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Pourquoi faut-il lire M. Leroy ?

Ernest Mag Myriamleroy

Après le tourbillon #Metoo et l’effervescence autour de la Ligue du LOL, Myriam Leroy déconstruit les mécanismes du harcèlement en-ligne dans Les yeux rouges (éditions du Seuil). Et si la littérature permettait le développement de la parole féministe ? Notre journaliste Laurent-David Samama fait le point et salue une auteure dont le talent ne cesse de se révéler.

Tuil, Pingeot, Appanah et même Jablonka … A n’en pas douter, cette rentrée littéraire 2019 est placée sous le signe du féminisme. Un thème exploré jusque dans ses moindres recoins, racontant tantôt la quête d’égalité (Jablonka), tantôt le combat pour ne pas sombrer (Pingeot). Un féminisme interrogé chez Tuil, des héroïnes plus complexes qu’il n’y paraît chez Chalandon, Darrieussecq et Becker qui se sont évertués à proposer des protagonistes ni tout à fait solides ni absolument fragiles. De cette galerie de femmes toutes différentes jaillit de la nuance, une certaine noirceur et quelques lueurs. Restait néanmoins à distinguer un grand roman féministe parmi ce flot de publications.. Et c’est à une « outsideuse » venue de Belgique que revient le coup de cœur : Myriam Leroy et ses Yeux Rouges. L’ouvrage agrippant le mieux l’air du temps. Possiblement le choc de la rentrée !

Précédée par une belle réputation outre-Quiévrain, la journaliste de la RTBF n’en est pas à son coup d’essai. Son premier roman, Ariane, publié en 2018 aux éditions Don Quichotte, fut largement salué par la critique. Il s’agissait – déjà – du récit d’une amitié toxique. Un habile roman générationnel explorant le vice, les minauderies et autres drames propres à la période de l’adolescence. L’auteure était alors passée à quelques voix du Goncourt du premier roman et laissait entrevoir de belles promesses littéraires. La voilà remettant le couvert, profitant de la rentrée pour puiser cette fois sans détour dans son expérience intime. Ce second livre n’est pourtant pas un témoignage. Il constitue bel et bien une œuvre de fiction, un roman basé sur des faits réels, ancré dans une contemporanéité immédiate, nourri des différentes expériences de harcèlement dont a été victime la romancière.

Les Yeux Rouges (éditions du Seuil) transpire le vécu. La narration y est servie par un style à la précision clinique, aussi froid que peuvent l’être les mondes numériques. La forme sert ici le fond en un mélange de virtuel évanescent et de réalité sordide : tout commence lorsque la narratrice reçoit un message privé sur Facebook. Une banale invitation à « discuter », un semblant de drague dissimulé sous une nuée d’aimables compliments. Rien que de très classique à l’heure des réseaux sociaux. C’est pourtant là l’amorce d’un piège suffocant et insidieux conduisant de fil en aiguille au harcèlement. Au départ, on ne se doute de rien. On se laisse happer, comme la victime. Ernest Mag Myriam Leroy Yeux Rouges« Il s’appelait Denis. Il était enchanté. Nous ne nous connaissions pas. Enfin, de toute évidence, je ne le connaissais pas, mais lui savait fort bien qui j’étais », lit-on au tout début du livre. Denis est un bon père de famille. Un mari aimant. Il mène une vie sans histoire, écrit un peu, tient même un blog où « il se lâche ». C’est du moins ce qu’il raconte à la narratrice… Le grand mérite de Myriam Leroy réside dans cette façon de susciter doucement mais surement trouble, malaise et dégout à mesure de l’insistance du correspondant, lorsque l’on comprend, aussi, combien cette jeune femme qui raconte sa mésaventure au lecteur se confond en fait avec l’auteure… Il se joue dans Les Yeux rouges quelque chose de l’ordre de la révélation. C’est en effet dans toute sa réalité qu’est décrit l’enfer vécu quotidiennement par ces femmes médiatiques, journalistes, actrices, chanteuses ou sportives, qui jouissent d’un semblant de popularité et subissent les assauts récurrents de quidams cachés derrière leurs écrans. Quelque chose de proprement insupportable. A mesure que son nom et son visage deviennent des éléments jetés en pâture au public, à mesure que les tweets propageant des rumeurs et autres insultes fleurissent partout sur la toile, la narratrice s’enfonce, de fait, dans un mal-être profond. C’est de cette dépossession de soi et de son image dont parle très justement le roman. Du calvaire 2.0 d’une femme victime du harcèlement transformé, voire sublimé, en une puissante œuvre féministe.

Un grand livre féministe !

Dans Ariane déjà, on devinait le penchant de Myriam Leroy pour les engrenages. Cette fois-ci, Les yeux rouges présente une héroïne embourbée dans une mécanique lancinante. Une femme gagnée par la solitude, perdue dans une société qui minore son drame personnel, l’incite à ne pas répondre, à ne pas porter plainte (pour quoi faire ?), à ne surtout pas se venger d’un sale type qui lui gâche pourtant la vie (il ne le mériterait pas). Au fil des semaines, Denis poursuit tranquillement sa transformation, son harcèlement, ses basses œuvres. Il poursuit la narratrice, utilise des stratagèmes improbables pour contacter cette dernière, et montre surtout son vrai visage : celui d’un pauvre type amer, raciste et réactionnaire. Pour tuer le temps, Denis fabrique des photomontages où le visage de la narratrice est souillé de sperme et de sang. Tout cela se passe devant des milliers d’internautes qui ne disent rien, ou si peu… Le gentil père de famille a muté. Il s’incarne désormais en troll lamentable faisant du virtuel un royaume, une forteresse, ce lieu où personne ne peut plus l’arrêter.

Mais pourquoi donc faudrait-il lire Myriam Leroy, me direz-vous ? Pour comprendre ce qu’aucun roman n’avait jusqu’ici  Ernest Mag Myriam Leroyraconté : combien le harcèlement en-ligne et la misogynie ne relèvent pas du fait-divers mais plutôt du phénomène de société. Autrement dit : d’un mal aussi sourd que massif qui se propage en faisant un nombre incalculable de victimes. Dans son livre, l’auteure pointe également les limites et autres paradoxes du retour de l’écrit. L’on aurait pu croire qu’en échangeant par l’entremise des mots plutôt que par la voix ou l’image, la communication moderne entre hommes et femmes renouerait avec un semblant de romantisme. Il n’en est rien.

Pire, l’épistolaire 2.0, truffé d’émoticons et de dialogues furtifs, se transforme le plus souvent en amas décevant voire étouffant de relations dont on ne s’échappe plus. Ce que raconte Leroy en creux, c’est donc bien la transformation négative de Facebook et Twitter devenus des auxiliaires de l’humiliation et de l’isolement. Peut-être même les meilleurs agents de la libération de la parole sexiste et raciste… Reste une question : s’agit-il d’un roman d’humiliation ? Bizarrement non. Car quand bien même la narratrice ne se dessine qu’au travers d’agressions accumulées, le livre ne tombe jamais dans l’écueil de l’égotisme pleurnichard et de la victimisation. C’est même tout le contraire : Myriam Leroy signe un véritable roman féministe (mention spéciale pour la dernière partie du livre, particulièrement jouissive). Son calvaire, ou plutôt celui de sa narratrice, devient par construction didactique le nôtre. Il en faut de la force et du courage pour écrire comme Myriam Leroy !

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