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Mauvaise littérature

Aaron Blanco Tejedor VBe9zj JHBs Unsplash

Posons-nous un instant. Imaginons que dans un roman qui serait paru au mois de janvier dernier, un auteur ou une autrice ait choisi d’imaginer l’histoire d’un candidat à une élection qui lors de soirées interlopes envoyait des photos et des vidéos coquines de lui à une femme, consentante et adulte. L’homme en question se pavanerait par ailleurs dans les gazettes au bras de sa femme (l’officielle. Vous suivez ? Je sais, ce n’est pas simple ce scenario). Un jour une mafia russe déciderait avec l’aide d’un opposant politique louche de publier sur un site au nom très recherché de pornopolitique lesdites vidéos. Évidemment, les réseaux sociaux entreraient alors en scène et s’arrangeraient pour rendre populaires en un temps éclair ces vidéos publiées sur un sombre site inconnu. Scandale. Débat endiablés où personne ne sait rien sur rien sur BFM TV et finalement, le candidat adultère qui renonce. N’importe qui aurait lu cela dans un livre aurait crié au roman bâclé, à la grossièreté et à la vulgarité. Et pourtant, c’est la réalité. La triste réalité de notre monde où la vie privée (qu’il n’appartient pas ici de qualifier) n’est plus qu’une chose que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. C’est la triste réalité de notre monde où le lynchage numérique est devenu la place publique sur laquelle on vient déverser sa haine en toute impunité. Peu importe ce que l’on pense de l’homme en question. Ce sont les fondements de nos sociétés où l’intime et le secret n’existent plus et sont vus comme suspects qui sont en jeu.
Dans son roman célèbre sur le totalitarisme et la surveillance, 1984, Orwell écrit : « Il captait tous les sons émis par Winston au-dessus d’un chuchotement très bas. De plus, tant que Winston demeurait dans le champ de vision de la plaque de métal, il pouvait être vu aussi bien qu’entendu. Naturellement, il n’y avait pas de moyen de savoir si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir. »
Évidement les contextes sont différents. Mais, désormais, tous nos sons sont captés. Ce que n’avait pas imaginé Orwell, c’est que l’État n’aurait même pas besoin de créer une nouvelle Stasi. Nous sommes nous mêmes la Stasi de nos propres turpitudes et de celles des autres.

C’est la triste réalité d’un monde où des étudiants éméchés et un brin imbécile vont à une soirée de nouvel an, publient des imbécilités sur les réseaux sociaux et sont dénoncés par la foule à tel point qu’ils doivent s’excuser, que leur employeur doit faire un communiqué et qu’ils sont finalement mis à pied.
Devant nous une mauvaise littérature est en train de naître. Cette littérature de la transparence à tout crin. De la transparence comme seule vertu cardinale. C’est à la fois un progrès mais aussi et surtout poussée à son paroxysme une sorte de non-respect du droit de chacun à cultiver une intimité connue de lui seul. Pis, cette course à la transparence se maquille d’une volonté de dénonciation de l’hypocrisie. On pourrait la croire. Toutefois, ce qui est potentiellement reproché à ce candidat malheureux ou à ces étudiants débiles, ce n’est pas un manque de sincérité, mais un écart de conduite. Une faille humaine. Les hommes sont justement des hommes parce qu’ils ont des failles, pas parce qu’ils sont des êtres sans aspérités. Cela n’existe pas. Contrairement à ce que la nouvelle doxa voudrait nous faire croire. Décidément, ce pitch littéraire est mauvais. Très mauvais. Il nous dit beaucoup du monde qui est là, devant nous.

Dans de la bonne littérature, Philip Roth nous avait pourtant prévenu. Dans son livre « La tâche », il écrit : « Ce fut l’été du marathon de la tartuferie : le spectre du terrorisme, qui avait remplacé celui du communisme comme menace majeure pour la sécurité du pays, laissait la place au spectre de la turlute ; un président des États-Unis, quadragénaire plein de verdeur, et une de ses employées, une drôlesse de vingt-un ans folle de lui, batifolant dans le bureau ovale comme deux ados dans un parking, avaient rallumé la plus vieille passion fédératrice de l’Amérique, son plaisir le plus dangereux peut-être, le plus subversif historiquement : le vertige de l’indignation hypocrite. »

L’indignation hypocrite…

Ce édito a initialement paru dans l’Ernestine notre lettre d’inspiration littéraire gratuite du dimanche matin.

1 commentaire

  • […] On ressort de la lecture abasourdi. Ce livre est intense et puissant. Il est une alerte, un conte, et une forme de mise en garde. Mise en garde qui nous invite à protéger et à chérir toujours plus cet « ensemble insaisissable de non-dits, d’affects, de traces, de stigmates, qui forme la part inaliénable et essentielle de ce que nous sommes », écrit poétiquement et très justement Lafay. Ainsi, vous vous rendrez compte que tout un chacun a « quelque chose à cacher » et que c’est ce qui fait la beauté de l’humain. On avait abordé cette question, d’ailleurs, dans cet éditorial. […]

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