Nicolas Chemla est l’auteur de “Monsieur Amérique”. Ce livre c’est le romancier, essayiste, chroniqueur et intellectuel Paul Vacca (que tout le monde devrait lire, on vous parle de lui ici) qui nous l’a fait découvrir. C’est un roman puissant et profond sur la quête des rêves ou des chimères. Comme Paul avait vraiment aimé ce livre, nous lui avons demandé d’aller interviewer l’auteur, Nicolas Chemla. Pour la recension du livre, c’est dans notre livre du vendredi cette semaine.
Par PAUL VACCA
Monsieur Amérique, c’est le roman vrai – mais aussi le vrai roman – de Mike Mentzer qui entre 1975 et 1985 incarna aux Etats-Unis et sur les podiums du monde entier, l’homme idéal, avec la perfection des formes classiques. Il fut l’un des monstres sacrés de cette discipline qui s’invente alors : le bodybuilding. Après deux essais passionnants : Luxifer sur le luxe qui nous possède, et Les Bourbours sur les “bourgeois bourrins”, Nicolas Chemla publie ce premier roman envoûtant comme un diamant noir. Rencontre.
Vous vous êtes déjà illustré avec deux essais. Monsieur Amérique est votre premier roman. Quand avez-vous la première fois eu l’idée de l’écrire ? Pourquoi un roman ?
Mes premières notes sur le sujet datent de novembre 2015. Peu de temps après Luxifer, et avant les Boubours, m’était venu l’idée d’un livre faisant le lien entre Mapplethorpe, Lucifer, la photographie et le bodybuilding procédant d’un même projet de « Golem à l’envers » : transformer l’organique en minéral, la chair en pierre, le muscle en marbre. Ce n’est qu’après avoir croisé au cours d’une conversation avec mon prof de sport de l’époque la figure de Mike Mentzer que m’ait venu l’idée de tirer un roman de ce destin si évidemment romanesque ! Pourquoi un roman ? La convergence de deux forces : d’un côté, mon désir depuis longtemps d’écrire un « vrai », un « grand roman » comme je les aime – tout sauf de la petite confession intime ou du drame social plus ou moins opportuniste – mais sans trouver de sujet. Je voulais faire quelque chose de « nécessaire », de non superflu, à la fois inédit et inévitable. De l’autre, une fois découvert l’histoire de Mike, le format s’est imposé comme une évidence – une forme colossale à la démesure du sujet. Et puis tous les ingrédients d’un bon scénario hollywoodien étaient là, à la fois fresque, tragédie, mythe, conte gothique – et, de par le sujet, réflexion sur la forme elle-même, légende et réalité, fiction et fait, écriture et mémoire.
“Le titulaire de la chaire de médecine du collège de France dans les années 1880 s’injectait de la testostérone prélevée sur des cadavres d’animaux.”
Quelle est la chose la plus surprenante que vous ayez apprise en l’écrivant ?
Je ne sais pas par où commencer ! Que même le simple mouvement de flexion de bras à l’haltère ne fait pas sens d’un point de vue biomécanique ? Que Gold’s Gym à Venice Beach, qui est encore aujourd’hui « la Mecque du bodybuilding », était tenu par un roi du porno Gay dans les Années 70 ? Que Eugen Sandow, première star planétaire du fitness à la fin du 19e siècle, était adulé de par le monde, a eu son corps moulé et exposé au British Museum et discutait avec les chefs d’État d’Europe et des États-Unis des moyens d’amélioration de la santé « virile » des citoyens ? Que Arthur Jones, inventeur des machines Nautilus et inspirateur de Mike, était l’un des hommes les plus riches des États-Unis au début des années 80 et possédait à l’époque la plus grande flotte d’avions privés du pays ? Je crois que l’histoire la plus incroyable demeure celle de Charles Brown Sequard, qui tint la Chaire de Médecine du Collège de France dans les années 1880, et qui fut le premier à s’injecter de la testostérone prélevée sur des cadavres d’animaux et à en observer les effets « revigorants » à 72 ans – il fut ridiculisé par la suite pour sa « prétention », pourtant avérée, d’avoir trouvé un élixir de jouvence.
En quoi le livre que vous avez écrit est-il différent du livre que vous aviez l’intention d’écrire ?
Il y a eu bien sûr un travail d’édition et de montage, à la manière du bodybuilder qui travaille le volume pour obtenir plus de « cuts » et de précision. Mais à vrai dire, le livre terminé est étrangement proche de ce que j’avais en tête dès le départ – même si je me suis posé pas mal de questions sur la meilleure structure narrative pour traiter le sujet, et les questions classiques de « la voix », première personne ou narrateur omniscient ou récit choral, etc. Les vraies différences, il y en a deux : d’abord, le récit n’en finissait pas de prendre de l’ampleur au fur et à mesure que je découvrais la richesse des démarches intellectuelles, véritablement pionnières en leur temps, de Mike et d’Arthur Jones, les liens avec la tech, le digital, les mathématiques chères à Leonard de Vinci, mais aussi l’influence de Mishima, Philip K Dick, etc. Ensuite, et ça a été une sorte de choc alors que je m’approchais de la fin : la révélation du caractère « proustien » du récit, quand j’ai compris qu’en fait j’étais pour ainsi dire en train d’écrire le roman sur lequel travaillait Mike à sa mort – mon récit devenait celui du « devenir écrivain » d’un héros romantique.
Qui est l’artiste (pas un écrivain) qui vous a influencé dans votre travail ?
Mapplethorpe évidemment, pour son regard sur le muscle. Dans un autre registre, il y a du David Lynch dans le roman – l’étrangeté du rêve américain fissuré. Et finalement une influence essentielle à mes yeux : Werner Herzog pour son exploration des liens entre l’extase et la vérité. D’ailleurs, son premier court métrage, Herakles, établit un rapport, une conflagration, entre le bodybuilding et la destruction, le corps et la guerre, l’ordre et le désordre, le beau et le sublime et le grotesque….
En quoi ce livre vous a-t-il changé ?
EN dehors de ma manière de m’entraîner ? En ce qu’il m’a convaincu un peu plus encore des vertus de l’individualisme rationnel – que les plus beaux rêves s’élaborent dans la solitude, et qu’il faut se tenir le plus possible à l’écart des « multitudes viles » et de leurs fausses idoles.
Monsieur Amérique, Nicolas Chemla, Séguier



