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« J’écris pour mettre à distance ce que j’ai vécu »

Sorj Chalandon

Ouvrir un livre de Sorj Chalandon, c’est toujours un moment unique. On y retrouve les phrases claires, précises, coupantes, on y retrouve la capacité unique de l’auteur à raconter avec des mots simples des drames puissants. Chalandon possède la capacité rare de nous donner à voir, comme s’il croquait les situations devant nous. En vrac : il a raconté le bégaiement dans « Le Petit Bonzi », la place de la vérité dans les mémoires familiales dans « La Légende de nos pères », l’amitié, la trahison, et le conflit nord-irlandais dans les sublimes « Mon traitre » et « Retour à Kyllibegs », la guerre du Liban, Israël et la Palestine dans « Le Quatrième mur » et enfin, l’enfance maltraité dans « Profession du père ».

Chacun des livres de Sorj Chalandon est tiré de sa vie, de son parcours, de ce qu’il a traversé. Le bégaiement, ou le père tyrannique, mais aussi et surtout les différents théâtres de guerre dont il a été le témoin en tant que grand reporter à Libération. Ecrire pour « mettre à distance ce qu’il a vécu », confie Sorj Chalandon à Alain Louyot, frère d’armes en grands reportages et journaliste à Ernest. Ecrire aussi pour oublier les tourments. Ecrire pour faire de ces tourments des histoires universelles auxquelles chacun peut s’identifier. D’ailleurs, Sorj Chalandon confie à Ernest qu’il a « refermé le livre des tourments » et qu’il travaille pour la « rentrée de septembre à une fiction pure ».

Sorj Chalandon est sans aucun doute l’un des plus grands écrivains français actuels et pourtant, il demeure, au goût d’Ernest, sous évalué. Lisez tout Chalandon, vous ne le regretterez pas. Chacun de ses livres est un chamboulement personnel.

Et savourez cette interview intime avec Alain Louyot où il est question de l’écriture, du journalisme et des blessures. D.M.

Ernest : Par quel processus le reporter devient-il romancier ?

  S. Chalandon : Un jour quelqu’un, sans doute pour me faire de la peine, m’a dit : « il y a des journalistes du regard et des journalistes du savoir…Toi tu es un journaliste du regard ». C’est exactement cela ; cette définition ne me dérange pas.  Et moi, le journaliste du regard, le reporter qui est, comme toi, de la « vieille école », je n’ai jamais écrit « je » dans un de mes articles.

La difficulté du reporter qui refuse de se mettre en scène, ce sont tous ces « je » empêchés. La difficulté, c’est de parler exclusivement de la douleur des autres, de la colère des autres, de la haine que les autres peuvent avoir et de ne jamais pouvoir parler de sa propre douleur, de sa colère ou de sa haine. Et cela m’avait empoisonné.

Parfois les gens me disent : « Ah vous écrivez des romans parce que vous n’avez pas le droit de tout écrire dans un journal ! » Mais ils se trompent : si, on a le droit de tout écrire dans un journal… Sauf « je ».  Aussi, en devenant romancier, j’ai compris que je pouvais évoluer dans des choses que j’ai connues, fréquentées, vues, entendues, et cela en me remettant au centre. Par exemple, jamais je n’aurais écrit un roman sur l’Irlande si le « traitre « n’avais pas été un ami, un frangin…J’ai écrit ce roman parce que le « je », parce que moi, j’avais été touché directement par la trahison. Je n’aurais jamais écrit « le 4ème mur » sur le Liban si je n’avais pas participé à un film de Jean Paul Mari qui s’appelle « Sans blessures apparentes ». Et ce fut terrible ce tournage, j’ai pleuré devant la caméra puis j’ai compris que j’étais empoisonné et qu’il fallait que j’écrive tout cela dans un livre. Oui dans un roman je revendique mes larmes.

Sorj Chalandon Sorj Chalandon et Alain Louyot