C’est un des livres-star de la rentrée littéraire. Dans Le Général a disparu (Grasset), Georges-Marc Benamou nous fait vivre l’intrigante disparition du Charles de Gaulle, le 29 mai 1968 comme un thriller haletant. Le lecteur suit alors le héros français heure par heure, sur le mode de l’introspection. On retrouve dans ce roman historique salué par la critique – et par Ernest ! – une galerie de personnages aux ambitions pas toujours avouables, de Pompidou à Foccart en passant par un jeune loup aux dents déjà longues, Jacques Chirac !
Contrastant avec l’image légendaire d’un de Gaulle infaillible, Benamou étonne. Au lecteur, il propose une vision nuancée, intimiste et touchante d’un héros en proie au doute alors que la jeunesse française révoltée lui commande de partir. Au regard du parcours de son auteur, ce nouveau livre sonne comme un clin d’œil, presque une façon de boucler la boucle. Car raconter de Gaulle si précisément après avoir recueilli des années durant les mémoires de son plus grand adversaire politique, François Mitterrand, relevait du défi. C’est ce triple intérêt historique, politique et littéraire que nous questionnons ici, à l’occasion d’un entretien avec Georges-Marc Benamou.
La question nous brule les lèvres : Pourquoi de Gaulle ? Pourquoi de Gaulle, quand, comme vous, on a tant côtoyé et tant écrit sur son plus grand adversaire politique, François Mitterrand ? Est-ce de la fascination ? L’envie soudaine d’aller sonder les cœurs et les âmes du « camp d’en face » ?
Georges-Marc Benamou : Au fond, il s’agit d’une fascination pour les grands monarques finissants. Les puissants au crépuscule… La meilleure définition que j’ai pu trouver de ces personnalités hors-normes se trouve dans Shakespeare. Il nous dit, en somme, que les rois sont les personnages les plus intéressants sur le plan humain par l’excès des sentiments. C’est peut être de Gaulle que je raconte dans le livre mais c’est aussi – et surtout ! – l’allégorie d’un prince finissant…
Avec de Gaulle, il y a de l’attachement ?
J’ai écrit sur de Gaulle plusieurs fois, notamment dans la presse. Il incarne une figure qui m’intéresse. Ce cher et vieux pays… Ca se télescope également avec des sentiments très personnels. Quelque part, ce livre est né alors que j’avais 10 ans. J’avais été effrayé, je l’avoue, par Mai-68. Ca m’avait fait peur, vraiment !
Pourquoi ?
J’y retrouvais le chaos que j’avais connu tout petit, pendant la guerre d’Algérie.
Que se passe-t-il dans votre esprit d’enfant vivant l’effervescence de 68 ? Une peur du vide ?
Non… Du chaos ! A cet âge-là, comme dit bien Camus, on a envie que le monde ne se décompose pas. Je n’aime pas le désordre. Ce jour-là, en haut du boulevard Saint-Michel, j’ai peur en voyant le spectacle des barricades. Et je me mets soudain à penser à Charles de Gaulle avec beaucoup d’affection. De l’affection alors que dans la famille on n’aimait pas trop de Gaulle puisqu’il nous avait fait partir d’Algérie ! Dans mon esprit, c’était différent, évidemment : je me demandais ce qu’il faisait dans son château, comment il parvenait à composer avec tous ces jeunes sortis dans la rue ? J’avais à ce moment-là beaucoup de compassion car il se trouve que mon grand-père paternel était le sosie de De Gaulle. Tout ça est un peu compliqué, je sais (rires !). Quand ces éléments cristallisent, ça fait un roman.
On a longtemps interprété le court exil du président de Gaulle à Baden-Baden comme une manœuvre habile… Or, dans Le Général a disparu, vous venez raconter une toute autre version de l’histoire…
Depuis Louis XVI et la fuite à Varennes, cette possibilité d’une défaillance du père et la crainte et le choc quelle produit sur la population en dit long sur le pays, ses vertiges, ses faiblesses. Au fond, on n’a toujours pas résolu ce problème. On demeure effrayés sans le dire par ce trou noir que constitue le départ du père. Bizarrement, on n’a jamais voulu regarder en face la fuite de De Gaulle, ne serait-ce que l’interroger. On s’est arrêté à la possibilité d’une manœuvre. Pourtant, le principal intéressé le dit lui-même : il fait l’aveu d’une « grande vague de tristesse qui a failli l’emporter comme en 1940 ». Eh bien, même quand il le dit, on ne l’entend pas ! Comme si la défaillance de ce père la nation faisait peur… Contrairement à ce que dit la légende gaulliste savamment entretenue par le général de Boissieu, c’est bien une défaillance, toutes les sources fiables s’accordent à le dire, des mémoires de Pompidou à celles de Massu.
Tout cela contraste totalement avec l’idée que l’on se fait du général de Gaulle : un indéboulonnable qui ne doute jamais. Un phare dans la tempête… Vous en faites, vous, un être beaucoup plus complexe…
Si vous voulez comparer avec Mitterrand : Mitterrand était un roseau, c’est une banalité de le dire. De Gaulle, c’est un chêne, massif ! Sauf que par moment, en cas de très forte tempête par exemple, le chêne s’arrache. Et puis les chênes ont les abat…
Comment écrit-on un livre comme le Général a disparu ? Quel a été votre travail de recherche et de documentation ? Et peut-être plus important encore : quelle est la part d’invention ?
C’est mon deuxième roman historique. Pour ce genre de travaux : je lis absolument tout ! Tout, tout, tout ! Surtout les témoins, les journaux puis les historiens. Dans cet ordre, j’insiste, cela importe. Je me nourris d’un maximum de sources. Puis je laisse reposer la pâte. En faisant cela, il y a des détails qui viennent vous fulgurer. Ainsi ce détail que l’on retrouve dans les journaux de Pompidou, de Massu, de Foccart : le 28 mai 1968, dans l’après-midi, madame De Gaulle est malmenée par des petites mains du Bon Marché. Le soir-même, elle a un malaise. Le diner est interrompu. On lui sert le repas dans sa chambre. Je me nourris de ces petits détails-là. Comme de la fameuse histoire de l’homme à la DS croisé dans Paris. Ce dernier conteste, lui aussi, le pouvoir en place. Si un conducteur bien sous tous rapports de DS pense du mal du général, alors c’est foutu! C’est peut-être la goutte d’eau qui convainc De Gaulle de la nécessité de partir…
Comment l’homme de l’appel du 18 juin, celui qui a redonné son rang à la France, l’a fait admettre dans le concert des
nations et surtout des vainqueurs, celui qui a contribué à abattre le Reich, comment cet homme peut-il, quelques années plus tard, se sentir menacé par 15 000 gus échevelés, se demande un des personnages de votre livre…
Quand on se remet dans l’ambiance de l’époque, que ce soit la Libération ou les évènements de 68, on ne connaît pas, par définition, la fin de l’histoire. Et donc, le 27, le 28 mai 1968, on craint bel et bien que la foule entre dans l’Élysée. On se demande si De Gaulle risque de finir comme Louis XVI. On pense globalement que ça va mal finir. Des cris révolutionnaires résonnent dans Paris. Il y a ce sentiment d’être piégé.
Une hypothèse surgit après lecture : et si votre livre était, en fait, une tentative de réhabilitation de Mai 68 en tant que révolution véritable ?
Je ne sais pas… 68 fait vaciller De Gaulle, incontestablement. C’est un moment majeur de notre Histoire. Est-ce une révolte ou bien une révolution ? Je continue à penser, un peu comme Mitterrand d’ailleurs, qu’il s’agit tout de même plus d’une révolte, avec des revendications sociétales très fortes. Je ne suis pas issu de cette génération directement, mon regard est donc extérieur. Dans Mai-68, il y a cette part d’héroïsme mais aussi de ridicule dans les slogans, l’extrémisme… Il ne s’agit pas de faire ici le procès du mouvement dans son ensemble. Je demeure simplement ambivalent dans mon rapport à cette chose qui a entrainé quelques ruptures, notamment au niveau de la cohésion sociale.
“Le Gaullisme est mort avec de Gaulle”
Dans le Général a disparu, ce qui frappe est cette défiance du premier des français pour les élites généralement et plus particulièrement ses ministres issus d’ULM, des grandes écoles qui l’entourent…
C’est un militaire, de Gaulle ! Il n’a pas encore d’énarques face à lui, ils arriveront un peu plus tard. Pour l’heure, ce sont des ulmards, des agrégés ou des normaliens qui forment l’armature du pouvoir et qui entretiennent une certaine complicité bienveillante avec les révoltés de 68. Ça rend fou De Gaulle ! Historiquement, les rapports entre ces deux corps ont toujours été difficiles. Ce sont deux mondes totalement différents.
En parlant de révolte, de palais assiégé et de pouvoir vacillant, on ne peut s’empêcher de penser aux Gilets Jaunes…
La thématique de l’Élysée assiégé était une vraie question en 68. On se posait alors peu ou prou les mêmes questions autour du maintien de l’ordre dans Paris qu’à l’heure actuelle. En cas de tentative d’intrusion, faut-il tirer sur les manifestants ou pas ? Amener des canons à eaux pour rétablir l’ordre ? Des tanks ? La différence est qu’en 68 on avait tout un pan du peuple, c’est-à-dire des millions de personnes, qui voulait faire tomber le prince du cheval. Avec les gilets jaunes, c’est différent. L’opposition s’entend sur un temps long et discontinu. Reste la même difficulté à gouverner un peuple français complexe, sanguin, aux réactions parfois violentes et inattendues. C’est ce que dit De Gaulle mais finalement aussi Jules César…
Dans vos précédents livres, vous racontiez comment Mitterrand méprisait ses successeurs. Même chose pour De Gaulle ?
Sûrement ! Mitterrand les appelait les « petits gestionnaires »… (silence) Au fond, il faut abandonner cette idée d’un gaullisme qui aurait perduré, survécu à Charles de Gaulle. C’est une illusion ! Le gaullisme est mort en 69, tout ce qui vient après est imposture. Aujourd’hui tout le monde est gaulliste… Dans le livre, cette scène du conseil des ministres du lundi 27, qui est un peu imaginée, certes, relate néanmoins un fond de vérité. On y voit Pompidou autour de la table. On observe également la manière dont le jeune Chirac, alors secrétaire d’État, envisage de Gaulle : comme un vieillard ! Comme un vieillard qui doit dégager ! Il faut sortir de l’histoire pieuse car c’est dans cette violence que l’on était alors. La bourgeoisie avait choisi son cheval : Pompidou. L’exfiltration du gaullisme par la bourgeoisie a été très violente…
Photos : JF Paganelli/Grasset
Tous les entretiens d’Ernest sont là.



