Ce mois-ci, dans la bibliothèque des politiques, Guillaume Gonin est parti à la rencontre de Sandrine Rousseau, révélation de la primaire des écolos à l’automne 2021. L’effet Rousseau est radical : soit elle agace profondément, soit elle donne envie de devenir militant. Comme souvent avec les livres et la littérature, la nuance est un peu de retour. Rencontre.
Photos : Cyril JOUISON
Chaque année, je propose aux étudiants de Sciences Po Bordeaux un exercice de simulation. L’année dernière, il consistait à écrire le discours annonçant un successeur à Jean Castex – ou plutôt une successeuse. En effet, copie après copie, plus d’un tiers d’entre eux nommèrent ainsi Sandrine Rousseau à Matignon, vice-présidente de l’Université de Lille et conseillère régionale des Hauts-de-France. Une illustre inconnue du grand public, mais qui captait manifestement déjà l’attention d’une partie de la jeunesse. Depuis, celle qui fut battue sur le fil par Yannick Jadot lors des primaires écologistes est devenue une voix qui porte, un visage que l’on reconnaît. Ou, plutôt, un double visage : égérie d’un monde nouveau pour les uns, Shiva destructrice pour les autres, elle cristallise nos fractures, entre espoirs et craintes, Janus réincarnée dans l’archipel français. Un rapide coup d’œil sur sa bibliographie me convainc de lui proposer la bibliothèque des politiques, tout en me laissant perplexe : est-elle vraiment l’autrice de deux polars régionaux ?
A ma grande surprise, elle accepte illico ; quelques jours plus tard, me voici donc à Lille en compagnie de Cyril, mon complice bordelais. Sandrine Rousseau nous accueille chez elle, son sourire (et ses écouteurs) nous indiquant qu’elle est au téléphone. Car le hasard a voulu que nous arrivions au moment de l’annonce du retrait de Nicolas Hulot de la vie publique. Janus n’est-il pas le dieu de la fin et des commencements ? Sollicitée par les médias, elle s’excuse par avance des interruptions à venir ; toutefois, loin de lui faire perdre le fil, ces coupures conféreront à l’entretien un certain rythme, et même du suspense dont elle saura jouer. Haussant la voix pour couvrir le bruit du percolateur, elle nous invite à prendre place au salon, dont les canapés jaunes constituent le royaume d’Igloo, son chat. « Je n’ai rien préparé », confesse-t-elle dans un éclat de rire, en nous apportant les cafés. Tant mieux : la discussion n’en sera que plus sincère, libre, drôle – inattendue, aussi.
* * *
Avant de connaître la lectrice, j’aimerais évoquer l’autrice. On vous savait autrice d’essais et de livres économiques ou d’un livre de témoignage lors de l’affaire Denis Baupin, mais j’avoue avoir découvert pour cet entretien que vous étiez également autrice de polars !
Sandrine Rousseau : Je ne suis pas sûre d’en être complètement fière (Rires). Mais ces polars étaient déjà féministes et écologiques, étonnant non ? Le premier a été écrit entre mon doctorat et l’entrée à l’université : je travaillais aux ressources humaines d’une grande entreprise et je trouvais mon chef stupide à un point qui défiait l’entendement. La journée, je notais littéralement ses remarques, et le soir je les retranscrivais, le dépeignant en inspecteur. Cela me détendait. Il s’agissait déjà d’une certaine forme d’impertinence. C’était il y a 25 ans mais je ne crois pas avoir beaucoup changée.
Pourquoi le polar ?
Sandrine Rousseau : A l’époque, j’en lisais pas mal. Mais j’étais agacée par la forme classique du polar, cette espèce d’inspecteur un peu solitaire, un peu alcoolique, homme à femmes, torturé. Ça m’a gonflée ! Dans le mien, il est donc complètement stupide : il rate tout ce qu’il entreprend. (Rires)
Et votre second ?
Sandrine Rousseau : J’étais moins inspirée, mais j’avais trouvé cela facile à écrire par rapport à un livre d’économie. Vous savez, comme quand vous devez réviser le bac mais que vous regardez la télé. C’était la même chose.
Tout le monde n’écrit pas un livre pour fuir ses responsabilités …
Sandrine Rousseau : Je reconnais que c’est un peu mon truc. J’ai un esprit qui fonctionne bizarrement, nous ne sommes pas toujours amis, lui et moi. Mais pour le canaliser, j’ai besoin de l’écriture. Ça m’apaise et ça me permet de penser en longueur, de me connecter à mes sensations.
Ecrivez-vous des choses qui n’ont pas vocation à être publiées ?
Sandrine Rousseau : J’ai énormément de carnets. Mais c’est le bazar : on y trouve des éléments très politiques, des chiffres à retenir, au milieu de pensées envahissantes. Par exemple, pendant la campagne des primaires EELV, j’avais une quantité de chiffres à retenir phénoménale, mais de la poésie pouvait se glisser au milieu d’une page consacrée à la sortie du pétrole.
Êtes-vous donc une lectrice éclectique ?
Sandrine Rousseau : Pas vraiment. Je lis assez peu de romans, voire très peu, Je lis surtout des essais, des livres politiques et économiques, des témoignages personnels, où je peux puiser des informations. Mon compagnon m’explique régulièrement que la science-fiction lui permet de comprendre la société, d’imaginer l’avenir. Moi, je suis très loin de cela, ça ne me transporte pas du tout ! J’ai besoin de la réalité pour me projeter. C’est pourquoi j’ai beaucoup de mal à me laisser envahir par un roman. Alors qu’un essai peut m’emporter. C’est un peu contre-intuitif, non ?
J’imagine qu’il existe des contre-exemples …
Sandrine Rousseau : Oui, les romans biographiques. J’étais fan de Marguerite Duras, par exemple. Les récits personnels me permettaient de ressentir de l’empathie. Mais cela reste très ancré. J’ai du mal à m’élever, je ne suis pas très spirituelle ! (Rires) J’ai aussi été passionnée par la montée du fascisme. Pourtant, adolescente, jeune adulte, et même pendant ma thèse, ma tête était dans les romans. Je me plongeais dans les livres d’économie à regret !
Et puis ça s’est complètement inversé. J’ai découvert les essais. Galbraith, notamment, m’a emportée : il créé du suspense dans les livres d’économie. Je n’arrivais pas à lâcher les livres de Stiglitz et les classiques de l’économie de l’environnement.
Pourquoi vous être dirigée vers l’économie ?
Sandrine Rousseau : Tout simplement parce que l’économie impliquait d’étudier à Poitiers, soit à 150 kilomètres de chez mes parents, à La Rochelle. Ce qui était ma motivation première !
Vous avez donc fait de bonnes choses pour de mauvaises raisons.
Sandrine Rousseau : C’est un peu l’histoire de ma vie : je ne fais pas toujours de vrais choix, mais avec le recul, j’en suis heureuse. (Rires)
Quand avez-vous compris que vous étiez sur la bonne voie ?
Sandrine Rousseau : Le premier jour de cours, dans l’amphi. Je me souviens m’être dite : « là est ma place ». Cela m’a paru évident ! La preuve, d’ailleurs, est que je suis toujours dans les amphis.
Et l’envie d’écrire et d’être publiée ?
Sandrine Rousseau : L’expérience de l’écriture, je la vis depuis que je suis petite. J’ai toujours écrit. Et je savais que quand j’écrivais bien, la sensation de temps pouvait disparaitre. Y compris en écrivant une lettre à mes grands-parents ! Cela ne venait pas toujours, mais je me savais capable d’atteindre cet état de semi-transe, que je ne saurais pas décrire. Depuis, je cherche à le retrouver.
Vous évoquiez tout à l’heure votre agacement à la lecture des polars, très genré finalement. Mais, dans une certaine mesure, n’est-ce pas également le cas d’une grande partie de la littérature dite classique ?
Sandrine Rousseau : Oui, et merci de poser la question comme cela : je pense que c’est la vraie raison qui m’a tournée vers les essais. J’ai ressenti une pression de la norme dans les romans … Et je ne crois pas être faite pour cela. Cela va être la révélation de cette interview ! (Rires) Disons que je fais l’effort de lire des livres de femmes parce que sinon, ce qui nous tombe spontanément dans les mains, ce sont des livres d’hommes.
Or, ce n’est pas le même rapport au monde, pas la même manière d’écrire. Pour revenir sur le cliché du flic solitaire dans les polars, ça m’a vraiment énervée au point de ne plus en lire. Je me suis simplement dit que ce monde n’était pas pour moi. Même les polars nordiques, pays pourtant plus égalitaristes, sont d’une pauvreté sans nom dans les relations femmes-hommes.
“Je veux du rêve dans les essais, et de la réalité dans les romans”
Cette approche vous semble moins prégnante dans les essais ?
Sandrine Rousseau : Disons que ceux que j’ai choisi de lire m’ont permis de penser ce monde et non de le subir. C’est ce qui m’a permis de m’y retrouver. A cet égard, un des essais qui m’a le plus marqué est « La grande transformation » de Karl Polanyi, écrit en 1944 pendant le fascisme. Après, ce sont Galbraith, John Stuart Mill, ou même Illich, qui sont des penseurs qui m’ont aidé à comprendre le monde et ses normes. Ils m’en donnaient les clefs, et cela m’a servi dans la primaire. Pendant les débats, je me rendais compte à quel point toute cette littérature sur la marche du monde m’a permis de déconstruire la vision dominante, de me sculpter ma propre colonne vertébrale.
J’ai eu récemment l’occasion de vous écouter à Bordeaux, lors d’une conférence. Après votre intervention, un homme vous a accusée de tous les maux, parlant de secte ou encore de wokistan. Avez-vous l’habitude de cela ?
Sandrine Rousseau : Je ne sais pas si on s’y habitue … Dans ce cas-là, ce qui me fascine est à quel point il avait préparé sa remarque, ainsi que cet enjeu d’existence. Car l’essence de tout débat politique est le désaccord, on en rencontre tout le temps, je n’ai aucun problème là-dessus. Mais là, pour lui, c’était très important de montrer que son existence était menacée. D’ailleurs, je crois immodestement que ma candidature a mis beaucoup d’hommes en danger ! Certains sont déstabilisés. Tenez, en décembre j’ai reçu le prix de l’humour politique pour « l’homme déconstruit ». J’y suis allée pour leur dire que ce n’était pas de l’humour. Que peut-être avaient-ils confondu déconstruction et castration : ce sont pourtant deux notions très différentes …
Parmi vos livres, j’imagine que « Parler » est à part …
Sandrine Rousseau : Oui. C’est le plus intime, le premier où je me suis autorisée cela. Ce livre a été écrit dans une période éprouvante, me permettant de poser les choses et même de les mettre à distance. L’écrire m’a aidée.
Avez-vous été surprise par les réactions à ce livre ? 
Sandrine Rousseau : Vous savez, parfois, j’ai un peu l’impression de vivre dans la caverne de Platon à l’envers. Je déconstruis mes trucs, j’écris et j’en sors, et là je découvre que beaucoup de monde vit encore au milieu de ses illusions. Et je me prends des murs, des vagues … A chaque fois, c’est un peu violent. D’autant que, quand vous prenez la parole sur les violences sexuelles, vous êtes mise dans la case victime, inaudible parce qu’emprisonnée dans ses émotions. Votre intelligence a disparu, votre doctorat en économie a disparu, votre statut politique a disparu – j’étais numéro deux du parti ! –, plus rien n’existe ! C’est étrange à vivre : comme si j’étais réduite à un tas d’émotions.
Ces réactions sont-elles motivantes ou déprimantes ?
Sandrine Rousseau : Dans un premier temps, ça m’a abattu. J’ai même failli ne pas y survivre. C’était tellement déstabilisant. J’ai vraiment failli ne pas revenir de cette affaire. Quel dysfonctionnement dans notre société, pour que mon monde bascule en révélant qu’un mec a cherché à m’embrasser de force ? Je ne comprends toujours pas. Et je ne suis pas la seule qui a failli ne pas en revenir. C’est un problème de société.
Sur l’écriture en elle-même, qu’en avez-vous retiré ?
Sandrine Rousseau : Je pense que ce n’est pas l’image que je renvoie, mais je suis en réalité très pudique. Et là, j’ai dû fouiller des choses en moi que je n’avais pas envie de ressortir. D’ailleurs, pendant la campagne des primaires, on m’a reproché de ne pas évoquer mes enfants, ma famille. Mais j’ai envie de faire de la politique, pas de dévoiler mon intimité, sauf si elle est politique !
Un peu d’uchronie : vous êtes élue présidente de la République. Quel livre envoyez-vous à vos homologues du G20 pour vous présenter, et quel livre rendez-vous obligatoire pour l’ensemble des citoyens par décret présidentiel ?
Sandrine Rousseau : Pour le G20, je leur enverrais « Histoire d’un Allemand » de Sebastian Haffner. Pour la France entière, plutôt un livre de Tesson pour les faire aller en montagne, dans la nature. Prenez donc votre sac à dos et prenez-vous pour un aventurier ! Ça serait « Dans les forêts de Sibérie », parce que dans ce livre l’auteur a enfin peur de quelque chose, en l’occurrence des ours. Cela l’humanise. (Rires)
Pourquoi « Histoire d’un Allemand » ?
Sandrine Rousseau : C’est le livre qui m’a fait comprendre le nazisme. Longtemps, je suis restée perplexe face à cette énigme de la civilisation, qui a engendré l’élimination de près de sept millions de personnes sur la base de leur religion. D’autant qu’Adolf Hitler n’a jamais vraiment caché ses intentions, ses discours étaient dangereusement loufoques depuis le début. Pourquoi et comment, alors ? Or, ce livre m’a permis de comprendre quelque chose de fondamental : l’économie. Elle avait tellement modifié la manière de penser des gens qu’ils se sont accrochés au premier leur donnant un peu de fierté à nouveau. Dans « Histoire d’un Allemand », il raconte l’inflation de manière passionnante : recevant les salaires à la demi-journée, ils devaient dépenser leur paie dans l’heure, sinon elle perdait toute sa valeur.
Imaginez cette vie, sans être capable de se projeter au-delà de l’heure ! Le système économique, et pas uniquement l’inflation, peut engendrer le fascisme par perte de valeur.
Vous devriez lire « Le complot contre l’Amérique », de Philip Roth. Cela permettrait de vous réconcilier avec les romans, tout en satisfaisant votre curiosité manifeste pour la montée potentielle du fascisme dans les démocraties.
Sandrine Rousseau : (Rires) Vous savez quoi ? Je n’ai pas été tout à fait honnête avec vous. Outre « 1984 », j’ai été très marquée par « Exode », un livre de science-fiction. Ce livre me suit, il m’obsède. Cela évoque l’effondrement de manière très perturbante, parce que tout cela est alimenté par des recherches que je lis dans le cadre de mon métier d’universitaire.
L’indifférence n’est-elle pas tout aussi terrifiante ? On devient insensible à tant de choses qu’on ne s’indigne plus, qu’on ne se pose plus de questions. C’est un peu ce glissement qu’on perçoit.
Sandrine Rousseau : Je pense effectivement que nous sommes en train de glisser vers une indifférence coupable, avec une quête de sens et d’identité qui est fourvoyée. J’ai été étonnée à quel point mon discours des primaires m’a été reproché alors que mes prises de parole tournaient autour de l’égalité, de l’antiracisme … Normalement, des concepts plutôt bienveillants, pouvant être admis par une majorité, n’expliquant pas les procès qui m’ont été intentés ! Le seuil de ce qui est acceptable a été reculé. Ce n’est donc pas tant de l’indifférence que du racisme assumé. On préfère la sécurité à la liberté parce que nous sommes dans une période de paresse intellectuelle. C’est le plus dangereux.
Nous n’avons pas encore d’autodafés – mais les réseaux sociaux. En avez-vous ressenti la violence pendant la primaire ?
Sandrine Rousseau : Oui. Pendant la campagne, j’ai eu l’impression qu’on interdisait ma parole. Or, interdire une parole, alors qu’elle n’a rien d’illégal en soi, cela ressemble au processus intellectuel qui constitue à brûler des livres. Car il faut mesurer la violence qui s’est abattue sur notre campagne. L’une des personnes qui géraient mes réseaux sociaux s’est trouvée tellement mal qu’elle a été hospitalisée.
Bien sûr cela n’a pas été la seule cause, mais quand même. Twitter n’est pas un jeu, je reçois des appels au viol, des menaces d’égorgement. Désormais, je ne me présente plus en amphi comme avant. J’ai toujours un œil sur les mouvements qui s’y passent. Ce n’est pas normal. Et tout cela, parce que je fais de la politique, progressiste en plus ! Pour autant, il n’y avait pas meilleur moyen pour me convaincre de persévérer. Je suis un peu teigneuse comme fille. (Rires) Désormais, ils m’ont !
Une remarque en passant : les deux livres que vous envoyez dans mon scénario fictif sont écrits par des hommes.
Sandrine Rousseau : Vous avez tout à fait raison ! Alors prenons « Le féminisme ou la mort » par Françoise d’Eaubonne. Ou « Caliban et la sorcière » de Silvia Federici. Ou encore « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » de Harper Lee.
Avez-vous des modèles, des inspirations ?
Sandrine Rousseau : J’ai toujours été fan des grandes résistantes et résistants, pas forcément en France d’ailleurs. Par exemple, j’ai admiré Martin Luther King, Nelson Mandela et Aung San Suu Kyi, avant que cette dernière ne perde tout crédit avec le traitement des Rohingyas … Ces personnalités ont été déterminantes dans ma construction politique. Je suis fascinée par les gens qui résistent à l’oppression. D’ailleurs, j’ai un portrait de Nelson Mandela dans mon bureau. Bien qu’envers les femmes, je ne sais pas si sa conduite fut exemplaire. Mais on ne peut pas faire tomber toutes les idoles d’un coup ! (Rires) Surtout, il ne faut être ni anachronique, ni ethnocentrique : remettons ces personnages dans leur contexte. Dans la même veine, j’adore Churchill, aussi.
Avez-vous rencontré certains de vos héros ?
Sandrine Rousseau : Jane Fonda, qui m’a fait l’honneur de me soutenir pendant la campagne des primaires. Nous avons échangé lors d’une réunion virtuelle, pandémie oblige, mais ce n’en fut pas moins un moment extraordinaire.
Et parmi vos contemporains, qui a votre faveur ? Au hasard, ou presque, je pense à des personnalités comme Alexandria Ocasio-Cortez ou Christiane Taubira.
Sandrine Rousseau : Ocasio-Cortez est très intéressante, mais elle est confrontée aujourd’hui à la question de la rente ou de l’assignation. A voir comment elle évolue, car je pense qu’elle peut avoir du mal à sortir de son créneau. Christiane Taubira est aussi très intéressante parce qu’elle est hypercultivée et structurée. Avec elle, je me souviens avoir eu une discussion passionnante sur les sphères de la justice de Michael Walzer. Mais elle a aussi parfois un flou dans son positionnement politique. Donc, de nos jours, je n’ai pas de personnage féminin dont j’apprécierai toute l’œuvre, de manière aveugle. Ce qui me plait, ce qui me parle, c’est de ne jamais transiger sur les valeurs. En politique, ce n’est pas très courant. Mais c’est ce qui permet de sauver le monde !
Avez-vous lu des essais politiques que vous trouviez aussi beaux que de la littérature et, inversement, des romans qui avaient plus de souffle politique que les meilleurs essais ?
Sandrine Rousseau : « Eco-féminisme » de Vandana Shiva et Maria Mies a fait basculer ma pensée. Ce genre de livre, c’est presque une expérience physique, comme si quelque chose changeait dans mon corps, je me sens mieux après l’avoir refermé. Pour certains, c’est le marathon : pour moi, ce sont ces livres qui font évoluer la pensée.
C’est une très bonne réponse, mais pas à ma question.
Sandrine Rousseau : D’accord, on va essayer … (Rires) Je me souviens d’une histoire que j’ai dû lire quand j’avais dix ans : « Sa majesté les mouches ». Une bande de gamins qui se retrouvaient seuls et refondaient une société. Se posaient alors toutes les questions de leadership, de bien et de mal, d’intérêt général. Je me souviens avoir été absorbée pour ce que ça disait sur la société dans laquelle je m’éveillais, alors qu’il s’agissait d’un livre pour enfants. Plus récemment, « L’art de perdre » d’Alice Zeniter s’inscrit aussi dans ce que vous dites, ou « La plaisanterie » de Kafka.
Quelle approche avez-vous de la bande-dessinée ?
Sandrine Rousseau : Elle a un peu remplacé les romans dans mes lectures ces temps-ci. C’est mon moment détente après une longue journée. Gamine, je n’en lisais pas. Mais je me suis vraiment mise aux romans graphiques. (Elle prend un livre de sa bibliothèque, NDLR)
Tenez, celui-ci est magnifique : « Et il foula terre avec légèreté », de Mathilde Ramadier et Laurent Bonneau. D’ailleurs, j’ai été invitée à participer à un jury du prix Tournesol du festival d’Angoulême lors d’une précédente édition, mais je n’ai pu honorer cette invitation, hélas.
Appréciez-vous Dostoïevski, dont j’aperçois quelques ouvrages dans votre bibliothèque ?
Sandrine Rousseau : Bizarrement, non. Ça ne me parle pas, ce genre de fiction a un côté trop théorique. Dans « Histoire d’un Allemand », l’auteur raconte sa vraie vie quotidienne quand Hitler devient président, cela me touche plus qu’une vision analytique de la situation. Je comprends plus la bascule par la vie concrète que par la pensée.
Dans la littérature, vous recherchez du concret, donc. Et dans les essais, vous voulez rêver.
Sandrine Rousseau : … Oui. Je suis totalement inversée. (Rires) C’est bizarre, non ? Vous êtes le premier à révéler cela chez moi, y compris à moi-même.
Quel livre n’avez-vous pas encore rédigé ?
Sandrine Rousseau : J’en ai quinze ! Mais, plus que tout autre, j’aimerais écrire un grand livre sur l’éco-féminisme politique. Mais me reste à trouver le temps … Pendant ma campagne, j’ai beaucoup évoqué les rapports sociaux, parce que je suis persuadée qu’une civilisation ne survit qu’en faisant évoluer son organisation.
Tout comme je suis effarée à quel point on ne réfléchit pas aux conséquences de nos choix, individuels comme collectifs. Car c’est un véritable défi civilisationnel : sommes-nous capables de ne plus penser uniquement en termes de puissance, d’outils techniques que nous pouvons créer, mais aussi de nous appréhender au travers de nos rapports sociaux ?
“Ma lecture coupable ? Les magazines féminins…”
Pourquoi ne pas en faire une BD, en partenariat avec une dessinatrice ? Cela vous ferait un nouveau style après les polars …
Sandrine Rousseau : J’adorerais ! Pourquoi pas ? En voilà une bonne idée. Il faudrait que j’en parle à Pénélope Bagieu, qui m’avait soutenue pendant la campagne des primaires. Si ça se fait, je penserai à vous. (Rires) D’ailleurs, j’ai offert « Les Strates », sa dernière bande-dessinée, à toutes les filles de mon entourage. Dans ma famille, je suis un peu la tata-relou féministe … Pénélope fait partie de celles et ceux qui font changer les choses. Je vais lui en parler !
Êtes-vous éco-anxieuse ?
Sandrine Rousseau : A mort ! Depuis que j’ai des enfants, en vérité. Et ils ont 22 ans ! Donc cela remonte, c’est un moteur fort chez moi. Mes recherches portent sur l’économie de l’environnement, et par moments je dois arrêter de lire, tellement je suis submergée par ce que je lis. J’accuse le coup à chaque rapport du GIEC. C’est pour ça que j’ai fait de la politique. Et je me nourris de la colère de la nouvelle génération, qui est légitimement en colère, comme étaient en colère les jeunes de Woodstock, dans les années 1960, qui voulaient qu’on les laisse vivre.
Comment écrivez-vous vos livres ?
Sandrine Rousseau : Je vais casser le mythe, mais je l’avoue : sur mon téléphone. (Rires) Des livres entiers, dans les trains, juste avec mes petits doigts. C’est le seul truc que j’ai tout le temps sous la main. Donc, dès que j’ai une idée, je le sors. « Parler », je l’ai écrit dans le train. Parfois, je pleurais, et mon voisin me regardait bizarrement. Il devait croire que je rompais avec quelqu’un … Ce qui m’angoisserait, serait de me trouver face à la mer, au calme, j’aurais la peur de la page blanche. Là, j’écris dans une espèce de flux permanent. Ne penser qu’à ce que j’écris m’écraserait. C’est une méthode de survie.
Avez-vous d’autres projets de livre qui vous tiennent à cœur ?
Sandrine Rousseau : J’aimerais bien écrire une fiction, très courte, qui soit un appel au réveil. On m’a tellement collé l’étiquette de « woke », terme que je n’ai jamais employé par ailleurs … Quelque chose qui dise : réveillez-vous, les matins bruns ne sont plus très loin ! Ça serait vraiment mon rêve, écrire un petit livre qui se passe en main en main et qui éveille les consciences. Mais pour réussir cela, il faut vraiment avoir du talent. Je ne trouve pas la clef pour réveiller les gens …
Quelles est votre lecture coupable ?
Sandrine Rousseau : Les magazines féminins. C’est naze, n’est-ce pas ? (Rires) Même les horoscopes, c’est le pire.
Votre lecture la plus improbable ?
Sandrine Rousseau : Karl Marx, à la maternité, en comptant mes contractions. Ça faisait beaucoup rire les sages-femmes. J’ai eu deux de mes enfants pendant ma thèse … Je vous laisse donc m’imaginer avec le moniteur sur le ventre, lisant « Le capital ». (Rires)
“J’assume d’être la tata relou féministe”
Vous êtes en réalité bien une lectrice éclectique …
Sandrine Rousseau : Je ne sais pas. L’essentiel de mes lectures, hors essais, se font en passant, comme ça, dans un Relay ou une librairie. Je regarde, je prends, je m’en vais avec. Typiquement, j’adore cette librairie à La Rochelle qui emballe des livres dans du papier kraft, qui indique simplement le prix. Pas de commentaire, aucun mot, rien ! J’en achète plusieurs à chaque fois. On tombe sur des livres géniaux : une femme attaquée par un ours comme une histoire d’Inuits.
Pardon, je ne retiens jamais les titres ! Mais j’ai toujours eu de belles surprises chez eux. Il faut dire que quand j’étais étudiante, j’étais caissière chez Leclerc, au rayon disques et livres. Or, quand il n’y avait pas de client, je lisais en cachette le livre que je pouvais attraper. Ça me vient de là, peut-être, qui sait ? Bon, je tombais quelques fois sur des navets …
Comme lectrice, avez-vous des manies ?
Sandrine Rousseau : Alors, oui, j’ai un truc. Quand j’aime énormément un livre, je le recommence immédiatement après l’avoir terminé. C’est-à-dire que je passe littéralement de la dernière page à la première, et je reprends, parfois dans la même journée. Encore un peu bizarre, non ? (Rires) Par exemple, je l’ai fait avec « Et tu n’es pas revenu » de Marceline Loridan-Ivens.
En fait, vous lisez beaucoup de romans, non ?
Sandrine Rousseau : Je m’en rends compte en discutant avec vous. Les derniers romans que je l’ai lu m’ont complètement happée, de manière presque fusionnelle. A tel point que je n’arrivais pas à faire autre chose, je n’existais plus pour personne. J’ai une relation passionnelle avec les romans. Donc, oui, là-dessus aussi, je n’ai pas été tout à fait honnête avec vous. Vous voulez tout refaire ? (Rires)
Un conseil de lecture, pour terminer ? 
Sandrine Rousseau : « La petite fille sur la banquise », d’Adélaïde Bon. Ou « La familia grande » de Camille Kouchner, qui est très beau et très bien écrit. C’est incisif mais précis. Mais attendez, j’aimerais terminer sur une histoire personnelle, si vous êtes d’accord. Mon grand-père était gueule cassée, il avait reçu une balle en plein visage et avait été arrêté par les Allemands. Petite, j’allais en vacances dans le club de vacances des gueules cassées, à Toulon. Cela m’a beaucoup marquée, je recommande si l’on veut croire en l’humanité ! Les gens étaient d’une gentillesse infinie, mais c’était ultra-trash. Beaucoup portaient des masques, certains avec des visages dessinés, ils avaient la guerre en eux, c’était terrible. Et j’y passais mes vacances, petite fille. Je pense que cette expérience m’a forgée. Je tenais absolument à comprendre comment ils en étaient arrivés là. Et d’une certaine manière, je cherche toujours.



