’amour (cf chronique précédente), nous en profitions pour instaurer la journée internationale du droit de la flamme ! Il faut que les êtres aimés sachent qu’ils sont aimés.Elogedurisque

Soyez audacieuses et audacieux. Prenez votre risque ! On jette les dés, on se jette dans le vide. Pas de principe de précaution qui tienne dans la déclaration de votre flamme, on enlève sa « capote mentale »[6], il n’existe pas de vaccins pour éviter de souffrir. Donc on s’y risque, même si vous avez peur de devenir dépendant. Dans son très beau livre, Éloge du risque, Anne Dufourmantelle nous rappelle que « l’amour est un art de la dépendance. Il suppose donc que l’on s’y risque ».

Il y a deux avantages certains à déclarer votre flamme dans la période que nous vivons :

Premièrement, la personne en question ne peut prétexter une absence de réponse à un SMS en vous expliquant qu’elle était chez sa grand-mère, chez sa tante, chez son frère, à l’étranger pour le travail ou dans une situation sentimentale compliquée. Le confinement rend difficiles les mensonges et les fausses excuses. Chacun est chez soi. On le sait. Profitons-en.

Deuxièmement, vous ne risquez pas de vous faire casser la gueule par le conjoint ou la conjointe de la personne à qui vous avez décidé de déclarer votre flamme au milieu de la nuit. Le Covid, c’est comme jouer au chat perché : tu ne peux pas me toucher, je suis peut-être contaminé.

Le confinement met à mal les petits jeux de non réponse mesquins, les jeux du chat et de la souris et les stratégies d’évitement qui ne mènent à rien. Pas d’excuse pour ne pas répondre, pour répondre trop vite ou pour répondre trop lentement. Ça sera oui ou non (comme dirait Angèle). Et on en souffrira moins vous verrez.

Même si nous sommes en guerre, vous ne risquez pas votre vie à déclarer votre flamme. Vous avez peur d’être triste ? Ne faut-il pas mieux être triste un peu qu’être frustré longtemps ? Ainsi, on pourra lutter contre la déglingue intelligemment. Et à défaut de recevoir des fleurs vous recevrez par sms des cœurs accompagnés de : « J’ai envie de prendre soin de toi mais surtout de prendre un sein de toi »

Allez, lancez-vous ! Je commence :

Clara Luciani, je t’aime terriblement. J’ai longtemps hésité entre toi, JLO et Shakira, notamment depuis le Super Bowl[7], mais la barrière de la langue m’a donné raison : mon cœur est pour toi.

J’ai acheté un scooter et deux casques, et assurément le deuxième n’était pas pour ma sœur.

Voici mes codes d’immeuble, pendant que je m’en souviens encore : 876H790. Utilise-les à ta guise, quel que soit l’état dans lequel on sort de ce bordel (il ne faut pas se le cacher, on a tous l’angoisse d’être un peu « dégueulasses » à la fin comme dirait Jeanne Seberg [8]).

On chantera ta chanson que tu as écrite pour moi, je le sais : « J’ai enlevé mes bijoux, démaquillé le noir à mes yeux. Ôté le rose à mes joues et je viens nue vers toi » !

 

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[1] « Coronavirus, Papa Francesco: « Non sprecate questi giorni difficili » », Repubblica, 18 mars 2020 : https://rep.repubblica.it/pwa/intervista/2020/03/18/news/papa_francesco_coronavirus_intervista-251572975/?ref=RHPPTP-BH-I251572993-C12-P3-S1.12-F12&refresh_ce

[2] « Annecy : les policiers arrêtent une prostitué atteinte du coronavirus », France Bleu Haute-Savoie, 21 mars 2020 : https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/annecy-les-policiers-arretent-une-prostituee-atteinte-du-coronavirus-1584815076

[3] « Ille-et-Vilaine : il trouve le confinement trop ennuyeux, un homme fait un tour en avion et écope de l’amende », France 3 Bretagne, 21 mars 2020 : https://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/ille-et-vilaine/ille-vilaine-il-trouve-confinement-trop-ennuyeux-homme-fait-tour-avion-ecope-amende-1804218.html

[4] « Huit hommes arrêtés en pleine partouze à Barcelone », Têtu, 22 mars 2020 : https://tetu.com/2020/03/22/coronavirus-partouze-barcelone/

[5] Frédéric Beigbeder, Nouvelles sous ecstasy, Gallimard, 1999

[6] Frédéric Beigbeder, op.cit

[7]

https://www.youtube.com/watch?v=9ZfDGiy1phQ

 

[8]

Toutes les chroniques de Jérémie Peltier sont ici.

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