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L’anti-journal de confinement : Olivia Elkaim : “Mes personnages m’ont quittée”

Olivia Elkaim 06©Patrice Normand

Alors que le confinement a fait naître un genre littéraire nouveau : le journal de confinement, Ernest a décidé de prendre le contre-pied. Nous avons choisi de discuter avec des auteurs et des autrices pour voir ce que cet instant si particulier provoque chez eux. Est-il source d’envie de création ou au contraire est-il source de vide, de désert, voire même de peur de la page blanche et d’un sentiment d’inutilité fort. Première autrice à nous raconter : Olivia Elkaim. Nous l’avions notamment rencontrée pour son sublime « Je suis Jeanne Hébuterne ».

Photos Patrice NORMAND

Nous avons l’image d’Epinal de l’écrivain qui pour écrire et pour créer se confine. Alors, ce confinement, idéal pour créer ou destructeur ?

L’idée de destruction est trop forte. Ce mot est radical et négatif. En revanche, je ressens un très grand vide, une très grande lassitude qui ne sont pas propices du tout pour écrire de la fiction. Heureusement que mon roman à paraître à la rentrée littéraire était terminé car je ne sais pas comment j’aurais pu travailler dessus dans ce contexte. Avec ce Covid, je ne pense littéralement qu’au vide, je n’arrive pas du tout à écrire de la littérature de fiction. Avant le confinement, je travaillais sur la création d’une pièce de théâtre. Cela est au point mort. Les seuls mots qui me viennent sont ceux des articles que j’écris pour le journal. (Olivia Elkaim est aussi journaliste à La Vie, NDLR).

Arrives-tu à définir ce qui te manque pour pouvoir créer ?

Je ne prendrais pas le problème sous cet angle. Ce qui nous arrive collectivement est brutal. Cela créé une sidération qui dure. C’est comme un état de deuil qui s’installe pour un temps long. Nous faisons en fait le deuil de notre vie d’avant. Il y a aussi une forme de colère par rapport à la façon dont l’épidémie a été gérée. La colère et l’état de deuil ne sont pas des engrais très fertiles pour l’imagination nécessaire à toute œuvre de fiction. Je pense même aujourd’hui qu’il sera très difficile de créer après tout ce bazar.

Au moment où l’on se parle, comme quand on est véritablement malade, je serais capable de rester une journée entière au lit pour contempler les fissures du plafond. Et d’ailleurs c’est aussi parfois l’expérience de la maladie que d’être contraint de ne pas bouger et d’attendre que ça passe. J’ai intériorisé très fortement cette idée et cette sensation.

“Notre écriture est constamment enrichie et cultivée par le monde extérieur”

Pessimiste. Non ? Pourtant, les écrivains et plus généralement les artistes ne sont-ils pas ceux qui vont nous permettre Olivia Elkaim 14©Patrice Normand par leurs imaginaires de penser laprès ?

Ce n’est pas mon envie en tant que romancière. Je ne sais pas me plonger dans ce type de fiction qui viendrait raconter l’après et le futur. Toutefois, les écrivains se nourrissent du monde pour tracer des perspectives ou des ressorts narratifs dans la vie de leurs personnages. C’est ce qu’a fait magistralement Jonathan Safran Foer avec le 11 septembre dans « Extrêmement fort et incroyablement près ». Ce qui serait dommage, ce serait de ne publier de cette crise que des journaux de confinement.

Un jour, peut-être, que l’expérience que constitue ce confinement pour nos sens, nos vies, nos corps, servira de matériau pour dire l’enfermement, l’entrave, la perte du connu et la plongée vers l’inconnu dans un roman que j’écrirai.

A tentendre, on a limpression qu’à linverse de lidée selon laquelle l’écrivain est forcément confiné pour créer il lui faut au contraire lextérieur pour dire son intérieur

Cette affirmation résonne en moi assez fortement. Je m’aperçois qu’en temps « normal », je suis toujours habitée par mes personnages. Ceux qui sont en création ou qui sont les héros de ce que je suis en train d’écrire. Depuis le 16 mars, ils ne sont plus là. Je ne les entends plus, je ne les ressens plus. Cela me fait dire que oui, si l’écrivain et plus généralement l’artiste, pour produire son œuvre se confine au sens où il se retire du monde le temps de la création, celle-ci est constamment cultivée et enrichie par l’extérieur, par les rencontres, par une promenade citadine à la fin d’une journée d’écriture ou l’ambiance d’un café où l’on vient faire sa pause. Les autres, nos frères en humanité, sont indispensables à notre création. Et aujourd’hui, ils nous manquent. Ils me manquent.

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