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Un pouvoir nommé désir

Alexis Fauvet QfWf9Muwp C Unsplash

Et si la politique était une question de désir avant toute chose ? Dans son “Back to Classics” du mois, Frédéric Potier relit Erik Orsenna et est certain d’une chose : pas de démocratie sans grand amour. Vivifiant !

Les principes de classement d’une bibliothèque obéissent à des logiques variées : ordre alphabétique, chronologique, chaotique, thématique (le fameux Dewey) ou encore par couleur, par éditeur, par coup de cœur ou par type de support (livres d’art, poches…). J’avoue avoir un petit faible pour le rangement par association d’idées : Colette avec Anaïs Nin, elle-même collée à Henry Miller, auquel s’accroche Beauvoir, suivie par Sartre, qui est pourchassé par Camus, surveillé par Mauriac etc. Une architecture entièrement subjective qui en dit long sur la structure mentale et les goûts du lecteur.

Capture D’écran 2023 01 06 À 16.56.20Ainsi, ma précédente chronique consacrée à “L’Amant” de Marguerite Duras m’a amené inévitablement avec la même logique vers “Grand Amour” d’Erik Orsenna (c’est bon, vous suivez toujours ?). Sous-titré “Mémoire d’un nègre”, l’auteur y relate en 1993 ses années passées à l’Élysée en tant que plume et conseiller culturel au service de François Mitterrand. Celui qui n’est pas encore Académicien mais jeune docteur en économie et rédacteur d’autobiographies pour personnalités sans plume se retrouve chargé de dompter la langue française pour incarner une parole présidentielle à la hauteur des ambitions et des exigences du locataire des lieux. La greffe aurait pu ne pas prendre mais Erik Orsenna partageait avec François Mitterrand au moins deux choses, la passion de la littérature et l’amour des femmes. Il fut donc adoubé et maintenu en fonction jusqu’à sa nomination au Conseil d’État où il passa quelques années avant de se consacrer entièrement à son œuvre, devenue au fil du temps aussi riche que prolifique (L’exposition coloniale, Madame Bâ, Voyage au pays du coton…). Vous l’aurez sans doute compris il n’est pas question de politique ou de diplomatie dans “Grand Amour” mais d’une double activité propre à la survie de tout scribe, écrire ou séduire, ce qui revient d’ailleurs à peu près à la même chose.

“Grand Amour”, ce petit chef d’œuvre publié il y a presque trente années mérite amplement une relecture (ou une première lecture). La vie élyséenne sous la plume d’Orsenna regorge de scènes d’anthologie.  Il en va ainsi de la rédaction de son premier discours – raté – qui lui vaut ce commentaire cinglant “Pour qui me prenez-vous ? Pour qui vous prenez-vous ?”

Pas de démocratie sans grand amour

La réunion du G7 à Versailles lui donne l’occasion de chaperonner le fils du Premier ministre canadien (Justin Trudeau, lequel deviendra à son tour Premier ministre des années plus tard) à coups de lecture des Trois Mousquetaires. Enfin, complice des échappées secrètes de Mitterrand, Orsenna se retrouve aussi à survoler la France en hélicoptère pour déjeuner avec l’écrivain Michel Tournier et deviser doctement sur Émile Zola.

Le style d’Orsenna n’est évidemment pas étranger à son succès. L’auteur cultive un goût marqué pour la malice, l’humour tendre ou l’ironie doucereuse. Une certaine distance, aussi, vis-à-vis des petites mesquineries et jalousies qu’occasionnent la fréquentation des courtisans. À l’exception du secrétaire général de ce glorieux lieu de pouvoir et de Jacques Attali, dont on apprend qu’il écoutait aux portes, Orsenna dresse un portrait subtil et délicat des petites mains du pouvoir : les gendarmes à képis, les huissiers en costume noir à la lourde chaîne dorée, le médecin personnel du Président, l’horlogère de laquelle il s’éprend, le sous-prefet responsable du courrier présidentiel.

Mais surtout, pour Orsenna, le pouvoir est une histoire d’amour, un amour qui justifie le recours à des mesures extrêmes pour s’y maintenir. Dans la perspective de la campagne présidentielle de 1988, débarquent ainsi deux personnages hors du commun, deux mages de la communication, qu’on devine comme étant Jacques Seguela et Jacques Pilhan, chargés de redresser la côte d’amour du président sortant. À force de sonder les cœurs des Françaises, et par des mots choisis, le duo parvient à renouer la relation sentimentale entre la Nation et le chef de l’État. À moins qu’il ne s’agisse des effets méconnus de l’intervention secrète d’un collectif de griots et marabouts, rassemblés par l’auteur en marge d’un sommet France-Afrique à Vittel, dont les louanges et les prières auraient provoqué subitement un retour d’affection magique jusque dans les isoloirs…

Au fond grâce à Erik Orsenna le citoyen doit se résoudre à comprendre que tout pouvoir est désir. Vouloir faire de la politique une pratique purement raisonnée et désincarnée, c’est transformer la magistrature suprême de la République en présidence de syndic de copropriété. En somme, pas de démocratie revivifiée sans Grand Amour.

Tous les “Back to classics” de Frédéric Potier sont là.

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