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Le Maire : “Pour ne rien perdre de la vie, j’écris”

2023.05.30 Ernest Lemaire 01

Il vient de publier un roman. Certains passages sensuels ont fait polémique. De cela mais surtout d’une passion littéraire qui vient de loin, Bruno Le Maire parle dans la “Bibliothèque des politiques”. Rencontre.

Photos Cyril JOUISON

C’était il y a neuf ans. « J’aspire simplement à devenir moi-même » : sur la banquette moleskine d’un café parisien, face à l’auteur de ces lignes alors étudiant, un député de l’opposition fustigeait le pouvoir socialiste, invoquant Churchill et Bach ; quelques mois plus tard, il affrontait Nicolas Sarkozy pour la tête de l’UMP. Le monde d’avant s’étiolait alors insouciamment. Depuis, le challenger s’est installé à Bercy, siège du ministère de l’Économie et des Finances, avec une longévité seule surpassée par Valéry Giscard d’Estaing. Entretemps, il a aussi publié des romans, chroniques et essais politiques – ainsi qu’un hommage à un ami emporté par une tumeur du cerveau. À l’occasion de la sortie de sa « Fugue américaine », portrait polyphonique du pianiste Vladimir Horowitz, le ministre nous reçoit dans sa maison basque. En terrasse avec vue sur une Rhune en brume, notre invité dévoile ce qui le pousse à lire et écrire ; et si neuf années représentent une éternité en politique, comme le passage d’un siècle à un autre, elles pèsent peu dans l’inextinguible recherche de soi.

* * *

Que pensez-vous du terme de ministre-écrivain : tradition française que vous êtes fier d’honorer ou insoluble oxymore ?

Bruno Le Maire : En France, ce n’est pas un oxymore. C’est une tradition ancrée. Beaucoup de ministres écrivent, publient, construisent une œuvre littéraire. Cela étant dit, je me méfie des étiquettes. Je suis un seul homme : je suis ministre par fonction, écrivain par nature, mais vous restez le même. Arrêtons de mettre les gens dans des cases !

2023.05.30 Ernest Lemaire 05 DefLa politique vous semble-t-elle moins innée que la littérature ?

Bruno Le Maire : La politique, c’est un engagement, un combat au service de convictions. Bien sûr, cela mène à des fonctions : député, conseiller régional, ministre, maire… Mais elles comptent peu en regard des convictions que vous défendez. Au fond, vous faites de la politique parce que vous n’êtes pas satisfait du monde tel qu’il est. Vous voulez donc le rendre plus juste, plus beau.

Écrivain, ça procède d’une autre nécessité. Vous écrivez parce que des thèmes s’imposent à vous et que vous souhaitez les explorer, pas uniquement par plaisir. Mais l’écriture rejoint aussi la politique : dans les deux cas, il s’agit d’une réponse à une insatisfaction.

Les deux faces d’une même médaille.

Bruno Le Maire : L’un n’exclut pas l’autre. Je sais que beaucoup de personnes se demandent comment le ministre de l’Économie peut écrire. La réalité, c’est que la question ne se pose jamais ainsi ! Pour être un ministre de l’Économie et des Finances totalement à sa tâche, j’ai aussi besoin d’écrire, d’explorer les thèmes qui m’habitent, comme tout individu : la maladie, la faiblesse, l’enthousiasme pour la musique … C’est en répondant à cette insatisfaction qu’on peut être un ministre équilibré. La vie littéraire donne de l’ouverture et un élan bénéfique au politique.

Qui vous agace le plus : ceux qui s’étonnent qu’un ministre puisse écrire, ou ceux qui s’offusquent d’écrits sensuels ?

Bruno Le Maire : Rien ne me surprend. Je peux parfaitement comprendre que des citoyens se demandent comment un ministre trouve le temps d’écrire. Ma réponse est très simple : ce livre représente cinq années de recherche et cinq années d’écriture ; il a été écrit tôt le matin ; enfin, comme je l’expliquais, il n’y a pas de coupure entre la vie littéraire et politique. Concernant les scènes sensuelles … La vie est, aussi, faite de sensualité. Je ne vois donc pas pourquoi un écrivain se priverait de le dire.

Je reviens sur politique et littérature : « On ne peut pas servir deux maîtres à la fois », écrivez-vous …

Bruno Le Maire : L’écriture et la politique ne sont pas des maîtres, ils vous permettent de devenir vous-mêmes. Cependant, dans les deux cas, vous êtes fondamentalement un serviteur. Le ministre est un serviteur du peuple auquel il doit répondre. L’écrivain, aussi : il est au service de la langue, de son imagination, de ses passions, de ses inquiétudes.

En lisant la « Fugue américaine », j’ai eu le sentiment que c’est un livre qui venait de loin en vous, tant par rapport aux thèmes qu’à la 2023.05.30 Ernest Lemaire 02 Defforme, celle d’un roman à plusieurs voix pour cerner Vladimir Horowitz. Parmi vos publications, ce livre était-il à part ?

Bruno Le Maire : (Un temps de réflexion, NDLR) Il se situe dans le prolongement de mes interrogations sur la culture, la musique, la langue. Et, effectivement, il est radicalement différent. Pour une raison très simple : il m’a emmené beaucoup plus loin que je ne l’aurais cru. A l’origine, l’idée était de répéter l’exercice autour du chef d’orchestre Carlos Kleiber, c’est-à-dire un texte assez court sur la vie de Vladimir Horowitz. Et puis, il se trouve que le livre m’a entraîné ailleurs, sur la double personnalité d’Horowitz, sur les voyages, à travers Cuba, Moscou, Berlin et New York. Il a fait naître des personnages, notamment les frères Oskar et Franz. Il m’a emmené vers la psychanalyse, vers les femmes, qui sont les personnages véritablement libres et forts du livre. Il est une réponse à un certain nombre des questions fondamentales qui me travaillent, et que chacun peut porter en soi.

On y est tiraillé entre espoir et désespoir.

Bruno Le Maire : Bien sûr ! Mais quand vous faites de la politique, vous êtes toujours partagé entre les deux. Il existe une lettre magnifique de Kafka à Felice, quand ils étaient encore fiancés : « il y a deux personnes qui combattent en moi ». Mon livre, c’est cela – et moi aussi. Il y a une personne en moi qui croit profondément que la politique peut changer les choses. Et il y en a une autre qui en mesure toutes les limites. Il y a cet enthousiasme d’un Horowitz qui part de l’URSS, plein de cet espoir, et qui se fait rattraper par le pouvoir soviétique, son père étant condamné au Goulag. Il y a Sviatoslav Richter, que j’ai rencontré et écouté, à qui je voue une profonde admiration, qui estimait que son devoir était de rester en Russie, alors que l’URSS avait exécuté son père. La vie est donc faite de ce déchirement. D’un espoir sans cesse renouvelé, qui me pousse à écrire, mais aussi d’une lucidité sur ce qu’est la vie, le pouvoir, une personnalité. Aussi forte soit-elle, il y a toujours une fragilité dans une personnalité. Et le livre m’a emmené au fond de la fragilité d’Horowitz.

Qui est très profonde.

Bruno Le Maire : Oui. Mon livre n’apporte pas toutes les réponses, mais la question reste la même : comment un homme si sensible, si fragile, aux interprétations si bouleversantes, peut-il se relever après des dépressions aigües ? Qu’a-t-il de si fort en lui pour se relever ? Au bout du compte, il triomphe, il écrit sa légende. Pourquoi lui, quand d’autres ne s’en relèvent pas ? C’est profondément injuste. Vladimir Horowitz a du génie, d’autres ont du talent. Son interprétation est donc unique. Une autre raison est qu’Horowitz est d’un égoïsme absolu. Il ne pense qu’à lui. Ce n’est pas moral, c’est une réalité. Une troisième raison est qu’il a épousé une femme d’autorité, qui l’accable de reproches tout en prenant soin de son génie.

2023.05.30 Ernest Lemaire 13 DefEn ouverture de son livre consacré à François Mauriac, Bernard Cazeneuve cite ces mots du prix Nobel de littérature : « L’impossibilité de survivre se rattache au mystère de la personne. Ce qui est disparaît, c’est justement ce qui centrait les êtres différents dont nous sommes composés. La mort rompt ce faisceau et éparpille au hasard des esprits qui les recueillent, les fragments de cette « somme » que nous étions. » Ce livre, à travers ses personnages, ses lieux et ses époques, est-il une tentative de rassembler votre « somme » ?

Bruno Le Maire : C’est une bonne question, à laquelle la réponse est oui. Au passage, je salue le livre magnifique de Bernard Cazeneuve. Son livre mérite la plus large lecture possible. Ensuite … (Un temps de réflexion, NDLR) Un cerveau humain est fait de possibilités inouïes. L’imagination sans limite fait notre singularité, et je trouve dommage de limiter sa vie à ses fonctions, sans explorer tout ce que votre esprit peut apporter – et que chacun porte en soi. Certains le retranscrivent, parce qu’ils sont créateurs, d’autres le gardent pour eux. Écrire est une façon, parmi d’autres, d’explorer les possibles infinis de votre imagination. Le miracle de l’écriture vous emmène ainsi dans des lieux inconnus. Pas simplement pour le lecteur, mais aussi pour l’auteur. On écrit pour se débarrasser de thèmes qui vous obsèdent, mais également pour se laisser entraîner sur des chemins dont vous ne savez jamais où ils vous entraîneront. Jamais ! Comme emprunter un chemin de montagne et ne pas savoir le paysage que vous allez découvrir est une des plus grandes merveilles de la vie, dans le domaine de l’esprit, écrire sans savoir où l’écriture vous emmènera est un immense plaisir.

Où ce chemin a-t-il commencé ? 2023.05.30 Ernest Lemaire 04 Def

Bruno Le Maire : Du personnage de Vladimir Horowitz, parce que la musique occupe une place essentielle dans ma vie. Elle est un plaisir immédiat, libérateur, sans revers. C’est une pure joie, sans calcul, ni sens. La première fois que je l’ai écouté, je me trouvais dans une toute petite maison sur les hauteurs de Zagreb, fin 1994, au moment où la guerre de Yougoslavie faisait encore rage. La maison se trouvait sur une colline enneigée, avec rien autour. La seule chose qui se trouvait dans cette maison toute en lattes de bois et moquette marron était un lecteur de CD avec un unique disque : l’interprétation de la Consolation numéro 3 de Liszt par Vladimir Horowitz. Je l’ai écouté en boucle tout l’hiver. C’était il y a trente ans ! Et puis, ce personnage m’est revenu après mon livre sur Carlos Kleiber, il y a une petite dizaine d’années. Je me suis mis à tout écouter de lui, à essayer de comprendre ce qui me touchait dans son jeu. J’ai écouté toutes ses interviews, fasciné par son mélange de cabotinage, d’orgueil et de doutes. J’ai rencontré des personnes qui l’ont connu, j’ai lu ses biographies. Tout cela m’a pris cinq ans, pour approcher le personnage, à défaut de le comprendre. Mais il me manquait un point de départ, une accroche, l’étincelle.

A d’autres moments, une telle étincelle vous a-t-elle manquée ?

Bruno Le Maire : Oui, je voulais écrire un livre sur Ayrton Senna, par exemple, mais elle ne s’est jamais produite. J’y ai donc renoncé, pour l’instant. Concernant Horowitz, je suis un jour tombé sur une interview de Samuel Barber, le compositeur, qui disait : « ma première sonate pour piano a été composée pour Horowitz, qui en a donné la première interprétation en 1949, à La Havane. » Là, je me suis dit que je tenais quelque chose : Horowitz à La Havane, c’est quelque chose de surréaliste. C’était d’ailleurs le premier titre de mon livre… Et j’adore les Caraïbes, j’adore l’Amérique du Sud, où je retrouve mes origines brésiliennes. Donc je tenais, là, mon point de départ, le juif émigré d’Ukraine dans la moiteur de La Havane, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Je savais qu’il allait se passer quelque chose.

2023.05.30 Ernest Lemaire 15 DefComment vous sont venus les personnages, dont les deux frères, pianiste et psychanalyste ?

Bruno Le Maire : Il me manquait un narrateur. Étant donné le personnage d’Horowitz, qui a passé tout son temps en psychanalyse, j’ai pensé à un psychiatre comme narrateur. Mais je retrouvais une structure narrative assez simple, comme pour Carlos Kleiber avec un narrateur unique – et ça ne m’allait pas ! C’était beaucoup trop simple, ça risquait de trahir Horowitz. Il fallait de la complexité, du miroitement, pour le voir mais qu’il reste insaisissable. De là est né le frère du narrateur, un pianiste qui veut faire carrière. Et de là, j’ai voulu qu’il mesure le fossé entre talent et génie. J’avais en tête la scène terrible du film d’Ingmar Bergman, « Sonate d’automne », avec une mère très grande pianiste et sa fille. Cette dernière joue pour se distraire, dans une petite maison suédoise sans prétention. Sa mère débarque et pousse sa fille à jouer devant elle. Elle joue bien, mais maladroitement, un prélude de Chopin, et sa mère ne peut s’empêcher de rejouer ce prélude, infiniment mieux. Elle écrase sa fille littéralement, qui fond en larmes. J’avais cela en tête en écrivant sur les relations entre Franz Wertheimer et Vladimir Horowitz ; c’est la scène cachée du livre.

“Mon écriture est une course-poursuite contre l’oubli”

Dans votre livre, on cherche à démêler le vrai du faux. Comment vous y êtes-vous pris pour écrire les dialogues entre Horowitz et vos personnages ?

Bruno Le Maire : C’est simple : toutes les citations d’Horowitz sont exactes, tirées de biographies et d’entretiens. J’en ai fait des fragments que j’ai collés un peu partout. Aucune biographie ne peut traduire la complexité du musicien. Un exemple : une biographie extraordinaire sur Kafka vient de sortir, trois volumes de mille pages chacun, sur une vie qui a duré une petite quarantaine d’années et où il ne s’est à peu près rien passé. En introduction, l’auteur écrit pourquoi – alors qu’il y a passé vingt ans de sa vie ! – on ne peut pas écrire une biographie, mais pourquoi il faut malgré tout en écrire. C’est génial ! Il explique qu’on peut comprendre les mécanismes de la vie tout en préservant le mystère. Et puis, on peut s’y prendre autrement, par l’imagination. Mais pour respecter la personne, il faut avoir emmagasiné des citations exactes par milliers. Pour écrire ce livre, j’avais une telle base. J’ai tout écouté, tout recopié ! Je voulais approcher cette personnalité à la fois touchante et irritante.

Si je devais retenir un mot ou thème de votre livre, ce serait l’oubli, la lutte contre l’oubli.2023.05.30 Ernest Lemaire 09 Def

Bruno Le Maire : C’est extrêmement juste. C’est plus une angoisse qu’une interrogation, d’ailleurs. D’abord, en vieillissant, on oublie. Cinquante-quatre ans, ce n’est pas vieux, mais l’oubli est une réalité quotidienne. Pour ne rien perdre de la vie, j’écris. C’est pour cela que c’est une part non-négociable de ce que je suis. Écrire, c’est l’assurance de ne pas perdre une miette de sa vie. Ensuite, l’oubli est une des formes de la fragilité qui me touche le plus. Cela me bouleverse parce que mon père est mort d’un cancer du cerveau. Cet homme, qui était cultivé, qui aimait lire, qui connaissait beaucoup de choses, a perdu tout souvenir, toute mémoire. Il a perdu toute capacité à reconnaître qui que ce soit, y compris ses propres enfants. Mon écriture est donc une course-poursuite contre l’oubli. De toute façon, à la fin, c’est l’oubli qui gagnera. Mais la course contre l’oubli vaut la peine d’être livrée. Les plus belles courses sont les courses vaines. (Sourires)

Beaucoup se demandent comment vous faites pour publier autant. Moi-même jeune père de famille, je suis à la recherche de temps et d’énergie pour écrire … Comment écrivez-vous au quotidien ? Est-ce devenu un réflexe ?

Bruno Le Maire : Cela dépend des périodes d’écriture. Il y a des livres qui sont le produit des notes prises dans l’exercice du pouvoir. Dans ce cas, la méthode est simple. Je prends des notes au jour le jour, puis je bloque quelques semaines de vacances pour les reprendre et écrire le livre. Cela a donné « Jours de pouvoir », « Des hommes d’État », « L’Ange et la bête », avec à chaque fois une exigence de vérité pour démystifier le pouvoir, l’approcher au plus près, comme pour Horowitz. La limite de cet exercice est que la plume n’est pas libre. Elle doit être exacte, rigoureuse, mais elle ne peut pas être libre. Comme il y a des personnes et des institutions à respecter, vous mettez une limite à votre écriture. C’est ce qui m’a fait passer à une autre forme d’écriture. Je voulais aller plus loin.

Une incise : beaucoup de mes invités regrettent de ne pas avoir tenu de journal au pouvoir.

Bruno Le Maire : Cela m’a demandé beaucoup de discipline. Mais je ne le fais plus, parce que j’ai épuisé ce registre. Cela a donné trois livres, une trilogie mémorielle. J’ai rempli des carnets au quotidien pendant des années et des années, pour être sûr de ne rien perdre. Je pense que cette démarche était utile, que ces livres permettent de mieux comprendre la nature du pouvoir sous la Vème République. Mais l’écriture doit être calibrée, pesée, en fonction des personnes et des situations.

De manière tout à fait honnête, donc, vous vous soumettiez à l’exercice dans la perspective d’une publication plus que par envie d’écriture personnelle.

Bruno Le Maire : Oui. Mais les livres ne représentent qu’un tiers environ, de mes notes. Les deux-tiers restants ne seront jamais publiés. Il m’arrive de reparcourir ces chroniques, et je redécouvre des évènements totalement oubliés ! Ces chroniques ont donc le mérite de lutter contre l’oubli. Mais le problème est que la chronique limite le travail de l’écrivain.

2023.05.30 Ernest Lemaire 08 DefDe ministre-écrivain, vous vouliez donc devenir écrivain-ministre.

Bruno Le Maire : On peut dire ça, oui, c’est une bonne formule. Dans le fond, la liberté de l’écrivain fait écho à la liberté du responsable politique. Je suis passé à une autre forme d’écriture, à travers ce livre sur Carlos Kleiber dont je vais vous dire la genèse. J’ai écrit ce livre à l’été 2010, à un moment où Nicolas Sarkozy m’avait dit qu’il me nommerait ministre de l’Économie et des Finances – et où, au dernier moment, il avait nommé François Baroin.

Puisque je n’étais pas nommé, j’avais du temps devant moi. Or, cela faisait des années que le chef d’orchestre Carlos Kleiber me fascinait. Je suis donc parti en Sicile, avec ma famille, et j’ai écrit ce petit livre en trois semaines. Début septembre, je l’ai envoyé à Philippe Sollers, chez Gallimard, qui a accepté de le publier dans sa collection « L’infini ». Ensuite, je me suis dit qu’il fallait que je continue. Une vie réussie est une vie qui va vers toujours plus de liberté.

“L’écriture est une discipline sportive”

Kleiber vous menant à Horowitz.

Bruno Le Maire : Après cinq années de recherche, oui. Mais je ne décide pas d’écrire un roman. Je ne décide de rien ! En réalité, c’est un 2023.05.30 Ernest Lemaire 07 Defpersonnage, une situation qui s’impose à moi et qui prend tellement de volume qu’il m’a fallu absolument m’en débarrasser. A un moment donné, j’ai senti que c’était mûr. D’ailleurs, pendant cinq ans, à part quelques textes politiques, je n’ai écrit aucune fiction. L’écriture s’est donc imposée à moi. Après, en termes d’organisation, vous parliez des enfants, c’est très important. L’écrivain n’échappe pas à la réalité quotidienne. Une fois que vous vous mettez à écrire, c’est un enfer pour vos proches. Ma femme peut en témoigner ! Parce que cela demande une discipline totale, quasiment militaire. Écrire sans discipline est impossible. Mais nous sommes une famille soudée, mon épouse et mes enfants respectent cela, tout comme je respecte le travail de peinture de Pauline. Pour y arriver, il faut être levé tous les matins à cinq heures, il faut avoir l’esprit ouvert, n’avoir rien lu ou écouté avant, il faut écrire au moins deux heures, il faut utiliser tout son temps de vacances ou presque, l’été ou l’hiver. De la même façon qu’un skieur prépare sa course en étudiant la piste, il faut programmer son écriture et faire preuve d’une discipline totale.

Cela veut dire qu’il faut connaître intimement sa plume, être capable de l’anticiper.

Bruno Le Maire : Mais il y a du sportif chez l’écrivain ! Un sportif connait son corps. Un écrivain connait les mécanismes de son cerveau. Un écrivain sait comment il peut utiliser sa matière mentale, à quel moment de la journée. Moi, c’est tôt le matin, d’autres c’est la nuit. Certains avancent au jour le jour, moi, j’ai besoin de me projeter sur plusieurs mois et semaines, soucieux de ne pas empiéter sur mes fonctions ministérielles et politiques.

“Il n’y a pas de littérature sans confrontation à la langue”

Pouvez-vous écrire dans les transports, par exemple, ou avez-vous besoin de lieux reclus, comme ici ?

Bruno Le Maire : Je n’écris que dans des lieux calmes et balisés, où j’ai tous mes repères mentaux, physiques, sensoriels. Ici, au Pays basque, dans le Gers, chez mes beaux-parents, à Paris, dans ma chambre. Dans les chambres d’hôtel aussi, qui sont des lieux impersonnels.

Du fait de vos fonctions, avez-vous parfois à choisir entre lire et écrire ?

Bruno Le Maire : Non, parce que quand j’écris, je ne lis plus. Et inversement. En ce moment, je suis dans une période de grande lecture. Par exemple, je lis le dernier livre de Brett Easton Ellis, « Les éclats », je relis Karl Ove Knausgaard, ainsi que Joyce Carol Oates dont je découvre « Blonde », la fascinante biographie romancée de Marilyn Monroe, très violente, très crue. Viendra un moment où j’éprouverai à nouveau le besoin d’écrire, naturellement.

2023.05.30 Ernest Lemaire 11 DefQuels livres de politiques tenez-vous en très haute estime ?

Bruno Le Maire : Il n’y a pas de littérature sans confrontation à la langue. Si le politique utilise le livre pour transmettre un message, ce n’est pas de la littérature, c’est autre chose – et c’est parfaitement respectable. Un des plus grands écrivains politique français, c’est Saint-Simon.

Un écrivain de génie ! Sa façon de casser la langue, son utilisation des sonorités, son sens de l’image … Décrivant une colère de Louis XIV, il écrit : « il se fit un silence à entendre une fourmi marcher ».

Tocqueville, aussi.

Bruno Le Maire : Tocqueville ! Immense écrivain. La limpidité, la fluidité, l’originalité des images, le rythme … C’est une des formes les plus abouties du génie français. Ce sont ces personnages que je vous citerais. J’ai aussi beaucoup d’admiration pour les mémoires de Charles de Gaulle, et d’autres textes politiques plus classiques. Mais l’écriture politique la plus aboutie fait vivre les situations de manière humaine. Un autre exemple, malgré mes réserves profondes sur la personne, serait « D’un château l’autre » de Céline. Existe-t-il meilleure description de la lâcheté, de la veulerie, de l’abandon totale qu’était Vichy ? Je ne le pense pas. Le paradoxe veut que ce texte ait été écrit par un écrivain antisémite, dont l’antisémitisme a rongé le talent …

Avez-vous des ouvrages dédicacés qui vous sont précieux ?

Bruno Le Maire : Oui. J’ai des ouvrages dédicacés de Peter Handke qui me tiennent à cœur, de Michel Houellebecq, de Sylvain Tesson, ainsi que Julien Gracq, avec qui j’ai entretenu une brève correspondance. Ce n’était pas forcément l’auteur pour lequel j’éprouvais le plus d’affinités, mais il s’agissait surement de celui qui a le mieux décrit les paysages français. Sous sa plume, les bords de Loire sont éblouissants … Je tiens aussi aux ouvrages de mon amie Marie Darrieusecq, qui a un immense talent.

2023.05.30 Ernest Lemaire 12 DefD’ailleurs, dans votre « Fugue américaine », New York et La Havane sont des personnages à part entière.

Bruno Le Maire : Vous avez parfaitement raison, les villes sont des personnages. Il se trouve que mes fonctions m’ont permis de voyager énormément. New York est une ville qui compte beaucoup pour moi. Les villes sont la forme architecturale de la culture particulière d’un pays. J’y suis donc très sensible, ces villes disent beaucoup d’un tempérament national.

À New York, c’est la ville debout, on retrouve une projection, un élan perpétuel, avec un bruit omniprésent, grouillant et brouillant. C’est l’âme américaine, sans cesse tiraillée entre ciel et terre.

Dans votre livre « Paul, une amitié », on retrouve aussi l’Amérique latine. Qu’a représenté l’écriture de ce livre particulier ?

Bruno Le Maire : Particulier, oui … Avec cet ami un peu plus vieux que moi, j’ai vécu la mort de mon père que je n’avais pas vécue. Mon père est mort d’une tumeur au cerveau, mais je l’ai peu accompagné. C’est ma mère qui a joué ce rôle, un de mes frères aussi. J’ai vécu la mort de mon père de loin. Quand mon ami m’a appris qu’il menait ce combat, c’était donc terrible : je ne pouvais pas m’empêcher de penser qu’il serait à la fois très digne et que ce combat était très vain, parce que l’issue était écrite. Mais je l’ai beaucoup accompagné, ainsi que sa famille. Nous avons beaucoup discuté à la Salpêtrière. Et, dans ce combat contre la maladie, il m’a réellement montré comment aborder la vie différemment, à quel point ne pas chercher à contrôler les choses était un soulagement. Cela m’a permis de comprendre, enfin, qu’il y a toujours un moment dans la vie où les choses vous échappent – et ce n’est pas cela qui la rend moins belle. Je dois cette prise de conscience à lui. Et je ne pouvais pas ne pas témoigner de cela. Paul, c’est l’histoire d’un regard nouveau sur la vie. Il m’a donné une leçon de force au moment où il perdait les siennes.

Dans vos textes, on perçoit une culture de l’admiration, peu en vogue de nos jours … 2023.05.30 Ernest Lemaire 14 Def

Bruno Le Maire : Votre perception est très juste. L’admiration est un élément déclencheur fondamental de mon écriture. Et je partage à 100% ce que vous dites : il n’est plus courant d’admirer. Admirer est pris comme une faiblesse. Tous mes livres sont, au départ, un exercice d’admiration. Mais cette admiration n’empêche pas les critiques, des nuances, un regard cru. Je garde à l’esprit la remarque l’écrivain autrichien Thomas Bernhardt : « Il n’y a rien à admirer, rien, rien du tout. Parce que le respect et l’estime sont trop difficiles pour les gens, ils admirent, cela leur coûte moins cher. » Disons donc que l’admiration est pour moi une forme de respect et d’estime ! Prenez « Des hommes d’État », par exemple : la famille de Jacques Chirac, dont j’étais très proche, s’est émue, me disant que je présentais un Chirac faible, malade. Absolument pas, c’est une forme de respect pour quelqu’un que j’ai beaucoup aimé ! Il est admirable par la manière dont il exerce ses fonctions jusqu’au bout, malgré l’AVC, malgré la maladie. L’admiration n’est pas la naïveté, ce n’est pas l’adhésion totale à une personne. Au sens étymologique, cela signifie aller vers quelqu’un, le préfixe « ad » veut dire se projeter vers quelqu’un. L’exercice d’admiration est salutaire, c’est simplement un sentiment de reconnaissance, parce que ces personnes-là vous aident à vivre.

Beaucoup de références peuplent votre roman. Il y a celles que vous citez, dont Saul Bellow et Shakespeare, mais il y a aussi celles que l’on perçoit, comme Kessel. Quelle est la part délibérée et inconsciente ?

Bruno Le Maire : Il n’y a rien de conscient, c’est très spontané. Les références que vous citez me viennent naturellement. Dans notre époque, chacun prend soin de son corps – et c’est une très bonne chose. Mais il est tout aussi essentiel de prendre soin de son esprit. Et ces écrivains, comme la musique, répondent à vos inquiétudes, vos angoisses. Une phrase qui m’a habité spontanément, parce qu’elle fait partie de mon imaginaire, est la dernière remarque d’Hamlet, dans la pièce de Shakespeare : « The rest is silence ». Tout est dit ! Dans le fond, cela vous met en sympathie avec des personnes qui ont écrit, qui ont développé leur propre imaginaire, qui ont exploré des mondes inconscients. L’humanité ne se limite pas aux gens qui vivent à la même époque que vous, elle est infiniment plus vaste. La porter en soi vous permet de mieux supporter la vie.

2023.05.30 Ernest Lemaire 06 DefLes lettres occupent une place importante dans votre livre. On trouve notamment une lettre amusante de Mozart, mais aussi des lettres de l’un de vos protagonistes à des monstres du XXème siècle, de JFK à Freud, en passant par Heidegger. Vous aviez besoin de vous adresser à eux ?

Bruno Le Maire : Tout le livre avance comme un grand déraillement. Il y a une ligne mélodique qui déraille, c’est celle de Franz. Il y a une ligne qui reste droite, c’est celle d’Horowitz. Et tout le livre est construit autour de ce décalage entre deux vies. « Fugue américaine » ne veut pas simplement dire une fuite vers les Etats-Unis, mais une fugue au sens musical, avec des voix, des mélodies qui s’entrecroisent, des irruptions soudaines de vies. Dans cet esprit, alors que Franz perd pied, les lettres permettent de parler de personnages célèbres, comme Kennedy, de manière totalement libre, agressive, décalée, en prenant les évidences historiques à rebours. Cela autorise un regard différent. Enfin, un mot sur Mozart : trois notes, trois mesures, et vous êtes emporté. C’est un évènement musical à lui tout seul, parfaitement illustré dans « Amadeus ». Mais je recommande la lecture de ses lettres, qui sont d’un prosaïsme absolu ! Comment ce génie de la musique peut-il être ce garçon qui se plaint d’avoir froid, d’avoir mal aux fesses ? C’est ce qui fait le mystère incompréhensible des génies.

Écrire sur la musique représente-t-il un défi particulier ? Moi-même passionné de musique, j’ai des idées de livres que j’ai du mal à concrétiser, faute d’angle d’approche …

Bruno Le Maire : Je vais vous dire le bon angle : c’est de savoir que ça sera raté. Sur la musique, c’est le seul angle qui puisse vous libérer.

Poser des mots sur la musique, c’est nécessairement la trahir.

Bruno Le Maire : Oui, donc ça sera forcément raté. Mais ça vaudra le coup que ça soit raté. Parce que si un lecteur a envie d’écouter le musicien après vous avoir lu, l’échec valait le coup. Un de mes amis proches m’a confié qu’après la lecture du livre, il avait découvert la dernière sonate pour piano de Beethoven et les interprétations d’Horowitz : rien ne peut me faire plus plaisir. Ainsi, quelle que soit votre écriture, si un lecteur écoute de la musique grâce à vous, le pari sera gagné.

Encore faut-il trouver l’angle.

Bruno Le Maire : Oui, mais permettez-moi une deuxième recommandation : la musique ne peut pas être prise de face. Elle doit nécessairement être considérée de biais, par des chemins de traverse, à travers des personnages, des situations … Autre chose ! Une description frontale ferait tomber votre écriture dans l’ombre. De face, il n’y pas de lumière possible.

Après Horowitz, quel grand thème ou grand personnage vous habite ?

Bruno Le Maire : J’en ai un, mais je le garde pour moi. (Rires)

Vous entretenez une relation particulière à Michel Houellebecq. Que représente-t-elle ?

Bruno Le Maire : Je suis en désaccord avec lui sur beaucoup de choses, mais que j’ai une admiration très forte pour son écriture, la musique de ses mots, sa capacité narrative, sa compréhension du monde juste sur bien des points. Dans le même temps, je combats tout cela. Mon écriture est radicalement différente, elle procède de l’admiration et de l’incarnation. A chaque fois, les discussions avec Michel Houellebecq me font voir les choses différemment. C’est à cela que sert un ami, parfois aussi : à décaler votre regard, à interroger vos certitudes.

Nous évoquions les ministres-écrivains. Une autre tradition très française est celle des présidents-écrivains. François Mitterrand se 2023.05.30 Ernest Lemaire 03 Deflamentait de ne pas être devenu un grand écrivain, se rattrapant au pouvoir. Valéry Giscard d’Estaing noyait sa peine, lui, d’avoir été chassé trop tôt du pouvoir dans la littérature, avec plus ou moins de succès. Si vous étiez amené à occuper de telles fonctions, quel regard porteriez-vous sur votre propre bibliographie ? Auriez-vous de regrets ?

Bruno Le Maire : Je veux, justement, n’avoir aucun regret. J’écris par nécessité. J’écris aussi pour aller au bout d’un certain nombre d’obsessions, d’interrogations. En répondant à cela, j’espère que mes livres auront construit un travail le plus authentique, honnête et cohérent possible. J’ai le sentiment d’avoir été au bout de ce que je savais faire, d’avoir fait le mieux avec moi-même. En écrivant, je cherche à ce que mes mots tombent aussi bien que de la musique. C’est toute mon ambition d’écrivain. Vous évoquez Mitterrand : chez lui, le meilleur écrivain est épistolaire. C’est magnifique, parce que c’est le seul lieu où il est libre. Ses autres livres sont bien écrits, je ne le conteste pas, mais ils ont tous quelque chose d’empesé, de trop travaillé. C’est pourquoi, d’ailleurs, j’ai abandonné mes chroniques politiques : l’écriture y était trop contrainte par la réalité politique.

Ce travail de liberté, Mitterrand l’a accompli en secret, dans ses échanges amoureux. Cela a quelque chose de profondément touchant. Avec Giscard d’Estaing, nous avons souvent discuté littérature. Ne pas avoir écrit davantage était un immense regret pour lui. Il m’a écrit trois lettres magnifiques sur « Musique absolue », mon livre sur Carlos Kleiber. Il aimait ce livre, alors qu’il ne m’a jamais épargné quand nous parlions politique ! Et c’est un des personnages politiques à m’avoir poussé à écrire, après ma première incursion musicale sur Kleiber. Son livre, « Le pouvoir et la vie », est exceptionnel. Il se dévore. Il permet d’approcher le pouvoir, s’exprimant avec d’autant plus de liberté qu’il l’avait quitté.

Contrairement à vous. « Politique par fonction, écrivain par nature », nous disiez-vous. Faut-il donc vous imaginer en Janus heureux ?

Bruno Le Maire : On peut dire cela. Je pense à la phrase de Borges : « tout homme est un autre et le véritable est l’autre ».

Un conseil de lecture, pour terminer ?

Bruno Le Maire : Je ne vais pas recommander les classiques français. Nous sommes une grande nation de littérature, et c’est peut-être la meilleure réponse aux critiques adressées aux responsables politiques qui écrivent … Il faut faire vivre cette langue. Donc au-delà des classiques, sur les dix dernières années, un écrivain qui m’a beaucoup touché est norvégien : Karl Ove Knausgaard, j’en parlais tout à l’heure. Il a un univers unique, qui répond en toute simplicité à nos interrogations métaphysiques les plus profondes. Je recommande « Mon combat », qui est l’histoire de toute sa vie. Malgré ses milliers de pages, il fait partie de ces livres si réussis qu’on y rentre sans pouvoir en sortir, et dont on regrette qu’ils finissent. Comme la vie, en fait.

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Merci à D.
Et à P.

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