Il y a quelques semaines, Ernest était le premier média à vous parler de l’excellent roman de Thomas Bronnec “La Meute” (éditions Les Arènes) autopsie de notre perte collective et politique sous l’influence combinée des réseaux sociaux et des chaînes d’information en continu. Comme nous aimons aller au fond des choses, nous avons rencontré Thomas Bronnec. Au menu : réflexion sur le rapport entre réalité et fiction et sur la façon dont naissent les histoires.
Comment est née l’idée de ce livre “La Meute” ?
Thomas Bronnec : Ce roman s’inscrit dans le sillon de mes deux précédents “Les Initiés” et “En pays conquis” qui plongaient le lecteur dans le monde de la technocratie de Bercy et ensuite dans celui des conseillers ministériels et la montée de l’extrême droite. Avec “La meute”, j’avais envie d’explorer les relations complexes entre médias et politiques dans ce monde toujours plus rapide et gouverné par l’hystérie collective des réseaux sociaux et des chaînes info. Ces trois ouvrages (qui peuvent être lus séparément sans en compromettre l’intrigue ou l’intérêt, NDLR) constituent en quelque sorte un ensemble et une forme de trilogie puisque certains personnages sont présents dans les trois. Ils sont surtout le monde politique parallèle que j’ai créé et qui permet à mon imagination d’auteur de travailler.
Monde politique parallèle dites-vous, comment gérez-vous le rapport entre réalité et fiction ?
La différence entre les trois ouvrages est que si les deux premiers sont des fictions issues de mon travail de journaliste, celui-ci est d’abord le résultat de mon envie de partir de cet individu qui a envie de revenir en politique et du rapport qu’il entretient avec les médias. Ici, le ressort de mon envie au départ est de traiter un destin intime et une problématique personnelle quand mes deux autres livres se voulaient en premier lieu être des fictions au sein d’un système. Aussi, je serais tenté de dire que le rapport entre la réalité et la fiction, ici, est plus éloigné que dans mes livres précédents. Toutefois, je considère que l’auteur est forcément immergé dans son monde et qu’il fait de la fiction à partir du réel.
Et pourquoi avoir choisi de créer un monde politique parallèle ?
Mon idée est d’installer une série qui raconte la politique contemporaine. Dans ‘La meute’, je voulais m’attaquer à la relation entre médias et politques aujourd’hui agrémentée des réseaux sociaux. Quand j’écris le storyboard de cette histoire, mon envie est aussi d’aller interroger le concept de vérité et de fake news. Là-dessus, le mouvement #metoo explose et conduit la fiction aussi vers ce mouvement de fond. J’espère parvenir, à travers mes romans, à décrire les mouvements de fond qui structurent nos mondes politiques et médiatiques.
“Créer un monde politique parallèle pour analyser le nôtre”
Dans “La Meute“, deux conceptions sur ces mondes politiques et médiatiques s’opposent. D’un côté, l’ancien président, François, qui veut revenir et qui ne comprend pas toujours pourquoi les médias et les réseaux sociaux sont aussi agressifs et demandeurs de transparence. De l’autre côté, Claire, jeune ambitieuse qui utilise toutes les ficelles du nouveau monde médiatique et politique pour parvenir à ses fins. Dans ce combat, car c’est un combat âpre, où se situe la voix de l’auteur ?
La voix de l’auteur est dans chacun des personnages. Dans les interrogations et les effarements de François comme dans les emportements enthousiastes de Claire. L’idée est de donner à voir. Dans cette époque où les politiques et les médias sont mal-aimés et sont considérés comme une élite qui ne connais pas le pays, les réseaux sociaux sont venus dans un premier temps apporter de nouveaux regards. Obligeant les journalistes à être plus exigeants dans leur façon de travailler. Toutefois, les réseaux aujourd’hui ne sont pas le lieu de débat qu’ils pourraient être. Ils sont une arène d’affrontement où la meute est présente. Pour les politiques, comme pour les citoyens, cela interpelle. Ma voix d’auteur n’est pas de dire blanc ou noir, mais de décrire et d’interpeller.
Qu’est ce que la fiction apporte de plus à un essai de journaliste pour le lecteur et pour l’auteur ?
Je ne poserais pas la question comme cela. Je me demanderais plutôt pourquoi nous racontons des histoires. Peut-être parce que cela crée une expérience sensible pour le lecteur et qu’il envisage alors les choses différemment. Pour l’auteur, c’est différent. Cela permet de créer des mondes. Désormais, j’ai un monde politique à moi, qui m’attend presque. Après le travail n’est pas du tout le même. Quand j’ai l’idée du roman, je me mets à écrire tous les soirs de 22h à minuit environ. Cela me laisse sur le flan. Ce n’est pas du tout pareil quand on travaille en tant que journaliste sur un sujet.
Y-a-t-il un évènement déclencheur de votre envie de fiction ?
C’est venu assez tôt. A 22 ans, j’ai écrit un roman, “Leo L’ivresse” où je parlais beaucoup de moi. Il a été publié. Et est passé complètement inaperçu. Mais cela m’a libéré. Cela voulait dire que j’avais pu en terminer un et que c’était possible. Ensuite, j’ai écrit pendant dix ans et rien n’a été publié. Normal. Ils n’étaient pas bons. Pas assez décentré par rapport à moi-même. Et puis, je suis parti comme journaliste au Vietnam. C’est une terre d’histoires dans laquelle tout est plus grand que nous. C’est alors que j’ai écrit – grâce à toutes les rencontres faites – mon deuxième roman “La fille du Hanh Hoa” chez Rivages.
Pas assez décentré par rapport à vous même, disiez-vous pour expliquer les échecs. Pour écrire de bonnes histoires, il faut se décentrer ?
Je le crois oui. Je ne suis pas un amoureux de l’autofiction. Le décentrement est obligatoire si l’on ne veut pas tourner en rond. Je crois beaucoup à l’imaginaire.
A la lecture, vos trois livres “Les initiés“, “En pays conquis” et “La Meute” font penser au grand roman noir français, celui de Frédéric Fajardie, Didier Daeninckx, ou encore Jean-Patrick Manchette. Ils concevaient leurs romans comme une façon de parler du monde…Sont-ils des références pour vous ?
C’est marrant car en fait, j’ai découvert ces auteurs sur le tard. Bien après avoir commencé moi-même à écrire. Donc je ne peux pas dire qu’ils aient exercé une influence sur ma façon d’écrire. Mes influences viennent plutôt de Sébastien Japrisot dans la façon d’écrire et de raconter une histoire. Ce qui a aussi beaucoup joué sur ma façon d’écrire et d’imaginer des fictions, ce sont les séries avec leur science du cliffhanger et leur capacité à raconter des histoires chorales.
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