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« A nos amis disparus »

Ernest Mag Amis Vincent Francois Paul
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Alors que mercredi soir, l’Elysée a annoncé le prolongement du confinement, Jérémie Peltier met le doigt sur ce qui nous manque profondément : les amis. Nos amis. Dans une danse amoureuse et amicale, Jérémie rend hommage à tous ces amis que nous ne voyons plus. Surtout, il dresse le projet des retrouvailles. C’est vibrionnant.

Ça ne rigole plus. C’est la Révolution. Beaucoup de choses ont déjà changé, témoignant de l’extrême gravité de la situation. Les chaînes d’info en continu font désormais intervenir des gens qui ont quelque chose d’intéressant à dire. Il y a des médecins, des directeurs d’hôpitaux, des réanimateurs, des urgentistes. On ne voit plus Albert Dupont, directeur de « Albert Dupont Conseil », qui nous disait que l’important, c’est la bataille de l’opinion ; le porte-parole de l’« Association nationale des défenseurs des consommateurs non-binaires » a également disparu de nos écrans du jour au lendemain alors qu’on aimait qu’il commente l’actualité, tout comme la vice-présidente du parti « La France soumise mais un peu consentante ». Tout change mes chers amis, tout change. Les gynécologues et autres proctologues sont à deux doigts (ou à une main, jeu de vilain) de poser leurs fesses sur toutes les places libres des plateaux TV, et on assiste à cela sans broncher, comme si l’arrivée des gens sérieux était normale.

Ça ne rigole plus. D’ailleurs, dans le monde du travail, ça ne rigole plus du tout. Les comptables et autres experts comptables sont devenus des héros dès le premier jour du confinement, tandis que le « Chief happiness officer » (on peut le traduire par « Directeur Général du Bonheur ». Fin de la blague merci), pourtant si indispensable hier[1], semble avoir perdu tous ses amis. Et à force de nous laisser durant nos réunions et nos apéros avec Zoom Zoom Zang dans ta Benz Benz Benz[2], je vous mets ma main propre à couper que les « Open space » vont devenir ringards dans le nouveau monde.

Globalement, ça ne rigole plus, et notamment financièrement. Le Parisien nous apprend que les « travailleurs du sexe » ont demandé au chef des armées un fonds d’urgence afin de permettre un revenu de remplacement le temps du confinement[3], et Paris Match nous informe que l’épouse du chef des armées a remercié Nabilla en personne pour avoir fait un don à la Fondation Hôpitaux de Paris – Hôpitaux de France [4]. L’union nationale, ça ne rigole pas.

DMes Amis Emmanuel Bove’ailleurs, quand l’application WhatsApp (qui sonne quand même beaucoup moins dans nos poches qu’au début de la guerre, vous avez remarqué ?) décide de restreindre la possibilité de transférer nos messages vers une seule discussion à la fois afin de « limiter la désinformation » (censure partout, justice nulle part !) [5], on nous notifie clairement, mes chers amis que le temps de la blague est terminé.

Nos matins témoignent d’ailleurs du fait que ça ne rigole plus, quand bien-même, on le sait, l’avenir appartient à ceux qui se lèvent seuls. « Quand je m’éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n’en ai jamais le courage ». Le début du premier roman du formidable Emmanuel Bove, intitulé Mes amis [6] (« le plus beau titre du monde » dit Jean-Luc Bitton dans la préface), résume je crois, assez bien, la condition actuelle de l’individu moderne mais confiné.

Sur BFM TV d’ailleurs, ça ne rigole plus non plus. Ils ont mis depuis peu une musique qui fait peur, comme celle qu’on entend dans le film Daylight, où Stallone (l’ancêtre de Raoult) doit faire sortir des survivants pris au piège à cause d’une explosion dans un tunnel qui relie Manhattan au New Jersey, explosion qui les empêche peu à peu de respirer.

Le tunnel, nous aussi, on aimerait bien en voir le bout (même si, dès que nous allons retrouver l’air libre, la perspective de nous faire dépister en nous enfonçant une tige très profond dans le nez doit, je crois, nous inciter à modérer notre excitation). Mais bon. C’est un fait. On veut sortir du tunnel. Et voilà qu’on nous parle tout à coup de « Relâchement ». Quel mot surprenant.

« Relâchement ». Est-on sérieux ? Les mots ont un sens. « Relâchement », c’est ce qu’on dit aux bons élèves quand ils ont un coup de « moins bien » au deuxième trimestre. C’est ce qu’on dit – dans une situation normale – aux élèves qui n’ont pas besoin de rester confinés chez eux dans leur chambre pendant le week-end qui précède la semaine du Bac car le contrôle continu leur a déjà assuré ledit diplôme (il faut d’ailleurs avoir une pensée émue pour toutes celles et ceux qui, jadis, dans les conditions actuelles du Bac, n’auraient jamais pu l’obtenir, étant privés de cette solution miracle et jusqu’alors intemporelle dite de la « révision au dernier moment » qui permet de réussir l’examen sur table).

C’est ça qui vous inquiète, le « Relâchement » ? Sincèrement, si le « Relâchement » est le summum de l’ambition des Françaises et des Français, il n’y a pas d’inquiétude à avoir. Le « Relâchement », c’est une « Diminution », un petit « Ralentissement ». Et c’est de ça dont on a peur ?

« En sortant, vous allez vraiment faire des « p’tites soirées » et des « p’tits verres », sérieusement ? Nous, on fera plutôt, une tziganade »

D’après une étude réalisée par Kantar Profiles et publiée le 3 avril, à la question « Quelle est la première chose que vous comptez faire à la fin du confinement ? » – avec une seule réponse possible –, 31% des Français ont répondu qu’ils souhaitent simplement inviter chez eux leurs proches ou leurs amis. Le deuxième projet le plus plébiscité (20%) consiste également à sortir boire un verre ou dîner dans un restaurant [7].

Est-on sérieux ?  Ernest Mag Tziganade AmisC’est un projet ça ? C’est votre projet comme dirait le chef des armées ? Alors on veut se faire un « p’tit dîner », pépère, on va faire une « p’tite soirée », on va s’organiser un « p’tit ciné » et une « p’tite expo » ? C’est une blague ? Quel est donc ce pays qui voit petit, qui pense petit ? En sortant, vous allez retrouver vos amis. Vous allez devoir les honorer comme il se doit. Et c’est ça votre projet ?

Quelles sont les amitiés, les véritables amitiés, nées et structurées uniquement autour de « p’tites soirées » et de « p’tits verres » ? Vos amitiés auraient-elles eu une seule chance de survivre sans la folie des grandeurs que vous leur avez fait vivre au début et à de multiples reprises depuis leur naissance ? Vous avez oublié que le génie de vos amitiés est né de l’ivresse partagée avec vos amis ?

Ce n’est pas d’un relâchement dont on a besoin en sortant, ce n’est pas d’une attitude petits bras ! Ce n’est pas d’un assouplissement, mais d’une évasion entre amis. D’une grande évasion entre amis ! Il faut vouloir du grand, toujours. Du gros, toujours. Refuser une « p’tite bière » mais en demander un litre ! Il ne s’agit pas de rêver d’un « p’tit dîner » mais d’une orgie culinaire avec vos amis !

Le grand film de Mario Monicelli, Mes chers amis, sorti en 1975 résume parfaitement le projet : il faudra se sentir d’humeur tzigane avec vos amis : partir avec eux à l’aventure, sans but, pour une évasion qui peut durer un jour comme une semaine. Toute la beauté de la « Tziganade » c’est ça : la liberté, l’inventivité, le désir. Comme l’amour : ça naît quand ça naît. Et quand c’est parti, inutile d’insister, c’est parti.

Vous savez, c’est se retrouver à une heure imprévue, se rendre à une soirée imprévue qui dérape à un moment, vous retrouver ensemble avec votre bande dans une voiture dont vous ignorez l’identité du chauffeur, c’est vous mettre à danser ensuite avec des inconnus, c’est vous laisser glisser ensemble par les vagues du hasard et terminer à manger des huîtres à 6 heures du matin les poches pleines, non plus d’attestations de sortie mais de tickets de carte bleue. C’est boire ensemble jusqu’à la dernière goutte pour faire déborder le vase. Car c’est bien connu, les liens du vin sont aussi forts que les liens du sang [8].

Alors peut-être que les chemins entre vous et votre bande s’arrêteront à un moment de la nuit. Mais n’ayez crainte : vos amis seront là dès le lendemain pour vous féliciter ou pour vous ouvrir les yeux comme chante Adamo [9], quand vous leur raconterez comment s’est passé ce « dernier verre » avec cette fille, vous savez, ce verre dont l’un des plaisirs est de ne pas savoir exactement comment ça va se terminer ; ou alors de le savoir très bien mais en mimant le contraire. En faisant comme si, tout en sachant que cela va se conclure comme ça. Philippe Roth appelle cela « les voiles pudiques de la danse amoureuse » [10].

« Avec les amoureux de la farce qui prennent la vie comme un jeu »

Et surtout, il s’agira de s’évader avec des amoureux de la farce, les plus singuliers et les plus excentriques, ces amis qui prennent la vie comme un jeu, ces individus à qui nous devrions dire merci avant même de dire « Allô » à chaque fois qu’ils nous appellent, ces individus que nous devrions applaudir chaque soir à 20h à nos fenêtres, que nous devrions acclamer à chaque fois qu’ils entrent dans une pièce avant même d’avoir prononcé un mot. Qui se mettent à jouer de la trompette en pleine nuit juste pour vous faire rire, juste par générosité, comme pour vous faire un cadeau. Ceux qui sont riches de leur jeunesse éternelle, de leurs sourires et de leurs blagues, ceux qui, jamais, ne vous donnent le sentiment que vos plus belles années sont derrière vous.

L’excellent Denis Grozdanovitch les nomme les « Excentriques » et les « Singuliers » dans son très beau livre Dandys et Ernest Grozdanovitch Dandys Excentriques Singuliersexcentriques. Les vertiges de la singularité [11]. Il y dresse le portrait de tous ces « originaux » croisés au cours de sa vie, il fait l’éloge de ces « pourvoyeurs de la fantaisie et du comique sans lesquels l’existence triviale nous paraît s’enliser dans une insipidité sans borne », ceux qui sortent de l’ « individualisme de masse » pour conserver leur comportement décalé, leur singularité, leur côté fantasque, et qui nous procurent un amusement permanent à chaque moment passé à leurs côtés.

Il faudra donc, à la sortie, embrasser les extravagants, les protéger, les remercier d’être là et de nous nous faire tenir debout.  Remercier ceux dont le premier réflexe est de se marrer face à l’absurdité de ceux qui se prennent trop au sérieux. Ceux qui ressemblent à Max, l’un des « personnages » de Grozdanovitch, qui, réagissant à un échange avec des jeunes barricadiers en plein milieu de Mai 1968, lui dit :

– Ah ! On continue de se marrer, non ? C’est qu’eux aussi ils se prennent vachement au sérieux, non ? Ils veulent tout foutre en l’air et ils pensent que ce sera forcément mieux après. C’est l’exact opposé de ceux qui pensent que c’était mieux avant. C’est drôle et à mon avis tout ça se mord la queue, c’est trop symétrique…Et puis rien ne se passe jamais comme ça dans la réalité, tout avance toujours plus ou moins de biais (…). Je vous fiche mon billet que la plupart de ces braves jeunes gens finiront cadres dans la pub ou dans la finance, et il y aura quelques bonnes choses pour quelques-uns et pas grand-chose pour les autres.

On ne connaît pas vraiment les règles du jeu pour le monde de demain. Par contre, pour la blague, je crois qu’on aura toujours les cartes en main. Car la vie naît dans la farce et non dans les choux.

C’est donc notre projet à nous. Mes amis.

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[1] « Bien-être au travail : Chief Happiness Officer, un métier en vogue », Les Échos, 18 septembre 2017 : https://solutions.lesechos.fr/equipe-management/c/bien-etre-travail-chief-happiness-officer-metier-vogue-6695/

[2] « Coronavirus. Zoom, l’appli des réunions et des apéros plébiscitée mais aussi contestée », Ouest France, 7 avril 2020 : https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/coronavirus-zoom-l-appli-des-reunions-et-des-aperos-confines-plebiscitee-mais-aussi-contestee-6802540

[3] « Covid-19 : les travailleurs du sexe demandent à Macron un fonds d’urgence », Le Parisien, 6 avril 2020 : http://www.leparisien.fr/societe/covid-19-les-travailleurs-du-sexe-demandent-a-macron-un-fonds-d-urgence-06-04-2020-8294949.php

[4] « C’est Brigitte Macron au téléphone » : Nabilla félicitée pour son don, Paris Match, 5 avril 2020 : https://www.parismatch.com/People/C-est-Brigitte-Macron-au-telephone-Nabilla-felicitee-pour-son-don-1681031

[5] « Coronavirus : pour limiter la désinformation, WhatsApp limite la possibilité de transfert de messages », Le Monde, 7 avril 2020 : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/04/07/pour-limiter-la-desinformation-whatsapp-limite-les-possibilites-de-transfert-de-messages_6035844_4408996.html

[6] Emmanuel Bove, Mes amis, Editions de l’Arbre vengeur, 2017. Livre publié pour la première fois en 1924.

[7] « Sondage – Quelle elle la première chose que les Français comptent faire après le confinement ? », Europe 1, 3 avril 2020 : https://www.europe1.fr/societe/sondage-quelle-est-la-premiere-chose-que-les-francais-comptent-faire-apres-le-confinement-3959460

[8] Jules Romains, Les Copains, Gallimard, 1972. Roman publié pour la première fois en 1913.

[9] Salvatore Adamo, Que sont mes amis devenus ? :

[10] Philippe Roth, La bête qui meurt, Gallimard, 2006 (première parution en 2004).

[11] Denis Grozdanovitch, Dandys et excentriques. Les vertiges de la singularité, Grasset, 2019

Toutes les chroniques d’arrêt d’urgence de Jérémie Peltier sont là.

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