Alors qu’il était conseiller du Premier ministre Manuel Valls, Frédéric Potier a vu Christiane Taubira à l’œuvre. Il retrouve le brio d’alors dans le livre “Nuit d’épine” que signe l’ex-Garde des Sceaux. Résultat : Potier milite pour l’élection de Taubira… à l’Académie Française. Une belle idée.
C’était une matinée de 2015. Une réunion interministérielle consacrée aux outre-mer s’achevait dans le salon jaune de Matignon. Les Ministres avaient présenté avec application les mesures qu’ils comptaient prendre pour améliorer (un peu) la vie de nos concitoyens ultramarins. Sagement Christiane Taubira, Ministre de la justice, garde des sceaux, attendait son tour. Et là, boum, un feu d’artifice verbal de 20 minutes ininterrompu ponctué de citations de René Char, Léon-Gontran Damas et de Toni Morrison. Une intervention brillantissime mêlant histoire de la colonisation, analyse sociologique et économique des sociétés créolisées… À l’issue de cet exposé, d’un petit signe de la main, le Premier Ministre Manuel Valls me fit venir à ses côtés et me souffla (suffisamment fort quand même pour que l’intéressée l’entende) : “Frédéric, ce que vient de dire Christiane Taubira est essentiel. Il faut que cela figure dans le communiqué de presse rendant compte de notre réunion”. Et me voilà, modeste conseiller, chargé d’insérer dans un communiqué de presse d’une demie-page préalablement négocié entre une dizaine de ministères, 3 ou 4 phrases censées résumer toute la richesse et la complexité de la pensée Christiane Taubira… mission impossible… tellement impossible que le service de presse de Matignon y renonça !
Un style fleuri et réjouissant
Résumer, “Nuit d’épine“, le dernier ouvrage de Christiane Taubira, revient à peu près au même exercice. On pourrait s’y risquer en écrivant simplement que Taubira y décrit ses vagabondages intellectuels nocturnes et ses nuits de crise passées dans les cercles du pouvoir. L’ancienne Garde des sceaux, devenue caution morale de ce qui reste de la gauche, raconte ses nuits de lecture à découvrir les grands romanciers et immenses poètes français. Sa rencontre avec le jazz, la soul, le blues… Elle nous entraîne également dans la nuit descendre le fleuve Maroni en Guyane. Tout cela évidemment avec le style qui est le sien : riche, fleuri, intelligent, subtil, réjouissant, exaltant… on aime ou pas. La lecture de ces 300 pages font inévitablement penser à Aimé Césaire et Edouard Glissant, qui sont régulièrement cités. A la poésie de Saint-John Perse aussi. On se demande d’ailleurs si Christiane Taubira n’est pas un écrivain égaré en politique plutôt que l’inverse.
Taubira poète lyrique
Le chapitre le plus intéressant, joliment intitulé “L’anneau d’égalité”, est probablement celui racontant les débats autour de l’adoption en 2013 de la loi instaurant le mariage pour tous. L’ancienne Garde des sceaux, affaiblie physiquement mais au mieux de sa forme intellectuelle, y rappelle la série de nuits de duels qui l’ont opposée à la droite de l’époque. On reste consterné des arguments utilisés à l’époque par des députés plus ou moins inspirés par les slogans de la Manif pour tous : dislocation de la famille, affaiblissement des valeurs nationales, gestation “d’enfants playmobil”… Heureusement, les mots peuvent être “des armes miraculeuses” comme l’écrivait Aimé Césaire, et Christiane Taubira en a usé avec un certain brio. Petit extrait : “j’avais déjà eu à ouvrir des feux de salve-deux contre des idioties agressives méprisant les enfants qui grandissent dans les familles homoparentales. J’avais demandé à un député s’il vivait dans un igloo pour être ignorant à ce point de la diversité des familles”. Et l’ex-Garde des Sceaux de dénoncer “l’homophobie qui se vante, parade, se pavane, déchaine sa haine” et tous ceux qui “attaquent en horde et en toute crapulerie”. A réutiliser sans modération lors des débats sur la PMA cet automne 2019…
Je ne partage pas en revanche sa lecture rétrospective des attentats de 2015. La déchéance de nationalité fut probablement une erreur mais je pense qu’il est injuste de dire que le “Peuple fut plus grand que son Gouvernement”. Le Gouvernement de l’époque n’est pas tombé dans une dérive outrageusement sécuritaire ou xénophobe. On lira d’ailleurs sur ce sujet avec grand intérêt le livre que sort Bernard Cazeneuve ces jours-ci.
Pour revenir à “Nuit d’épine“, on referme l’ouvrage en se disant que, vraiment, Christiane Taubira mériterait d’être élue… à l’Académie française. “Taubira, immortelle”, quel beau programme !
“Nuit d’épine”, Christiane Taubira, Plon
Toutes les inspirations d’Ernest sont là.



