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Fatale intrusion

Ernest Mag Lafay Intrusion

« Moi de toute façon, je n’ai rien à cacher ». Souvent quand une discussion autour de la protection des données personnelles, mais plus largement de la protection de la vie privée en ligne s’installe, il n’est pas rare, voire même fréquent, d’entendre l’un ou l’une des protagonistes lancer cette maxime, sorte de Point Godwin de toute discussion sur le sujet. En gros, elle signifie : si tu t’insurges contre la surveillance en ligne, c’est que tu as forcément des choses inavouables à taire. La force du court roman qui s’apparente à un conte philosophique de Quentin Lafay est de fermer définitivement le clapet à tous ceux qui pourraient être amenés à sortir cette maxime imbécile et vide de sens.

Dans ce roman, Lafay raconte comment un individu banal est victime via une attaque informatique de la mise en ligne de tous ses mails personnels et professionnels. Évidemment dans le scandale, bien plus large, qui touche son entreprise, son nom est cité et l’hallali commence. L’hallali de la meute d’abord qui via les réseaux sociaux l’attaque en se moquant d’une photo de lui avec son frère sans en connaître la signification intime et sensible, qui attaque également sa compagne qui alors que leur relation débutait lui écrivait des mails torrides. L’hallali des amis ensuite qui vont jusqu’à décortiquer les moindres mots des moindres mails pour savoir si oui ou non Quentin (non plutôt Gaspard, le héros du livre) apprécie leur copine. L’hallali enfin de sa compagne qui – forcément – trouve des choses soupçonnables dans les messages qu’il a pu échanger avec telle ou telle.

Un conte philosophique 3.0

Ce livre est tranchant, ciselé, puissant et lumineux. Il ausculte avec précision la violence de la mise en lumière de la vie privée. Aussi banale soit-elle. De fait, en l’espèce, cela va même plus loin que la vie privée. Il s’agit de l’intime, de ce qui nous constitue profondément. De ce qui fait de nous ce que nous sommes. Nos travers, nos failles, nos doutes, nos imperfections. C’est cela, au fond, que l’on perd (puisqu’il n’appartient plus à soi-seul mais au public) lorsque l’on vit un épisode de piratage comme celui raconté par le truchement de Gaspard le héros du livre et vécu – en vrai – par Quentin Lafay.

On ressort de la lecture abasourdi. Ce livre est intense et puissant. Il est une alerte, un conte, et une forme de mise en garde. Mise en garde qui nous invite à protéger et à chérir toujours plus cet « ensemble insaisissable de non-dits, d’affects, de traces, de stigmates, qui forme la part inaliénable et essentielle de ce que nous sommes », écrit poétiquement et très justement Lafay. Ainsi, vous vous rendrez compte que tout un chacun a « quelque chose à cacher » et que c’est ce qui fait la beauté de l’humain. On avait abordé cette question, d’ailleurs, dans cet éditorial.

Un extrait pour finir :

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Quentin Lafay, L’Intrusion, Gallimard, 14 euros. Livre lu en confinement, acheté et livré par la Fnac. Hyper efficace et très respectueux des consignes de gestes barrières. Il faut continuer d’acheter des livres.

Tous les vendredis lecture sont là.

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