Chacune et chacun de nous a été durant le confinement en face à face avec sa bibliothèque. Pas simple. Souvent, on pouvait s’apercevoir qu’il y avait des livres non lus ou oubliés. D’autres, eux, se sont mis à dialoguer avec la bibliothèque et les livres qui la constituaient. Ce fut le cas de Myriam Thibault, autrice et créatrice d’une papeterie artisanale (Atelier d’Albion). Elle en a tiré cette variation littéraire et sociétale. Et vous, c’était comment votre face à face ?
Par Myriam Thibault
Être en face à face avec sa bibliothèque pendant plus de cinquante jours nous pousse irrémédiablement à finir par discuter avec elle. La bibliothèque a le pouvoir de traverser le temps. Elle oublie les dates et adore nous mettre sous les yeux des textes qui résonnent avec ce que nous vivons sur l’instant. Notre bibliothèque nous connaît et devine ce que nous avons envie de lire. Nous n’avons donc lu ni “La Peste” d’Albert Camus ni “L’Amour aux temps du choléra” de Gabriel Garcia Marquez ni “Le Hussard sur le toit” de Jean Giono.
Mais c’était sans compter une petite erreur de parcours, ce matin ensoleillé avec une tentative vite avortée du Théâtre et son double d’Antonin Artaud : « Une nuit de fin avril ou du début de mai 1720, vingt jours environ avant l’arrivée à Marseille du vaisseau le Grand-Saint-Antoine, dont le débarquement coïncida avec la plus merveilleuse explosion de peste qui ai fait bourgeonner les mémoires de la cité, Saint-Rémys, vice-roi de Sardaigne, que ses responsabilités réduites de monarque avaient put-être sensibilisé aux virus les plus pernicieux, eux un rêve particulièrement affligeant : il se vit pesteux et il vit la peste ravager son minuscule État. »[1] Artaud et la peste, ce sera pour plus tard.
À la recherche du lieu à soi
Pendant ce confinement, beaucoup de familles ont dû concilier travail des parents et école à la maison. Avoir un lieu à soi pour travailler a donc été l’une des principales questions d’organisation des Français, après avoir été l’une des grandes questions de l’œuvre de Virginia Woolf. Un jour, elle a constaté que les femmes n’écrivaient pas, tout simplement parce qu’elles n’avaient pas ce fameux « lieu à soi ». Virginia Woolf nous disait donc en 1929 : « Mais pour les femmes […], ces difficultés étaient infiniment plus redoutables. Au premier rang, hors de question d’avoir un lieu à soi, sans même parler d’une pièce calme ou d’une pièce insonorisée, à moins que les parents ne soient exceptionnellement riches ou très nobles, et ce jusqu’au début du XIXe siècle au moins. »[2]
Aujourd’hui, alors que des milliers de Français doivent encore télétravailler, la question du fameux « lieu à soi » de Virginia Woolf devient une question essentielle. Ce confinement a mis beaucoup de familles sur le même pied d’égalité. Une majorité des gens n’ont pas de bureau chez eux. Et dans le terme « bureau », on entend bien sûr la pièce à part qui permet de s’isoler, et non pas seulement l’objet. Combien sont ceux qui ont installé ordinateurs du boulot et devoirs des enfants sur la même table ? Qui peut télétravailler ailleurs que sur la table de la salle à manger ou sur ses genoux assis sur un canapé dans le salon (on n’ose imaginer avec, en plus, la télé allumée) ? Virginia Woolf, si elle nous voit, doit sans doute s’agiter dans sa tombe. On la rassure, depuis quelques jours, les demandes de maisons à la campagne avec un jardin explosent chez les agents immobiliers.
Proust, largué confiné
Ce confinement aura aussi eu pour bénéfice de nous rappeler l’existence de Marcel Proust, cet écrivain asthmatique qui aimait écrire dans son lit. Et si nous lisions / relisions La Recherche, puisque nous avons désormais du temps ? J’ai donc rouvert À l’ombre des jeunes filles en fleurs. On y parle du temps, certes, mais aussi de l’amour. La presse a beaucoup évoqué les couples et leur devenir, le possible baby-boom dans neuf mois et la montagne de dossiers de divorces qui attendraient les avocats dans le courant du mois de mai. En revanche, nous avons un peu moins parlé des couples brisés, dont l’un des deux à l’approche du confinement a préféré abandonner sa moitié sur le côté pour vivre plus en paix. Ainsi que des plus lâches, qui ont préféré attendre une ou deux semaines de confinement pour s’éclipser gentiment. 
Et ça, Proust l’a vécu avec Gilberte : « N’ayant pas eu de lettre de Gilberte le soir même, j’avais fait la part de sa négligence, de ses occupations, je ne doutais pas d’en trouver une d’elle dans le courrier du matin. Il fut attendu par moi, chaque jour, avec des palpitations de cœur auxquelles succédait un état d’abattement quand je n’y avais trouvé que des lettres de personnes qui n’étaient pas Gilberte, ou bien rien, ce qui n’était pas pire, les preuves d’amitié d’une autre me rendant plus cruelles celles de son indifférence. Je me remettais à espérer pour le courrier de l’après-midi. Même entre les heures des levées des lettres je n’osais pas sortir, car elle eût pu faire porter la sienne. Puis le moment finissait par arriver où ni facteur ni valet de pied des Swann ne pouvant plus venir, il fallait remettre au lendemain marin l’espoir d’être rassuré, et ainsi parce que je croyais que ma souffrance ne durerait pas, j’étais obligé pour ainsi dire de la renouveler sans cesse. » [3]
Transposé à aujourd’hui, on imagine aisément tous ceux qui ont été abandonnés être dans l’attente permanente d’un message de l’autre. On perçoit leur angoisse face au « Vu » de certaines applications, ou autres petites coches vertes en guise de réponse. « Mais pourquoi ne me répond-il pas, puisqu’il n’a que ça à faire ? » Combien de jeunes femmes ou de jeunes hommes se sont posé cette question pendant le confinement, avant d’abandonner et de se faire une raison : l’autre n’était plus là.
Cette situation, La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino l’évoque en creux dans les derniers mots de l’unique roman de Jep Gambardella, antihéros du film : « À lumière intermittente, l’amour s’est assis dans un coin. Effacé, distrait. C’est pourquoi nous n’avons plus toléré la vie. » Pendant le confinement, Tinder a atteint un record de 3 milliards de « Swipes » en une seule journée [4] (c’est-à-dire 3 milliards d’interactions sur les profils des gens inscrits sur l’application), et a décidé d’intégrer la possibilité de faire des appels vidéos pour respecter la distanciation sociale tout en ayant la possibilité de se voir (et plus si affinités). Maintenant que nous sommes libres, Maïa Mazaurette [5] nous révèle que, par peur du virus, seulement 10 % des célibataires prévoient de faire de nouvelles rencontres. Le plus terrible dans tout ça, c’est qu’après cet exil de plus d’un mois, les lâches commencent à réapparaître. On ne vous cache pas qu’on a un peu peur du devenir de la séduction (et des célibataires) dans les mois qui arrivent. (Sur ce sujet, lire la chronique de Jérémie Peltier ici et une autre là)
Apprendre à fuir le monde
Notre maintien hors du monde n’a pas été volontaire, mais beaucoup d’écrivains se sont un jour exilés de leur plein gré pour échapper aux mondanités. Regardez Cocteau, qui a si souvent fui Paris pour le sud de la France, parce qu’il n’en pouvait plus d’être dérangé sans cesse : « Sonné par la porte, sonné par le téléphone, sonné par les événements. On se demande à quelle heure on travaille. J’ai dû m’y reprendre à trois fois pour écrire ces deux phrases. » [6] Tous ces écrivains qui, un jour, ont décidé de s’échapper pour écrire auraient eu tant à nous apprendre. Rémy Oughiri, en 2014, a écrit un Petit éloge de la fuite hors du monde.
Il
nous parle de Pétrarque, Rousseau, Tolstoï, Flaubert, Simenon, Le Clézio ou encore Pascal Quignard. Tous des fuyards. Il nous apprend que Flaubert a fui la société plus d’une fois. Il a même écrit dans une lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, datée du 23 janvier 1858 : « Je suis au contraire ce qu’on appelle un ours. Je vis comme un moine ; quelquefois (même à Paris) je reste huit jours sans sortir. » [7] En voilà un que le confinement n’aurait pas dérangé. À leur manière, les écrivains nous donnent des bribes de compréhension du monde, de toutes ces petites choses qui nous échappent au quotidien et avec laquelle la littérature nous réconcilie. Les écrivains nous apprennent que fuir le monde est une manière de mieux le comprendre. Comme quand on s’isole à la terrasse d’un café pour attraper les conversations qui nous entourent, ou que l’on s’assoit à la fenêtre de son appartement pour observer les faits et gestes des voisins de l’immeuble d’en face.
Cette époque nous aura fait connaître le « Théâtre canapé » [8], qui nous rappelle étrangement le Spectacle dans un fauteuil d’Alfred de Musset. Nous aurons lu Le Musée imaginaire d’André Malraux ou nos anciens catalogues d’exposition pour combler notre manque de visites dans les musées. Et nous aurons rempli notre bibliothèque numérique pour pallier le manque de nos achats compulsifs de livres. La littérature nous rappelle sans cesse à notre vie, notre société, notre mode de vie. Elle est un miroir, parfois déformant, parfois visionnaire. Avec la fin du confinement, nous pouvons désormais retourner en librairie. Il est temps de faire vivre à nouveau ces lieux de l’imaginaire, du rêve et du voyage. Pour tout dire, nous aurions adoré lire les journaux de confinement de Proust, Woolf, Flaubert ou encore Cocteau. Mais nous ne doutons pas du pouvoir des livres que nous lirons cet été. C’est désormais officiel : nous allons pouvoir partir en vacances. Et il n’est pas impossible qu’une petite nostalgie du confinement apparaisse lorsque nous serons sur la plage de Biarritz ou La Baule. Pour savourer d’autant plus notre liberté retrouvée, on vous conseille d’emporter dans vos valises La Vie mode d’emploi de Georges Perec, Shining de Stephen King ou encore Huis clos de Jean-Paul Sartre.
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[1] Antonin Artaud, Le Théâtre et son double, Folio, 2011, page 21
[2] Virginia Woolf (traduit par Marie Darrieussecq), Un lieu à soi, Denoël, 2015, page 87
[3] Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Folio, 2010, page 158
[4] Florent Vairet, « Confinement : Tinder enregistre un record de 3 milliards de “Swipes” en une journée », 1 avril 2020, https://start.lesechos.fr/societe/culture-tendances/confinement-tinder-enregistre-un-record-de-3-milliards-de-swipes-en-une-journee-1191138
[5] Maïa Mazaurette, « À quoi ressemblera le déconfinement sexuel ? », 14 mai 2020, https://www.letemps.ch/societe/quoi-ressemblera-deconfinement-sexuel
[6] Jean Cocteau, Journal 1942-1945, Gallimard, 1989, page 255
[7] Rémy Oudghiri, Petit éloge de la fuite hors du monde, Arléa, 2014, page 58



