“L’intrusion”, c’est le titre du conte philosophique 3.0 de Quentin Lafay. Nous l’avons beaucoup aimé. Nous vous l’avions conseillé dans notre rubrique le livre du vendredi. Parce que nous pensons que le propos tenu et porté de manière magistrale dans ce roman méritait d’être plus développé encore, nous avons décidé d’interroger l’auteur.
“L’intrusion” est le deuxième roman de ce jeune trentenaire brillant qui après Sciences Po et un master d’économie à Normale Sup a été la plume du candidat Emmanuel Macron en 2017. C’est d’ailleurs fin 2017 que Quentin Lafay a décidé de quitter l’univers politique pour partir aux Etats-Unis et devenir scénariste de séries. En avril 2017 il avait déjà publié un premier roman chez Gallimard “La Place forte”, qui narrait l’histoire d’un ministre qui démissionne de son poste au bout de six jours et qui s’éloigne du pouvoir. “L’intrusion” raconte donc une toute autre histoire. Celle de Gaspard – salarié de Avicenne – qui se fait pirater toute sa boîte mail et toutes les conséquences néfastes qui s’ensuivent. Le propos qui est celui de la victime du piratage est puissant en ce ce sens qu’il tord définitivement le cou à l’adage imbécile du “je n’ai rien à cacher” et redore le blason de l’intime. Cette histoire de piratage tire sa source dans ce qu’a vécu l’auteur alors qu’il était salarié de la campagne d’Emmanuel Macron et que Wikileaks quelques jours avant le second tour de l’élection présidentielle a publié “les macron leaks” soit les courriels et les notes de toute l’équipe de campagne du futur président. Ceci posé, le tour de force de “L’intrusion” est de rendre le propos bien plus large, bien plus universel et bien plus intéressant. Rencontre (via skype, confinement oblige) avec cet auteur que nous suivrons avec une très grande attention.
Quel est le déclencheur de l’envie d’écrire ce livre et pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que l’essai ?
J’ai commencé à écrire cette histoire il y a un an et demi. J’ai mis du temps à m’y mettre car il fallait
que je résolve d’abord en moi-même l’intrusion dont j’avais été victime et que je puisse la regarder avec le recul nécessaire. Ce recul permet de mettre de l’intelligence dans ce qui nous arrive. La fiction s’est imposée naturellement car ce que j’ai vécu n’était en soi pas si intéressant que cela. La littérature permet de vivre la vie des autres, elle permet de se frotter aux sentiments quand l’essai retranscrit un instant T. Il n’a jamais été question pour moi de choisir ce format. J’avais envie de tirer le fil de l’histoire et d’en élargir, grâce au roman, les enjeux. C’est pourquoi j’ai décidé de placer l’action dans une entreprise, de rajouter des personnages, de leur inventer des histoires, de raconter ce que le fait de se faire pirater peut engendrer sous différents angles et sous différents aspects. En créant cet univers fictif et en ne me cloisonnant pas dans l’univers politique, je pouvais aussi traiter de la questions des relations dissimulées, de l’hypocrisie, et de tous ces sentiments humains qui peuvent être contenus dans une correspondance. Cela permettait également de rendre le propos plus universel et, peut-être, plus fort encore.
Quelle est la part de réalité et de fiction ?
Tous les cas qui sont très détaillés dans le livre sont issus de mon imagination. En revanche, ce qui relève de la réalité ce sont tous les sentiments que j’ai ressentis et que j’ai attribués à mes personnages.
Ce roman est aussi une défense et une réhabilitation de l’intimité et de l’intime dans la société de transparence. Etait-ce votre volonté ?
Au départ ce n’était pas une volonté affichée. Je m’en rends compte maintenant que le livre est terminé et que les lecteurs s’en emparent. Je réalise que c’est un livre sur l’intime au sens premier du terme. Il raconte que nous avons tous des choses à cacher et que pour cela il ne faut pas être pédophile, dealer ou que sais-je. Notre moi profond, c’est notre intimité et c’est aussi ce qui nous constitue. Je pense qu’avant cette histoire, j’aurais pu – sans trop réfléchir – dire que je n’avais rien à cacher ni à protéger. Aujourd’hui, au contraire, je revendique le droit de pouvoir être incohérent, le droit à l’hypocrisie, l’envie de pouvoir laisser des traces en ligne sans avoir à en rendre compte. Dans nos emails, il y a tout cela. Ils sont aussi le reflet de la relation que l’on peut avoir avec chacun. Or, je me rends compte aujourd’hui et c’est ce qui est finalement raconté dans le livre que chaque rencontre et chaque relation sont faites pour être protégées et non pour être exposées.
“On ne prend pas conscience que les partages sur les réseaux sociaux nous retirent une part de nous même”
Et pourtant, la société de la transparence, les réseaux sociaux etc… font partie intégrante de notre quotidien…
C’est vrai. Toutefois, on aborde toujours cette question des données et des traces que nous laissons de manière très théorique et sans prendre le point de vue de la victime. On explique que cela peut être dangereux, mais au fond, on ne s’en rend pas compte. C’est aussi la logique des réseaux sociaux. Nous partageons volontairement et en conscience des choses personnelles, voire intimes, sans prendre la mesure que leur exposition publique pourrait être profondément problématique sur le moyen ou le long terme. Si demain, un piratage qui ferait ressortir toutes nos conversations Facebook ou nos boucles WhatsApp nous mettrait véritablement à nu. Ce serait d’une violence inouïe. En ayant cela à l’esprit, on conscientise déjà l’enjeu. Après, entre la théorie d’une mise à nu et la mise à nu elle-même, les choses sont très différentes.
Dans le roman, le personnage principal, Gaspard devient très anxieux, voir paranoïaque, et vous ? Plus largement faut-il couper tous nos réseaux ?

Le premier roman de Quentin Lafay
Comme Gaspard, je suis devenu très paranoïaque et très méfiant. D’abord, il y a eu une volonté d’effacement. J’ai quitté tous les réseaux sociaux sur lesquels j’étais inscrit : Facebook, Instagram notamment. Pendant longtemps j’ai seulement utilisé twitter avec une grande parcimonie. Plus largement, j’efface absolument tous les messages que je reçois en partant du principe qu’un jour ils pourraient devenir publics. Ainsi, par exemple, j’ai effacé tout notre échange anodin sur Twitter qui a permis de caler notre rendez-vous. Le deuxième effet, c’est que je suis parano. Ma boîte mail comme celle de Gaspard (le héros du roman) a été piratée grâce à un message que l’on pensait “amical”. Désormais, je me méfie de tous les mails que je reçois. Il m’arrive parfois de téléphoner à l’expéditeur pour m’assurer qu’il m’a bien envoyé ce courriel. Enfin, le troisième effet est que désormais, lorsque j’écris un message, je me dis – toujours – que quelqu’un lit ou lira ce que j’écris. Cela a pour effet de rendre mes mots très policés. Très “comme on attend”.
Cependant, et pour répondre à l’interrogation sur les réseaux sociaux, je ne crois pas qu’il faille les rejeter en bloc. Sur Twitter la plus grande bassesse humaine et la plus grande bêtise côtoient l’intelligence, et la créativité. Je crois simplement qu’il nous faut avoir une conscience aiguisée du danger potentiel que pourrait représenter pour notre intimité un éventuel piratage.
Cette “intrusion” a tout du conte philosophique. La brièveté, la densité, le propos plus large que la simple thématique. Dans tous les contes, il y a une morale. Quelle serait celle de votre livre ?
Quiconque n’a rien à cacher pensant qu’il serait dénué de secrets est fondamentalement dans l’erreur.
Alors que vous en avez été une victime, défendez-vous le travail de Wikileaks
Complètement ! Je fais la distinction entre ce qui m’est arrivé et l’intérêt de wikileaks. Certes, cette action a participé à la diffusion de mon intimité, mais Wikileaks a permis de mettre à jour de nombreux scandales d’État. Nous vivons dans un monde plus juste et mieux informé du fait des révélations de Wikileaks sur l’espionnage d’un président français pendant des années, sur le régime syrien etc… La question qui est posée ici est celle du tri. Wikileaks n’a pas fait le tri entre ce qui relevait de la campagne électorale et de ma vie privée. Google se refuse malgré mes interpellations à le faire au prétexte que l’engagement dans une campagne politique faisait de moi un personnage public et donc rendait ma correspondance d’intérêt général. Reste les médias. Dans leur immense majorité ils ont fait le tri. Malheureusement, la mémoire de Google est imparable…
Quelles sont vos influences de lecteur ?
Je suis globalement éclectique. Je suis très influencé par le roman réaliste contemporain de Maylis de Kerangal ou de Philippe Lançon dont le Lambeau est l’une de mes plus grandes expériences de lecteur de ces dernières années. J’aime aussi Gary, Gide et les Mémoires d’Hadrien. Récemment, j’ai beaucoup lu – pour les besoins de mon travail de scénariste de séries – Shakespeare pour nourrir ma réflexion sur le pouvoir.
Photo de Quentin Lafay par Francesca Montovani. Ses romans sont publiés chez Gallimard.
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