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« Après le confinement, je vais conclure »

Ernest Mag Arreturgence Lovershand
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En début d’année 2020, Ernest ouvrait la porte à un nouveau chroniqueur – Jérémie Peltier – en vous promettant que Jérémie saurait trouver dans la sociologie, les essais, et la littérature, les clés pour survivre et se sauver la margoulette dans notre société contemporaine. On ne vous avait pas menti. La preuve avec cette nouvelle chronique. En plein confinement, Jérémie nous donne des clés pour demain. Quand on pourra à nouveau sortir, et se séduire les uns les autres. Il nous invite notamment à créer un parti de la jouissance (on adhère où ?) et à conclure (Jean-Claude D. va être ravi) tant que les virus nous laissent tranquilles. On aime. Régalez-vous de cette chronique qui – confinement oblige – est gratuite pour toucher le plus grand nombre, mais aussi et surtout pour vous montrer ce que vous manquez habituellement en étant pas abonné (e) s d’Ernest.

Bon, les amis, on ne va pas se mentir, c’est la merde !

DessinXavierGorce

Dessin Xavier Gorce, Le Monde.fr, publié avec l’aimable autorisation de son auteur. Merci à lui.

Ma dernière – et première – chronique pour ce cher Ernest portait sur l’éloge du hasard : elle voulait alerter contre cette injonction à l’anticipation permanente de nos activités, dénonçait cette obligation de la « réservation » au cinéma, au restaurant, en boîte de nuit, et défendait l’idée que le sel de la vie, c’est de rencontrer quelqu’un par hasard dans la rue ou dans un bar.

Autant vous dire qu’en ce mercredi 18 mars 2020, remplir une attestation sur l’honneur afin de pouvoir descendre faire pisser pupuce au risque de se voir infliger une amende semble assez loin de cet idéal, et très loin de ce que j’imaginais pour l’avenir de l’humanité. Les termes mêmes de « cinéma », « boîte de nuit », « rue » et « quelqu’un » appartiennent désormais au passé, et nous les regrettons déjà comme de vieux amis à qui nous n’avons pas assez dit que nous les aimions.

Notre génération, notamment depuis janvier 2015, était marquée par l’irruption d’un nouveau terme, celui d’« assaillant ». A ce mot s’ajoute désormais celui de « confinement ».

« Pâtes bolo, pâtes carbo, pâtes au pesto et…pâtes à modeler »

Voilà le tableau : nous sommes confinés, assignés à résidence (pour celles et ceux qui n’ont pas de résidence secondaire) en raison d’une crise sanitaire historique, chose que nous n’avions jamais osé imaginer, même dans nos discussions les plus avinées à 7h du mat au Chiquito du centre-bourg de Montargis (qu’il me manque aussi celui-là, et surtout son café gourmand).

Nous sommes astreints à rester chez nous afin de lutter contre une épidémie, mais nous vaincrons, car j’ai confiance en vous. Et car nous nous sommes préparés à cela, comme de vaillants soldats n’ayant peur de rien.

Chacun à son poste. Nous avons acheté nos 47 rouleaux de papier toilettes, car, c’est bien connu, nous allons beaucoup plus aux toilettes en période de confinement qu’en période « normale ». Nous avons acheté nos 28 paquets de pâtes, afin de cuisiner des pâtes au pesto, des pâtes bolo, des pâtes au fromage, des pâtes carbo, voire même des pâtes à modeler. Nous sommes passés prendre quatorze boîtes de doliprane – un ami fidèle, avouons-le – et cinq bouteilles de Pastis 51 pour tenir bon – quoi qu’il en coûte ! – comme dirait l’autre.

Bon, malgré cette louable préparation, les premiers jours s’avèrent plus compliqués que prévu, et annoncent un avenir sombre : pensant pouvoir profiter enfin de mon « temps », chose rare dans cette époque de l’immédiateté, et gratter autant que faire se peut les miettes de hasard qu’il nous reste, je me rends dès le premier jour de confinement sur le site de la Française des jeux afin de parier sur les évènements sportifs à venir : D1 Biélorusse, D1 Turque, Rugby à 13…bon, pas très réjouissant…même le snooker – le snooker quoi ! – est annulé pour cause de Covid-19.

Sex-toys, porno et vidéo pour s’en sortir ?

Par ailleurs, même l’amour que nous, bons citoyensTitle 1584467918 de la Start-Up nation, portons au télétravail en prend un coup : bureau/canapé/table basse déplacés six fois en deux jours ; et le calme que nous pensions gagner se perd au son des 18 notifications WhatsApp, sms, telegram et mail que nous recevons chaque minute, dont la moitié provient de vos amis qui appellent à l’aide pour sortir de leur solitude. Et oui, cela va être long et plus compliqué que prévu, et le plaisir de porter vos maillots de football préférés un mardi après-midi de mars ne suffit pas à vous redonner foi au confinement.

Vous commencez à détester votre appartement, dont vous venez de remarquer qu’il n’était, malgré ce que vous disiez à vos visiteurs (oui, ils ont existé, jadis), pas si « bien agencé » que cela, et vous devenez complètement fou en écoutant une miss météo qui vous indique sur BFM TV quel temps il fera demain. Quel intérêt y-a-t-il à savoir qu’il fera froid ou chaud, qu’il y aura du brouillard ou que les nuages seront bas ? Nous dire ça, à nous confinés, c’est comme regarder les villas en vente dans une vitrine d’agence immobilière de Deauville (bisous – de loin – à celles et ceux qui y sont confinés) : c’est se faire mal pour rien, car nous n’y toucherons jamais.

Mais deux éléments méritent d’être soulignés, plus que les autres sans doute, dans cette sombre période.

Premier élément : on apprend très vite via plusieurs articles bien informés que le Coronavirus booste la vente « on line » de sex-toys, que ce marché prospère en ce moment de grande solitude, et que des « packs confinement » viennent même d’être lancés pour résister au mieux à la guerre qui sévit. Le Parisien nous dit même que la marque Womanizer – qui commercialise un vibromasseur clitoridien – vient d’annoncer des résultats exceptionnels, à savoir une augmentation des ventes de plus de 50 % par rapport à ses prévisions 2020[1].

Deuxième élément : nous sommes informés par des sites très sérieux que les plateformes de vidéos pornographiques ont également pris des mesures exceptionnelles pour nous aider dans cette guerre : le très célèbre « Pornhub » offre un accès premium gratuit aux Français pendant un mois, Marc Dorcel offre l’accès gratuit à plusieurs de ses grands films d’auteur (pour éviter qu’on se lève et qu’on se barre) tout comme le très beau site « Jacquie et Michel » qui nous offre l’accès à « La Casa de Michel », parodie de La Casa de Papel [2]

De prime abord, tout va bien donc : Sex-toys, vidéos porno, on va s’en sortir soldats !

Ernest Mag FinamourMais l’inquiétude m’envahit : et si tout cela, en effet, suffisait désormais au bonheur des individus confinés ? Si cela finissait par fonctionner et satisfaire les gens, bien après le confinement ? Cela illustrerait définitivement ce qu’un récent ouvrage, publié juste avant le confinement, montrait, La fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain [3].  Dans ce livre – formidable -, la grande philosophe Eva Illouz montre notamment à quel point nous sommes à la fin de la « Cour amoureuse » (où la relation sexuelle était l’aboutissement d’un « parcours » fait d’étapes préalables) et à quel point nous souhaitons désormais vivre éloigné de l’autre, des autres, par peur de s’abîmer et de s’engager.

Pour elle, le capitalisme, l’individualisme et la société de consommation (la culture consumériste) ont entraîné l’instabilité des liens sexuels et émotionnels, l’instabilité généralisée des relations, l’incertitude permanente sur notre vie affective (incertitude massivement alimentée par l’apport des psychologues et par les ouvrages de développement personnel, qui nous font en permanence nous demander si on a fait le bon choix, ouvrages dont nous allons d’ailleurs nous gaver durant notre guerre du confinement).

L’incertitude affective se caractérise par la difficulté à savoir ce que nous voulons, ce que nous aimons, ce que nous devons faire avec l’autre. Cette montée de l’incertitude a une conséquence importante : l’émergence du « choix-négatif » (le non choix), à savoir : refuser ou éviter tout engagement, toute attache ou toute relation sexuelle et/ou émotionnelle, ou à s’en retirer.

S’en retirer ? Là est le point dangereux, le point d’alerte : elle nous dit que nous sommes arrivés dans une époque du « non amour », de la non relation, de la fin de la relation, une époque de l’anomie, à savoir la rupture des liens sociaux, une époque de la non formation de liens.

« Demain, créons le parti de la jouissance »

Il faut par ailleurs avoir en tête que cela s’inscrit dans un contexte de grande défiance vis-à-vis d’autrui. Dans le dernier baromètre de la confiance politique[4], on apprend que 62 % des Français pensent que la plupart des gens cherchent à tirer profit les uns des autres (contre 45 % des Allemands et 44 % des Britanniques), et que 66 % des Français pensent qu’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres (contre 52 % des Allemands et 52 % des Britanniques).Ernest Mag Couplemoimeme

Se retirer d’autrui, donc ? Faire sans l’autre ? Vouloir simplement jouir de façon individuelle et personnelle, sans besoin  d’autrui ?  Non, ça ne peut pas marcher, non ça ne doit pas marcher. Confinés de tous les pays, unissons-nous et résistons à cela. Ne nous laissons pas aller à cette facilité. Nous ne pouvons pas, pour reprendre le titre d’un récent livre, se résoudre à être en couple avec nous-même. Dans ce livre, En couple avec moi-même [5], Marcela Iacub considère qu’être en couple avec soi-même est la seule manière de trouver le bonheur, et qu’il s’agit de la seule recette viable pour l’humanité tout entière.

En confinement face à vous-même, voyez-vous la suite de l’humanité ainsi ? On en reparle dans quarante jours si vous le voulez bien.

Dans l’un de ses discours, notre chef des armées nous a demandé de « profiter » de cette crise pour nous tourner vers l’essentiel. C’est décidé. En sortant de prison, l’essentiel, ça sera toi, plus toi, plus toi (et tous ceux qui le veulent). Comme le dit Florian Zeller au début de La jouissance [6], l’histoire devra commencer là où toutes les histoires devraient finir : dans un lit !

Notre chef des armées nous a aussi indiqué qu’il faudra tirer des enseignements de cette crise. Très bien. Prenons-le au mot. Prenons une résolution : en sortant de nos prisons, nous nous lancerons dans la création du parti de la jouissance et de l’amour. L’enseignement que je tire, c’est qu’il faudra conclure dès que nous pourrons conclure, et qu’il faudra vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Mon mantra sera à chaque fois celui-ci : « En cas d’épidémie mondiale demain, éventuellement on pourrait conclure, tu ne penses pas ? ».

Je vous promets, plus jamais je ne manquerai un moment pour conclure, plus jamais je ne manquerai un rendez-vous par fainéantise, plus jamais je partirai au milieu d’une soirée, plus jamais j’inventerai une excuse pour ne pas venir danser, plus jamais je troquerai une nuit de sommeil contre un verre de gin avec vous toutes. Pardon pour tout ce que j’ai dit sur les couples, pardon pour tout ce que j’ai dit sur la fête. Vous me manquez, terriblement. La fête n’est pas finie, c’est impossible, ça ne peut être ainsi.

Finalement, j’ose croire, sans mauvais jeux de mots, que cette crise nous permet juste de reculer pour mieux sauter ensuite.

Allez. Il est 20h. Je viens de créer le 150ème groupe Facebook pour demander à tous les bobos parisiens de sortir leur tête dehors en même temps (pour voir s’il y a du monde au balcon, comme on dit).

Ouvrons nos fenêtres. Éteignons Youporn et mettons Gala à fond :

Freed from desire

Mind and senses purified

Freed from desire

Mind and senses purified

Freed from desire

Mind and senses purified

Freed from desire

Nanana… … … .

Nanana… … … .

[1] « Coronavirus : l’épidémie booste…la vente de sex-toys », Le Parisien, 17 mars 2020

[2] « Coronavirus : Dorcel, Pornhub, Jacquie et Michel sont désormais gratuits », 20 minutes, 17 mars 2020

[3] Eva Illouz, La fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain, Seuil, 2020

[4] Baromètre de la confiance politique, vague 11, février 2020, OpinionWay, Fondation Jean-Jaurès, Institut Montaigne, Terra Nova, Fondation pour l’innovation politique

[5] Marcela Iacub, En couple avec moi-même, Editions Leo Scheer, 2020

[6] Florian Zeller, La jouissance, Editions Gallimard / Flammarion, 2012

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