Chaque mois, Tanguy Leclerc choisit un livre en fonction de sa couverture. Il lit et il nous dit si le ramage est à la hauteur du plumage. Cette fois son regard s’est porté sur une petite fille avec une cigarette…Il nous raconte.
« L’enfance est pleine de désillusions », aimait à dire Bill Watterson, le créateur de la BD Calvin et Hobbes. Il est difficile de ne pas penser à cette citation lorsque l’on découvre la couverture de « Débâcle ». L’image de cette petite fille tout de rose vêtue, une cigarette à la main et qui semble trainer son mal-être, vous heurte lorsque vous tombez dessus. Instinctivement, on se dit que quelque chose cloche, cela saute aux yeux : l’expression de son visage triste contraste avec son allure qui, elle, renvoie à l’image de petite fille modèle et aux représentations idéalisées que nous nous faisons de l’enfance, une période bénie et précieuse où l’innocence côtoie l’insouciance.
La couverture du roman de Lize Spit nous rappelle que l’enfance charrie son lot de blessures : carences affectives, sentiment d’abandon, trahisons, injustices, humiliations… Autant de sentiments ici symbolisés par l’écœurement que semble provoquer la cigarette au personnage. La débâcle qu’annonce le titre du livre ne serait-elle pas celle des espoirs placés dans la vie par cette enfant ? Des espoirs qui, peu à peu, au grès des expériences vécues, se consument comme une cigarette, jusqu’à lui brûler les doigts, douloureusement.
Une autre interprétation peut être faite de l’image de cette petite fille en couverture de « Débâcle » : celle du reflet d’une adulte désabusée qui, le temps d’une introspection, plongée dans ses souvenirs, retomberait en enfance. Un reflet qui matérialise ainsi l’amertume d’avoir grandi trop vite, ou d’avoir emprunté les mauvais chemins pour s’accomplir.
Dans son roman, Lize Spit nous dévoile l’itinéraire d’une jeunesse déçue. Celle d’Eva, adolescente en quête de repères au sein d’une famille aux liens distendus. Entourée de son frère ainé, Jolan, et de sa petite sœur Tessie, elle surnage vaille que vaille dans un océan de mélancolie, à peine soutenue par des parents qui s’éloignent peu à peu l’un de l’autre. Un foyer instable où l’enfance n’a pas eu le temps de semer son bon grain ; où les enfants doivent palier aux manquements des adultes ; Où Eva n’a d’yeux que pour sa sœur, trop fragile pour supporter l’atmosphère de la maison et victime de troubles du comportement qui trahissent son mal-être : « La force qui me tiraillait avait disparu pour un temps. Je me disais que si je m’étais sentie invisible jusqu’alors, c’était à cause de Tessie, parce que je n’avais tenu à être là que pour elle. »
Son adolescence, Eva l’entame dans l’angoisse de voir le temps s’écouler sans qu’elle puisse contrôler son inexorable avancée : « Sur l’horloge du micro-ondes, les deux points entre les heures et les minutes clignotent toutes les deux secondes. Ils disparaissent trente fois de suite et soudain, il y a une minute de plus. Avant ils me faisaient penser à des yeux. Tant qu’ils restaient éveillés, rien ne changeait. Mais dès que ça clignotait, quand le temps fermait l’œil, alors on se mettait à vieillir, alors on se faisait ronger. »
Un livre qui bouscule
À Bovenmeer, petit village flamand sans relief, seuls deux autres bébés sont nés la même année qu’Eva : Laurens et Pim. Cette anomalie statistique rend les trois amis inséparables. Mais le temps d’un été, les pièges de l’adolescence s’insinuent dans leur amitié et finit par la faire imploser. Un « été meurtrier » dont Eva ne sortira pas indemne. La faute à un jeu pernicieux destiné à faire se déshabiller les plus belles filles du village devant les deux garçons, et qui va se retourner contre elle : « Je tourne les talons, récupère mon vélo. Le plus douloureux quand je me penche, à présent, ce n’est ni le frottement de mon entrejambe à nu contre la braguette, ni la colle qui tire les poils de mon pubis en séchant, mais le poids de leurs yeux sur mon dos, sur mes épaules ; Ils vont me regarder jusqu’à ce que je sois loin, que j’aie disparu. Alors seulement, ils vont retirer le saut du pas de la porte et fermer la boutique, soulagés. Avec ce tour de clé, c’est un peu de moi-même qu’on va me prendre, ce pour quoi j’avais économisé toute ma vie. Je ne sais pas si je dois pédaler vite ou lentement pour que ça devienne moins grave. »
La lecture de « Débâcle » nous rappelle que l’adolescence est un redoutable ascenseur émotionnel. Un chemin semé d’embûches dans la quête de soi. Une période éprouvante qui « ne laisse un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire », comme la définissait François Truffaut. Ce roman vous bouscule, vous oppresse, vous renvoie à vos propres souvenirs oubliés. Il n’est pas à glisser entre toutes les mains, surtout en période de confinement. Car lorsqu’on le referme, on aspire qu’à une seule chose : respirer.
Le passage que l’on a aimé
« Je lance un dernier coup d’œil au diaporama avant que l’image ne laisse place à une autre. Tessie et moi. Elle vient d’enfourner une poignée de chips, je tiens le sachet. Si je pouvais, là, tout de suite, je me ferais unidimensionnelle pour remonter le temps, me glisser dans cette photo, infiltrer ce moment, prévenir Tessie de ce qui l’attend, lui chuchoter : « Sauve-toi… ». (…). Je pourrais lui dire ça, mais ça n’avancerait à rien. Si une version trentenaire de moi-même s’était matérialisée sous mes yeux il y a vingt ans et m’avait dit « je sais ce qui va se passer, sauve-toi », Je n’aurais pas bougé d’un pouce. Tessie et moi, on serait restées à notre place, pas du tout parce qu’on se croyait heureuse, mais parce qu’il faut d’abord que les choses arrivent avant qu’on puisse les regretter ».
Toutes les “attrape couv'” sont là.



