Javier Cercas est l’un des plus grands écrivains contemporains. Mémoire, identité, zones d’ombre et de lumière sont au cœur de son œuvre. Une œuvre majeure. Rencontre avec un auteur fin et drôle qui croit au pouvoir de la littérature, comme au pouvoir du sexe.
Photos : Patrice NORMAND
Les soldats de Salamine le premier roman de Javier Cercas, paru en 2002 fait partie de ces romans qui marquent une vie.
Les Soldats de Salamine, donc, Cercas fait partie du paysage littéraire. Il est de ceux dont on guette les nouveaux livres. Indépendance qui vient de paraître chez Actes Sud est le deuxième tome d’une trilogie catalane entamée avec Terra Alta. On y retrouve son personnage Melchor Marin, flic ambigu, féru des Misérables. Cette fois-ci Melchor enquête sur une affaire de tentative d’extorsion de fonds basée sur l’existence présumée d’une sextape. L’enquête doit être menée avec célérité et discrétion car la victime est la maire de la ville.
L’inspecteur plonge alors dans l’univers de la haute bourgeoisie catalane et de ses rejetons élevés au-dessus des lois. Protégées par un clan qui leur assure une impunité de classe, ces âmes si bien nées connaissent peu de limites et la vie des sans-grades leur est parfaitement indifférente. Sous un vernis de raffinement, ces privilégiés n’ont rien à envier aux prostituées et aux junkies peuplant les bas-fonds qui ont vu naître l’enquêteur. Tous les thèmes de Cercas y sont : l’ambiguité, l’éthique, la recherche d’un absolu. Nous l’avons rencontré pour parler avec lui de la littérature, de son pouvoir, de son inutilité ou de son utilité. C’était passionnant.
Dans Indépendance votre personnage Melchor dit avoir été sauvé par la littérature. Est-ce vraiment possible ?
Javier Cercas : Melchor dit cela parce qu’il sent que la littérature lui a sauvé la vie. Dans son cas, c’est évident. Le fait de lire Les Misérables lorsqu’il était en prison a changé sa vie. Ce moment du livre est une façon pour moi d’affirmer que je m’inscris totalement en faux contre l’une des grandes superstitions de notre temps : cette idée farfelue selon laquelle la littérature est inutile ! Cette superstition vient d’un malentendu. Car ce sont des grands écrivains – dont certains comme Wilde ou Flaubert sont mes héros – ont dit à la fin du 19e siècle que la littérature n’était pas utile. Le problème, c’est qu’en disant cela ils provoquaient et se rebellaient contre le pragmatisme ridicule et affreux de la bourgeoisie de leur temps.
Quelle est l’utilité de la littérature alors ?
Javier Cercas : C’est un plaisir, comme le sexe. En même temps, c’est aussi une forme de connaissance, là encore comme le sexe. Aussi quand quelqu’un me dit qu’il n’aime pas la littérature, je lui présente mes condoléances. Comme à quelqu’un qui n’aime pas le sexe d’ailleurs.
Y a-t-il des choses plus utiles que le plaisir et la connaissance ? Je ne le crois pas. La littérature est une forme de connaissance des autres et de soi-même. Mon personnage, Melchor Marin se découvre lui-même en grande partie grâce aux Misérables.
« Tous les personnages sont des égos expérimentaux des écrivains », dit Kundera. Êtes-vous d’accord avec cela et quelle est la part de vous dans Melchor ?
Javier Cercas : Je suis en total accord avec Kundera. Cela résonne avec ce que disait aussi Miguel de Mundo, grand auteur espagnol, qui affirme que chaque personnage est un « je » hypothétique de l’auteur. Melchor Marin c’est moi, pourrais-je dire ! Mais seulement dans sa partie la plus sombre. Melchor est un personnage profondément contradictoire et ambivalent. Il est à la fois un bon et un mauvais flic, comme Don Quichotte était un fou lucide. Melchor est issu de ma fureur, de mon obscurité, de mon désir de vengeance, de ce que Georges Bataille appelait « la part maudite » des auteurs. Mais, en même temps il est plein de lumière. Il est essentiellement contradictoire ! De plus, il possède naturellement cette vertu essentielle qu’est le courage, ce qui fait de lui un être capable du meilleur comme du pire. Je suis amoureux de ce personnage.
Ce qui est très frappant dans vos livres, Les soldats de Salamine, L’imposteur, mais aussi La mécanique des ombres, À la vitesse de la lumières, c’est que vous décidez de montrer l’ambivalence et la noirceur humaine, sans jamais la juger. C’est cela le rôle d’un écrivain, montrer ?
Javier Cercas : Oui absolument. Le rôle de la littérature est de montrer la complexité infinie de l’être humain. L’éloge que
je préfère sur mon travail survient lorsque l’on me dit que je respecte le lecteur. L’écrivain ne doit pas dire au lecteur ce qu’il doit penser. Je considère que la littérature est utile, je vous l’ai dit, cependant, elle ne l’est que lorsque ne souhaite pas l’être. Si elle veut être utile, alors elle devient propagande ou pédagogie et n’est plus intéressante.
Le lecteur est le protagoniste de la littérature. La complexité est le ressort romanesque car la simplicité est un mensonge. En littérature on cherche la vérité. Une vérité romanesque à laquelle on arrive grâce à la fiction. La vérité est polyédrique, contradictoire, c’est cela qui rend la littérature si intéressante. La fausseté, au contraire, c’est clair. La lutte de l’écrivain est contre la fausseté justement. Contre tout ce qui est évident. C’est ce qu’enseigne Cervantes. Don Quichotte est fou et lucide, ridicule et héroïque. C’est cela écrire.
“En tant que romancier je suis anti-système !”
Est-ce que cela veut dire qu’une enquête est forcément au cœur d’une bonne fiction ?
Javier Cercas : Borgès disait que tous les bons romans sont des romans policiers en ce sens que l’on cherche quelque chose. Je suis complètement d’accord avec cela. L’essentiel est la quête.
Que cherche un écrivain à travers la littérature ?
Javier Cercas : Pour moi, écrire un roman, c’est formuler une question complexe, de la façon la plus complexe possible, sans donner de réponse. Les romanciers ne peuvent pas répondre aux questions de façon claire et univoque. Leurs réponses sont toujours ambigües et contradictoires parce que c’est justement ce qui fait la littérature. La réponse est la quête d’un livre. Et chaque lecteur a sa quête et sa propre réponse.
Finalement, la question essentielle qui se pose dans mes trois derniers livres est celle-ci : la vengeance est-elle légitime quand la justice ne vous fait pas justice ? C’est un sujet éminemment complexe, et ce que j’aime dans la littérature, c’est qu’elle nous permet d’avoir de l’empathie envers des personnages ou des idéologies que nous n’aimons pas dans la vie réelle. Je pense que, ce qui fait littérature, c’est de mettre en question nos certitudes les plus enracinées.
Nous, les écrivains, nous sommes des charognards, un peu comme les journalistes. Le malheur est notre matière première. Dans un monde heureux, il n’y aurait pas de romans, parce que nous travaillons avec les crises, la douleur et la haine. C’est notre carburant. Comme des alchimistes, les écrivains transforment la douleur et la violence en beauté et en sens. La crise catalane est le carburant de ce livre, et s’il n’est pas ouvertement politique, son carburant l’est.
Dans Terra Alta, et Indépendance, il y a une forte critique des élites. La littérature est-elle un appel à l’insurrection ? La littérature doit – elle mettre en question les choses ?
Javier Cercas : En tant que personne, je suis pro-système. Car le système c’est la démocratie et c’est quelque chose de très fragile qu’il faut défendre en permanence. C’est un état d’esprit.
En revanche, comme écrivain, je suis complètement anti-système. Car la forme de connaissance que le roman constitue c’est de mettre en question nos zones de confort. Nous faire sortir de nous-mêmes. De nous faire comprendre ce qui est à des kilomètres de nous.
Faire l’expérience sensible de l’autre, en somme…
Javier Cercas : C’est exactement ça. J’aime cette formulation, bravo. Quand on lit Crime et Châtiment, nous vivons l’expérience d’un homme qui a assassiné une femme. Le lecteur est du côté de Raskolnikov, complètement. De même, quand il lit Richard III le lecteur supporte l’un des plus grands monstres de l’histoire de la littérature universelle, etc. Dans Indépendance, le lecteur sera du côté de Melchor qui est amené à faire des choses terribles. Je veux que le lecteur soit dans une forme d’incommodité. En échange du plaisir qu’elle apporte, la littérature met aussi dans l’inconfort et dans le déséquilibre. Pour faire réfléchir. Pour que le lecteur interroge ses propres croyances.
Dans quasiment tous vos livres, l’exploration de l’histoire de l’Espagne du 20e siècle est présente. Le spectre du
franquisme est-il encore là ?
Javier Cercas : Le passé n’est pas passé. Quand j’étais jeune, je croyais que l’Espagne avait le monopole du passé qui hante le présent. Le passé c’est une dimension du présent sans laquelle le présent est mutilé. La différence avec la France ou d’autre pays est qu’en Espagne, notre passé traumatique et violent est encore très proche. La Guerre d’Espagne n’a pas duré trois ans entre 1936 et 1939 comme l’indiquent les livres d’histoire. Elle termine à la mort de Franco ou en 1981 avec la tentative de coup d’État que je raconte dans « Anatomie de l’instant ». La dictature de Franco a été la continuation de la guerre civile par d’autres moyens. Cela n’a jamais été la paix.
“Je ne suis pas pour la littérature populaire, mais pour la popularité de la littérature”
D’où vient votre goût pour la fiction ?
Javier Cercas : C’est étonnant car je me souviens très bien du premier film que j’ai vu, avec John Wayne. Mais je ne me souviens pas de mon premier livre. Jusqu’à l’adolescence j’ai lu d’une façon innocente. Je lisais pour m’entretenir. Cela a changé à un moment donné. Ma passion pour la littérature vient en fait de la fin de ma foi chrétienne. J’ai remplacé une croyance qui m’avait été imposée par une croyance dans la possibilité et les possibles offerts par la fiction. Cela est venu après un chagrin d’amour. Je me suis mis à lire comme un vampire. Pour me sauver en quelques sortes.
Dans Terra Alta et Indépendance il y a une alerte sur la Démocratie avec les populismes, la force des réseaux sociaux etc…
Javier Cercas : La démocratie toujours en danger. Surtout quand on pense qu’elle est sûre et que l’on n’y fait plus attention, que l’on ne doit pas se battre. Elle est en danger quand on pense que ce monde est naturel. C’est faux. Ce qui est naturel, c’est la guerre, le chaos, le désordre, et la barbarie. La civilisation n’est pas naturelle, et la forme meilleure que l’on a trouvée pour préserver la civilisation est la démocratie. La démocratie doit se renouveler chaque jour. Il y a ce vers de Bob Dylan qui dit “he is not busy being born he is busy dying”. Celui qui n’est pas occupé à naître est occupé à mourir. Il en va de même pour la démocratie. Elle doit se préoccuper en permanence de sa renaissance et de sa revivification. Elle ne reste pas statique. Si on ne l’améliore pas, on l’abîme.
Bret Easton Ellis a récemment mis ne cause le fait que la forme romanesque ne correspondait plus à notre époque. Vous en pensez quoi ?
Javier Cercas : Je crois que la fiction guide l’Humanité. Elle est une nécessité pour l’être humain. « Human kind cannot bear too much reality » disait TS Eliot. Nous avons besoin de la fiction pour adoucir nos vies. La question que pose Easton Ellis c’est de savoir si la forme romanesque perdurera. Ma réponse est simple : cela dépend des romanciers. C’est-à-dire que si les écrivains sont conformistes, et cultivent une vision étroite du roman, alors oui cela ne servira plus à rien. Certains dans le milieu littéraire pense que la bonne littérature doit rester confidentielle. Je pense tout l’inverse. Le roman a la capacité de se renouveler et doit trouver des choses importantes à dire au plus grand nombre. La meilleure chose qui puisse arriver au roman est qu’il devienne à nouveau populaire. Je ne suis pas pour la littérature populaire, mais pour la popularité de la littérature. C’est aux écrivains de faire cela.
“Indépendance”, Javier Cercas, Actes Sud
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