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Manuel Blanc : “faire l’inventaire des codes masculins et féminins imposés”

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“Les Corps électriques” de Manuel Blanc est certainement l’un des romans les plus surprenants de l’année. Nous vous en parlions ici. Avant de partir en vacances, achetez-le. Vous ne le regretterez pas. Rencontre passionnante et électrique avec l’auteur, Manuel Blanc.

Toutes les photos sont signées Patrice Normand

Manuel Blanc

Photo : Patrice Normand

Quel roman prenant, surprenant. Virginie est une trentenaire qui rencontre la pole dance un peu par hasard et s’y jette corps et âme pour avancer dans sa vie, quitter son amoureux qui n’en n’a plus que le nom et retrouver sa féminité. Virginie va d’une façon particulière faire la connaissance de son frère jumeau qui deviendra de plus en plus présent, oppressant dans la recherche de son père qu’elle n’a jamais connu. C’est donc aussi une histoire d’hommes, de ses hommes, passés, présents et à venir. Durant sa quête, la narratrice échafaude de nombreux scénarios, veut anticiper ce qui va se passer pour mieux le gérer. Ne pas, ne plus perdre la main sur sa vie, sur cette mise au point avec les hommes. Le style de Manuel Blanc passe du vif et rapide au lent et envoûtant en fonction de l’état d’esprit de Virginie. Le côté féminin de l’auteur se glisse dans ses descriptions de pole dance, sensuelles, érotiques, provocantes mais jamais vulgaires rendant votre corps électrique lui aussi!!!

Pourquoi ce livre ?

Quand j’ai fini mon premier livre Carnaval, j’avais déjà en tête de travailler autour d’un personnage féminin qui aurait une profession en lien avec le corps. Cela fait donc très longtemps que cette histoire m’habite. L’autre idée était de travailler autour de la mémoire de nos vies. De ce que font les évènements dans notre cheminement intellectuel. Je me suis au départ lancé dans un livre dans lequel il y avait deux personnages centraux. Un homme et une femme, Virginie. J’avais un fil qui se déroulait avec ces deux personnages et une trame de thriller. Il était prêt à pâraître et pour des raisons de circonstances, cela ne s’est pas fait. J’ai repris mon bâton de pèlerin et j’ai rencontré Lisa Liautaud à L’Observatoire. Elle a lu, a aimé. Avec une réserve : selon elle, il y avait deux livres en un et on ne pouvait pas le publier ainsi. Son regard a été crucial et m’a conduit à élaguer le propos et à rester autour de ce personnage de Virginie, danseuse de pôle dance.

Pourquoi cette envie de travailler sur un personnage féminin ? Qu’est ce que cela disait de la place du corps féminin dans la société ?

Manuel Blanc

A l’époque de la genèse de ce livre, le débat était beaucoup moins vivace sur ces questions. #Metoo et #balancetonporc n’avaient pas eu lieu. Je n’avais donc pas l’idée de m’inscrire dans un discours. Je crois tout de même qu’en résonance, le livre parle du désir, de la place du corps pas seulement féminin, dans la société. De l’importance qu’on y accorde ou non. Cette question est d’autant plus importante pour moi qui suis comédien au départ. Or, la thématique non traitée de toute cette affaire est bel et bien la problématique du désir dans notre société et plus encore parmi les acteurs. L’acteur et l’actrice sont objets de désir. C’est aussi en lien avec mon premier roman Carnaval qui raconte l’histoire d’un homme qui part dans Cologne à la recherche d’un amant perdu. La question du désir y est omniprésente. Le fait d’assumer le « je » féminin dans ce livre est aussi une façon d’interroger nos vas et viens. Je pense qu’inconsciemment en démarrant avec deux histoires c’était une façon de me protéger. Cela n’a pas été simple de partir dans ce « je » féminin. J’ai fait sauter un à un les blocages.

Ce « je » féminin est issu de ton imagination ou tu as discuté avec des amies pour comprendre leur rapport au corps ?Manuel Blanc

Non, il n’est pas imaginaire. Chacun de nous (homme) possède une part de féminin qu’il accepte ou non, mais il est clair que ce personnage de Virginie recèle une grande partie de ma part féminine à moi. Au bout du voyage, écrire au masculin et au féminin se rapproche finalement. Je suis Virginie. Je fais corps avec mes personnages. Après, en parlant du livre, le hasard m’a fait rencontrer une danseuse de pôle dance qui m’a vraiment raconté les coulisses de son métier et ce qu’elle y puisait pour elle même. Elle me racontait par exemple dès les premières minutes de notre entretien la difficulté de ses relations avec les hommes et plus largement de l’intime. Ses thématiques à elle étaient celle de Virginie. D’ailleurs Virginie dit au début du roman : « Par le biais de l’exhibition, je tente de dépasser mon histoire intime par rapport aux hommes » et à sa relation toxique. Le désir et la sexualité sont des questions autant masculines que féminines. Et c’est aussi cela que l’on oublie souvent.

Dans le livre, l’autre thématique est celle de la mémoire des corps et cette idée selon laquelle le corps est la mémoire de notre histoire personnelle. Virginie d’ailleurs a une spécificité corporelle qui insiste sur cette dimension…Pourquoi cette importance de la mémoire du corps pour toi ?

Le corps nous lance des signaux au quotidien que l’on ne veut pas forcément regarder. C’est notre mémoire émotionnelle. Rien n’est dissociable. Vouloir le dissocier est peut-être l’un des travers de nos sociétés. Ces signaux nous ne sommes pas toujours prêts à les voir et les entendre, mais ils sont là. Présents, puissants et réels. Virginie, elle, ne peut pas faire autrement que d’écouter son corps car elle a une boule qui s’enflamme sur l’omoplate. A mon sens, il est impossible de ne pas écouter cette mémoire. Sinon, il nous manque quelque chose. Virginie engage son corps dans la reconquête de sa liberté. C’est un tout. Sans cette démarche vers le pole dance, elle n’aurait pas conquis sa liberté de la même manière. Elle est à un point de sa vie où elle n’a jamais écouté son corps. Elle reprend le pouvoir intellectuel sur sa vie, elle engage son corps et c’est la conjonction de ces deux actions qui lui permet de sortir de sa relation toxique.

“Pour changer, il faut engager son corps et son esprit. L’un ne va pas sans l’autre”

On revient ainsi au premier sujet du féminin et du masculin et de la place du corps dans la conquête de notre liberté…Les femmes d’aujourd’hui et de demain seront-elles pleinement libérées quand elles auront complètement conquis la plénitude de leur corps ?

Il y a beaucoup d’aspects là-dessus. Les représentations du masculin et du féminin sont toujours biaisées. Les femmes vont continuer de se poser des questions sur ce qu’elles ont envie de porter, sur leur relation à leur désir, mais aussi sur ce qu’elles ont envie de montrer de leur sexualité. Elles doivent pouvoir le faire sans barrières et surtout sans le jugement de la société. Après tout le monde doit aujourd’hui s’interroger sur la façon dont on vit le masculin et le féminin. Il nous faut faire l’inventaire des codes imposés. Que ce soit pour les hommes ou pour les femmes.

Manuel Blanc 15Virginie a un rapport à son corps et à la sexualité qui s’apparente plutôt aux codes que l’imaginaire pose plutôt sur les hommes. Pourquoi ce choix ?

C’est assez vrai, mais elle a un double mouvement dans sa sexualité. Elle se libère, puis une rencontre la ramène à ses vieux démons et où elle se sent femme-objet et elle ne se supporte pas. Au fond, pour moi ce n’est pas masculin ou féminin, c’est seulement une femme qui évolue et passe par une phase très différente au niveau de son rapport aux autres en général et aux hommes en particulier. Par ailleurs, le fait que sa particularité physique soit aussi la résultante du fait qu’elle ait perdu son jumeau n’est pas anodine par rapport à sa relation aux hommes.

Cette idée du jumeau, de cette boule dans l’omoplate et de cette part de Virginie qui a disparu, comment est-elle venue à toi.

Mon envie était de réfléchir à la question du double. Je suis poursuivi par cette idée du double depuis très longtemps. Et cette particularité de Virginie qui est la résultante du fait que son frère jumeau n’ait pas pu survivre avec elle dans le ventre de sa mère m’intéressait profondément pour aborder cette question de la duplicité.

Tu es comédien. C’est ton premier métier. Qu’est ce qui diffère entre l’art de jouer et l’art d’écrire ?Manuel Blanc

Déjà, il y a beaucoup de passerelles. Le lien est le corps. L’engagement du comédien dans un personnage, avec sa tête et son corps, est finalement assez proche de celle de l’écrivain avec le caractère qu’il est en train de créer. Je trouve que l’expression « faire corps avec ses personnages » me parle beaucoup en tant que comédien et en tant qu’auteur.
Après, ce qui diffère c’est que ce n’est pas du tout la même chose. Quand je joue, je suis au service d’une histoire. Or, écrire c’est trouver sa voix et être le chef d’orchestre d’un tout. L’écriture a ceci d’hallucinant que c’est un grand chantier. C’est un tout qui s’assemble petit à petit. Ecrire c’est mettre des corps dans l’espace et qui négocient comme ils peuvent avec l’espace. C’est ce que je cherche sans arrêt sur la page blanche. L’écriture c’est organiser le rapport des corps dans des espaces. Le rôle est plus proche de celui du metteur en scène qui cherche toujours à équilibrer son plateau entre les différents acteurs.

L’écriture c’est récent ou c’est quelque chose que tu as toujours fait ?

J’ai toujours beaucoup écrit. Notamment des pièces de théâtre. Mais je n’étais pas prêt à être chef d’orchestre. J’ai alors arrêté d’écrire. Pour jouer. Avec mon corps sur un plateau de théâtre. J’ai alors fermé les portes de l’écriture comme celles d’un placard de cuisine. Cela est resté clôt pendant une vingtaine d’années. J’ai fait autre chose, de la peinture, du dessin, de la photo etc… J’avais même imaginé une exposition. Je n’ai pas donné suite. Et l’écriture est revenue. Tout a convergé vers l’écriture. C’est revenu après un tournage complexe. Je me suis retrouvé chez moi, et j’ai eu envie d’écrire. Aujourd’hui l’écriture englobe tout. Il y a une sensation de tomber dans quelque chose. J’ai organisé ma vie pour qu’il n’y ait plus de freins à l’écriture.

Les corps électriques, Manuel Blanc, éditions de l’Observatoire

Tous les coups de foudre d’Ernest.

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