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« Les mots nous manquent »

Brett Jordan POMpXtcVYHo Unsplash

Vous aussi, vous l'avez remarqué cette nouvelle forme de langage ? Ces mots nouveaux : "gestes barrières", "hydroalcoolique", "FFPP2" etc... Ce langage du confinement et du surgissement de l'inattendu dévastateur. Pour faire face, certains achètent du Papier toilette, d'autres fond les carreaux. Jérémie Peltier, lui, s'interroge : où sont passés nos mots ? Ceux que nous aimions et qui nous permettaient de nous engueuler tranquillement, sans gestes barrières ? Il livre, ici, une réponse tout en nuances et en finesse. Une chronique d'arrêt d'urgence essentielle pour mettre des mots sur nos maux.

L’ennui, c’est la mort. C’est une petite mort. L’ennui et la mort ont la lutte en partage, c’est le combat d’une vie pour ne pas les croiser sur notre passage. Et quand on s’ennuie, on pense un peu plus à la mort.

Alors pour échapper à l’ennui dans la situation que nous vivons, on regorge d’imagination. Souvent pour se rassurer soi-même, ou pour montrer aux autres via nos réseaux sociaux qu’à défaut d’avoir une vie intérieure - qui serait pourtant suffisante pour « passer le temps » -, on a de quoi s’occuper dans les tranchées.

Certains regardent chaque après-midi le film avec Jean Reno (qui ne s’appelle donc pas Léon, heureux de l’apprendre) que nous propose quotidiennement France Télévision depuis notre enfermement, d’autres prennent un « petit verre », un « petit fond de Martini » (de moins en moins petit), les plus frimeurs se mettent à faire des osso-buco (et non un osso-buccal), alors que les exilés ont tondu la pelouse ou ont tondu leur chat(e) (ils s’entraînent en réalité pour le moment où il faudra tondre des millions de mignons gazons intimes après la crise).

Faire les carreaux pour faire passer la lumière ?

Dans ce grand théâtre, il y a même des hommes qui jouent à faire n’importe quoi (illustration même de la déglingue, cf chronique précédente), par exemple en indiquant fièrement à leurs amis qu’ils ont passé la journée à faire les carreaux. Faire les carreaux ! En voilà une drôle d’idée. Au bout d’une dizaine de jours donc, tout s’est évaporé : nos repères, nos places, nos rôles, la juste répartition entre activités nobles et tâches ingrates. Quelle faible capacité de résistance avons-nous dès qu’une difficulté survient dans nos vies ! Attention messieurs : « il faut que tout change pour que rien ne change » est une escroquerie. Si tout change, tout change. Point. A force d’entendre que « Rien ne sera plus comme avant », je vous assure que ça va vraiment arriver et qu’on va se faire avoir comme d’habitude. Ceux qui ont oublié leur honneur et leur virilité pour obtenir la paix du couple durant ce confinement (à d’autres, la situation a imposé la paix du slip sans aucune négociation) seront fusillés à la libération, qu’ils en soient conscients.

Ernest Mag BaudelaireMais à y réfléchir, je me suis demandé : et si « faire les carreaux » comme ils disent, ce n’était pas d’abord un acte inconscient pour permettre aux rayons du soleil de passer plus aisément, pour remettre un peu de chaleur dans les cœurs ? En somme, si les hommes se mettaient à faire les carreaux, peut-être était-ce pour redorer la vue et redorer la vie, et échapper autant à la mort qu’à l’ennui ?

Dans son extraordinaire recueil, Petits poèmes en prose [1], Charles Baudelaire raconte dans son poème, « Le mauvais vitrier » qu’un homme, un matin, en ouvrant sa fenêtre, est soudainement pris d’une haine « despotique » envers un vitrier qu’il aperçoit dehors. Il lui hurle dessus de sa fenêtre :

« Comment ? vous n’avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vous êtes ! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n’avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau ! »

Avoir des vitres qui fassent voir la vie en rose, ainsi était peut-être l’objectif de ces hommes acteurs qui se mettaient soudainement à faire les carreaux ?

Problème : dans la merde dans laquelle nous sommes, force est de constater que nous n’avons aucunement assisté à une ruée sur les Monsieur Propre ou autre Ajax Triple Action contrairement à ce que l’on a pu constater avec le Papier Toilette Lotus XXL par exemple, ce qui m’amène à penser que nos fesses sont plus propres que nos vitres, et que la lumière a plus de chances de passer par derrière que par les fenêtres (c’est mon fil rouge depuis le début de ces chroniques). Par conséquent, remettre du beau afin d’échapper à la mort ne passera pas uniquement par les vitres et par des verres roses, rouges, bleus. Ce n’est pas une question de lumière.

Remettre du beau n’est pas non plus une question de décor. Même si les différents soldats qui passent leur vie à se filmer sur Skype mettent beaucoup de soin à choisir leur fond de scène - parfois une cheminée, parfois une bibliothèque -, cela ne tient pas : on sait qu’à seulement quelques mètres d’eux se trouvent peut-être un enfant en train d’avaler sa morve ou Micheline en train de regarder « Plus Belle la vie » la bouche pleine de Monster Munch. Dans notre théâtre, lutter contre l’ennui et donc contre la mort ne passera pas par la lumière, ne passera pas par le décor. L’enjeu, c’est le son, et les mots qui composent ce son.