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Le sans-contact est ailleurs

Markus Spiske LVieFk4bJSo Unsplash

Dans quelques années, quand les historiens reviendront sur la période si particulière que nous traversons, ils pourront – peut-être – intituler l’un de leurs articles de recherche : « Le sans-contact n’était pas là où nous le pensions ».
Évidemment, ils analyseront en détail ce que les gestes barrières et la perte du contact charnel avec autrui a modifié dans la nature humaine. Certainement qu’ils insisteront sur le fait que cette disparition des contacts pendant plusieurs mois ou années a changé notre façon d’envisager l’autre. Peut-être y aura-t-il des aspects positifs, comme le retour du regard (ainsi que le présupposait Jérémie Peltier dans sa dernière chronique).

Peut-être y aura-t-il aussi des aspects très négatifs de perte du goût de l’accolade, de la poignée de mains si symbolique, voire même du hug ou du baiser, des danses collés-serrés et de toutes ces choses qui constituent aussi notre être profond. Ces choses qui font de l’Homme un être social qui n’a qu’un seul but dans l’existence finalement : tisser des liens. Nos historiens du futur souligneront aussi, sans aucun doute, un paradoxe. En effet, ils découvriront que nous souffrons de ces fameux gestes barrières, mais en se plongeant dans nos habitudes, dans nos modes de vie, dans la façon dont nous relationnons avec la technologie, ils mettront en lumière qu’au fond, alors que nous avions l’impression d’être reliés les uns aux autres nous étions – en fait – déjà privés de contacts. C’est d’ailleurs ce que décrit, à merveille, François Saltiel dans son livre documenté et passionnant, « La société du sans contact » (Flammarion). « Du fait de l’efficacité et du confort de la communication numérique, nous évitons toujours davantage le contact direct avec des personnes réelles, voire le contact avec le réel lui-même. Le numérique a de plus en plus tendance à faire disparaître le vis-à-vis réel », écrit notamment Saltiel en auscultant la façon dont petit à petit, nous avons oublié de regarder le monde et l’autre ailleurs qu’au travers de l’outil numérique que constitue notre smartphone. Au fond, ce smartphone est déjà une sort de masque et de geste barrière par rapport aux autres et à l’imprévu.

Nos historiens de demain découvriront aussi, forcément, que de contacts, il n’était plus question non plus dans notre façon de débattre les uns avec les autres. Ils verront par exemple que, dans la même semaine, un idéologue d’extrême droite a pu expliquer à la télévision que « tous les migrants » étaient des « voleurs », des « assassins » et des « violeurs », qu’une activiste misandre a pu dire dans Libération : « Détester les hommes et tout ce qu’ils représentent est notre droit le plus strict. C’est aussi une fête. Qui aurait cru qu’il y aurait autant de joie dans la misandrie ? » et qu’une élue de la Mairie de Paris avait été encore plus loin en publiant un livre dans lequel elle écrit  : « Il ne suffit pas de s’entraider, il faut à notre tour les éliminer (les hommes, NDLR) » et de préciser qu’elle « ne lit plus de livres écrits par des hommes, ne regarde plus de films réalisés par des hommes, n’écoute plus de musiques composées par des hommes. » Il n’en faudra pas plus à nos historiens du futur pour conclure que dans nos débats – non plus – il n’y avait plus de contacts, plus de possibilités d’accueillir l’autre même avec nos désaccords mais qu’il y avait, au contraire, une haine féroce de l’autre dans sa différence, dans ses forces et ses faiblesses. Haine alimentée par nos bulles de filtres cognitives. Ils écriront sûrement que l’autre n’était alors plus un « lien potentiel » mais qu’il fallait à tout prix l’éliminer.

Évidemment, ils tireront peut-être des conclusions tristes sur ce que nous étions devenus. Sur notre capacité toujours plus grande à flatter nos penchants grégaires plutôt que nos penchants de solidarité et d’élan vers les autres. En tout état de cause, ils se demanderont pourquoi nous avons pu en arriver à si peu de contacts, même masqués ?

Ils étudieront forcément la production des sciences humaines sur la question. Yuval Noah Harari, et d’autres. Peut-être, tomberont-ils, sur le livre de Rugter Bregman : « Humanité. Une histoire optimiste ». Ils le liront et apprécieront certainement le message et le présupposé. En substance Bregman renverse le paradigme de recherche sur la nature même de l’Homme. « L’opposition centrale ne s’opère pas entre le « bien et le mal » mais plutôt entre le « social » et « l’égoïste ». Mon postulat de départ est que nous sommes une espèce sociale, que nous aspirons à créer des liens. J’essaye aussi de comprendre comment les « bonnes personnes » peuvent faire le mal, au nom de la loyauté et de la camaraderie. Car ce sont souvent nos liens sociaux qui nous amènent à commettre des horreurs », détaille-t-il dans un entretien à So Good. Et de poursuivre : « En définitive, nous nous reposons, en tant qu’individus sur deux jambes. Nous sommes dotés d’une jambe égoïste et d’une jambe sociale mais nous avons une préférence naturelle pour nous tenir sur notre jambe sociale ».

Il conclut : « La notion au cœur du fondamentalisme capitaliste moderne, c’est que l’homme est fondamentalement égoïste, qu’il faut l’accepter et modeler nos institutions en fonction. Sauf qu’une fois que l’on adopte un modèle, on façonne le monde selon ses préceptes et les gens s’adaptent. Je pense que ce postulat est faux et les études de sciences humaines le prouvent ».

Lire cela rassurera-t-il nos historiens du futur ? Tout dépendra du choix individuel et collectif que nous ferons dans les prochaines années. Maintenant, demain, après-demain et après-après demain. Soit nous continuons à cultiver nos penchants grégaires et à penser l’autre (différent) de façon égoïste comme le font tous les séparatismes, religieux, intellectuels et militants, c’est-à-dire à le penser sans contact.

Soit nous cultivons, toujours et encore malgré les vents contraires puissants, l’idée humaniste selon laquelle l’Homme est intéressant même dans ses failles. Nous pensons que même si le réel est difficile, il nous appartient de l’améliorer ensemble et chacun. Tout comme il nous appartient de regarder l’autre (même avec notre masque) comme un égal, un lien potentiel même dans nos désaccords. Si nous parvenons à garder cette ligne de crête, à faire de cela notre horizon collectif toujours plus lumineux, alors peut-être que les historiens du futur termineront leur étude de notre époque avec le sourire. Sinon, il n’est même pas certain qu’ils puissent mener ces études. Bonne nouvelle : les cartes sont dans nos mains à chacun et à tous. Saisissons-les et jouons-les avec habileté.

Bon dimanche,

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