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Les politiques lisent-ils toujours ?

Giammarco Boscaro ZeH LjawHtg Unsplash

Chercheur, Paul Klotz livre une pérégrination autour de la lecture et de nos présidents de la République. La balade commence. Et l’enquête avec elle.

Par Paul KLOTZ

90a988df4304c815dda1fa77d2733504c70cf56aJe faisais des recherches sur les liens étroits qui unissent, depuis que la France est la France, les activités de lecture et de politique. En faisant défiler les articles de presse sur les rapports de nos Présidents aux livres, je suis soudainement tombé sur un chiffre aussi affolant qu’incroyable : au cours de leurs existences respectives, le Général de Gaulle et François Mitterrand auraient chacun lu entre 10 000 et 15 000 livres. Rendons-nous compte : une personne lisant quatre livres par semaine pendant quarante ans atteint à peine les 8 000 livres. Deux questions ont alors naturellement jailli dans mon esprit : d’une part, « comment ces Hommes d’État trouvaient-ils le temps de lire ? » ; d’autre part, « comment cette activité – si centrale dans leur vie – influait-elle sur leur pratique quotidienne de la politique ? »

Quant au fait de savoir comment nos grands responsables politiques ont pu trouver le temps de la lecture malgré 162118f06b1cb523fc701bc9af3786e10dd916f2leurs emplois du temps, une anecdote suffit. Lorsqu’il attend les résultats de l’élection présidentielle au soir du 10 mai 1981, François Mitterrand se rend dans une librairie de la Nièvre pour feuilleter les dernières sorties littéraires ; un peu plus tard dans la soirée, une fois la victoire acquise, on apprend encore qu’il débute la lecture d’un nouvel ouvrage dans l’hélicoptère qui le transporte vers Paris. Avec cet exemple, on croit comprendre facilement comment ces personnages de l’Histoire de France occupaient les moindres espaces de temps libre : la lecture était présente à chaque moment de la journée.C3467114052fd21e0ba3768cf216fd1bad164852

Faisons maintenant une hypothèse et demandons-nous : « comment tous ces moments, autrefois consacrés aux livres, sont-ils aujourd’hui occupés par nos responsables politiques ? ». La réponse me paraît un peu crue mais pourtant criante de vérité : j’imagine nos principaux élus passer la journée à scroller sur leurs fils Twitter pour commenter les faits et gestes de leurs adversaires. Je passerai outre les considérations pédantes qui viseraient à dire qu’en lisant moins au profit de ses écrans, notre classe politique contemporaine serait plus idiote que la précédente : rien n’est moins certain et internet, comme la démocratisation de l’enseignement supérieur, ont permis de démultiplier les capacités de compréhension d’informations complexes. Mais au-delà de la « culture » qu’offrait la lecture, et qui n’est pas ici mise en débat, que reste-t-il de la « posture » du lecteur dans le monde politique ?

2b14cc268d0be2c7c7605bca866fea0c24d55d09C’est ici notre second point : la lecture influe sur le comportement de l’individu et créée un cadre intellectuel justement propice à l’exercice de la politique. Il n’est pas compliqué de s’en convaincre : une lecture se caractérise doublement par sa lenteur et l’extrême concentration qu’elle suppose. En cela, elle place le lecteur dans une gravité à laquelle les écrans l’ont déshabitué. Chez le lectorat novice elle peut faire peur et presque assombrir par manque de pratique ; mais le temps passant, elle commence à satisfaire par l’opportunité qu’elle créée de se dédier entièrement à un acte unique. A l’image de la politique, la lecture apprend le dévouement exclusif dans l’effort.

En outre, la lecture apaise et remet les idées en place ; après avoir passé une heure à lire, le lecteur réfléchit plus précisément et rapidement. On image Mitterrand suspendu hors du temps ce soir de mai 81, lisant dans l’hélicoptère pour faire lentement décanter ses idées avant de retourner sous le feu des projecteurs. Comme une coulisse avant la scène, la lecture recentre l’attention, fait diminuer le rythme cardiaque, permet d’imaginer le panorama des courants de pensées, des nuances conceptuelles et des moyens d’expression. C’est là sa première qualité pour le gouvernant. A l’opposée de la lecture, l’écran, lui, détache de la réalité ; il ne projette pas l’esprit dans une atmosphère de pleine conscience mais l’embarque dans 22e85bb25185f2f19748178a2f46713c11a32913une anesthésie généralisée.

La seconde qualité de la lecture réside dans sa propension à montrer la beauté. Le gros lecteur est un être C1a4affe262217c14e789c993e48798e2f7870f4structurellement calme qui, par les centaines ou les milliers de livres qu’il a décortiqué et digéré, ne se laisse plus aller aux angoisses qui balayent quotidiennement la vie ; tout ce qui gène habituellement sans que l’on sache le nommer, tous ces grains de sables dévoyant la simplicité d’un moment, tout cela cède face au caractère total de la philosophie, face au mur immense des leçons de l’histoire et face aux silences délicats de la littérature. La lecture rend, chez l’individu, l’insipide léger, en ce sens qu’il s’en détache avec indifférence, et le beau grave, en ce sens qu’il l’appréhende avec sérieux. N’est-ce pas justement l’essence de tout projet politique que de vouloir faire le bonheur en surmontant les nombreux petits obstacles qui s’opposent à son affermissement ? Peut-être faudrait-il davantage de politiciens lecteurs.

 

Toutes nos “bibliothèques de politiques” où les politiques livrent leur rapport à la littérature sont là.

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