Cohn-Bendit : « Au fond, le foot et la littérature sont très proches et très liés »

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Faire une interview de Daniel Cohn-Bendit, le 3 mai 2018, sans commémoration, c’est possible ! Surtout quand on parle foot et littérature.

Ernest Mag Crampons Cohn BenditSur Ernest, nous aimons faire les choses différemment. Associer littérature et football, mais aussi littérature et politique. Nous aimons aussi, dans la mesure du possible, éviter les marronniers. Ainsi, voici la première interview de Daniel Cohn-Bendit, garantie sans commémoration. La seule et l’unique en cinquante ans !

Garantie 100 % sans commémoration !

Il y est donc question de football et de politique, puisque Daniel Cohn-Bendit vient de publier avec le concours de Patrick Lemoine, ex-rédacteur en chef à l’Equipe, une biographie footballistique et politique « Sous les crampons la plage », éditions Robert Laffont. Mais il y est aussi question de littérature, du pouvoir des mots, de l’imbrication entre grande et petite histoire, de Céline, mais aussi des librairies – « lieux de vie essentiels ».

Pourquoi écrire un livre sur le football aujourd’hui ?

C’est d’abord un concours de circonstances. Pendant l’euro 2016 en France, Patrick Lemoine voulait faire un livre sur le foot. Et plus nous approchions de mai 2018, plus j’ai eu envie de faire autre chose. Avec l’envie de prendre tout le monde à contre-pied et de faire un pied de nez à l’histoire. Ensuite, je me suis pris au jeu de la biographie historique et politique à travers une histoire du football.

Cette passion du foot, elle vient d’où ?

Chaque match raconte une histoire. Quel que soit le niveau. Quand je regarde les matches de l’équipe de mon fils et de son club autogéré en 25ème division allemande, cela raconte une histoire. C’est cela qui m’intéresse. C’est une histoire qui dure 90 minutes. Un match permet de sortir du monde, de tout ce qui existe autour. Quand on regarde une rencontre, seul ce qui se passe sur le terrain est important et crucial. Les livres et le foot, sur ce point, sont vraiment très proches. C’est cela qui est fascinant. Un bon roman produit le même effet. Seuls comptent l’histoire et les personnages que vous côtoyez sur le moment. Et cela d’autant plus que les histoires – dans les livres, ou sur le terrain – ne sont jamais les mêmes.

Pierre-Louis Basse est chroniqueur sur Ernest. Dans l’une de ses chroniques, il écrivait « une bulle a volé mon ballon »… Dans le livre vous n’êtes pas d’accord… Vous développez ?

Je serai plus nuancé que la question. Je crois que la financiarisation a tué, en partie, le football. C’est évident. Cela notamment en ce qu’elle fait la part belle aux happy-fews et aux clubs les plus fortunés. Cela dit, et en même temps, des matches du Real, du Barça, de Manchester ou de Liverpool sont des rencontres d’une qualité et d’une intensité exceptionnelle. C’est là toute l’ambiguïté. C’est à la fois le piège et la réalité du foot.

Dans le livre, vous racontez, que longtemps, à gauche votre famille politique, le sport et en particulier le football ont été très mal vus…

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crédit DM

Oui, il y a toute une critique de gauche. Le théoricien en était un trotskyste, Boris Fraenkel, qui disait que la compétition était contre la jouissance… Le foot professionnel est pour eux et pour cette tendance le deuxième opium du peuple.

Les Maos interdisaient même à leurs militants de s’intéresser au football. C’était perçu comme un truc de beauf.

Cela a-t-il vraiment changé ?

Cette tendance n’a jamais été culturellement majoritaire. Il y a aujourd’hui une acceptation du foot. A tel point que la tribune officielle du Parc est devenue le lieu où il faut se montrer. C’est également très ridicule.

« J’aime être là où l’on ne m’attend pas »

Selon vous, que raconte le football du monde dans lequel nous vivons ?

Le foot est à l’image du problème de la mondialisation. Le foot démontre que tout cela ne peut survivre sans régulation. C’est pour cela que j’ai soutenu le fair-play financier imaginé et défendu par Michel Platini lorsqu’il est devenu président de l’UEFA. Sans régulation de la mondialisation et du foot on ne s’en sortira pas. Un jour – même si cela nous fait mal – un joueur condamné pour optimisation fiscale devra être suspendu. Idem pour le club qui participerait de cela.

C’est possible, vraiment ?

C’est un combat en tout cas. Il nous faut des règles communes qui redonnent un peu d’air au foot.

Ce qu’il y a de magique aussi dans un match de foot, c’est la possibilité d’une incertitude. Cela résonne avec votre parcours et votre personnalité….

En effet, le foot est le seul sport où l’on n’est jamais certain que le plus fort va gagner. Le déroulement d’un match est toujours imprévisible. Au hand et au basket, il y a moins d’incertitude. C’est cela qui rend le foot phénoménal.

C’est aussi cela que vous aimez vous ?

Oui c’est d’être là où l’on ne m’attend pas.

Le foot cultive cela ?

Oui. Moi j’aime les fulgurances politiques, les beaux discours etc… C’est pareil quand je regarde du foot.

Votre but préféré ?

Mon action préférée, c’est en 1970 le Brésil où Pelé fait une passe sans regarder à Carlos Alberto qui est dans son dos. Et puis, un joueur que j’ai vraiment adoré, c’est Garrincha.

La bonne littérature raconte la complexité de la vie

Vos premiers souvenirs littéraires ?

Mon premier souvenir littéraire marquant, c’est Michel Strogoff. Cette épopée sibérienne est toujours présente dans ma tête. Après dans mon évolution, Stendhal a été également important.

Qu’est ce que vous aimez dans Stendhal ?

C’est avant tout la recherche d’identité et le fait qu’il est impossible de cantonner une personne à une seule identité. Alors que nous sommes tous pluriels et complexes. La littérature et Stendhal disent cela.

Un bon roman, pour vous, c’est quoi ?

Fullsizeoutput 164Un bon roman, pour moi c’est celui que je n’arrive pas à arrêter. Par exemple, j’ai eu cette sensation avec « les bienveillantes » de Jonathan Littel. J’ai été happé et absorbé par ce livre.

La littérature amène quelque chose de fou et d’incroyable. Dans Littel, on comprend en détail ce qu’était l’entité « les nazis » dont on parle. C’est cela le grand roman. Celui qui happe et qui surprend dans la manière de m’emmener.

Donc le roman, pour vous, c’est aussi celui qui mélange la grande et la petite histoire ?

Oui. Évidemment. On ne se refait pas (rires) !!!  Je suis en train de lire le dernier livre de Lionel Duroy « Eugenia » qui te happe et t’emmène dans la Roumanie fasciste avec une histoire d’amour folle, mais le personnage central n’est en fait pas seulement « bon ». Tu as une histoire d’amour et une grande histoire politique.

Quelle est pour vous l’influence de la grande histoire sur nos histoires individuelles ?

Je crois que la grande histoire structure nos émotions. Donc notre rapport à celle-ci détermine notre capacité à assumer nos émotions quotidiennes. Le véritable problème c’est de ne pas se laisser complètement noyer dans la grande histoire. C’est aussi cela qui m’intéresse dans la littérature.

Quid de la lecture de BD ?

J’en lis peu. Je lis beaucoup d’essais. Mais en fait je me rends compte que j’aime les romans dans l’histoire et dans le monde.

C’est un rapport maladif à la politique ?

Oui. Complètement ! C’est imbriqué.

Le classique que vous n’avez jamais pu finir ?

Celui que je reprends toujours mais je n’y arrive pas,  c’est « L’homme sans qualités » de Musil.

Récemment, il y a eu la polémique autour de la réédition des pamphlets de Céline. Quel est votre regard sur cela ?

Je crois que Céline doit être édité. Malheureusement, il fait partie de notre patrimoine. Tout Céline fait partie du patrimoine. Cela m’ennuie mais c’est ainsi. C’est comme si on disait qu’il ne fallait pas rééditer les textes les plus cons de Sartre qui pour certains ont servi de livres de chevet à la fraction armée rouge. Il faut éditer les choses puis les déglinguer dans le débat public. Et pour Céline, il ne faut pas avoir peur de dire que par moments il a été un écrivain, mais que tout au long de sa vie il a été une ordure, un antisémite et un raciste.
L’autre exemple, c’est Heidegger. Grand philosophe, mais pièce idéologique maîtresse du nazisme. Qu’il le veuille ou non. Il a été président de l’Université de Fribourg et a accepté le renvoi de tous les professeurs juifs. C’est un fait. De même que l’une des plus grandes philosophes de l’histoire, juive de surcroît, Hannah Arendt n’a jamais cessé de l’aimer.
La vie, c’est complexe ! Ce n’est pas blanc ou noir. Rien est simple. D’ailleurs la littérature, la bonne littérature raconte la complexité de la vie.

« Le roman est une expérience sensible qui fait surgir de la complexité »

Elle dit quoi cette polémique de la France d’aujourd’hui ?

Cela montre qu’une fois de plus ce n’est pas en cherchant à se positionner sur une échelle de bien et de mal que l’on s’en sortira. Cela me rappelle le débat autour de Jonathan Littel : « a-t-on le droit de se mettre dans la tête d’un SS » . Qu’est ce que veut dire cette question ? Rien. C’est quoi le « droit » ? La question est de savoir si cela est réussi ou non.

Chez Ernest, on aime bien penser que la vérité est dans les romans, vous en pensez quoi ?

Les romans expriment une partie de la réalité de la vie. Je préfère le mot réalité à celui de vérité. La vérité est très subjective. Le roman exprime une ou des réalités. Le roman est une expérience sensible qui fait surgir de la complexité.

Dans le journal de Sylvain Tesson, il y a une phrase forte sur l’écriture. Elle dit ceci :  « Voilà plus d’une année que des malheureux embarquent sur des esquifs pour échapper aux musulmans radicaux de Daech. Souvent ils se noient. On retrouve des corps naufragés sur les plages d’Europe depuis des mois. Les journaux le disent, les reporters l’écrivent. Des témoins s’expriment. Seulement nous sommes entrés dans une époque soumise au seul impact de l’image. Vous aurez beau décrire l’horreur avec des mots, cela ne suffira pas tant qu’une photo n’aura pas confirmé ce que vous avancez un texte, un discours ne pèseront plus jamais rien dans la marche du monde ». Ernest Mag Tesson OscillationLes mots ne servent plus à rien, nous dit-il ? Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je crois que cela est faux. Qu’est-ce qu’a vraiment changé cette image ? Merkel a pris des mesures. Je suis d’accord. Mais rien ne change à long terme. L’image a une influence dans l’immédiat. Mais les mots, les romans et les histoires peuvent avoir une profondeur qui reste plus longtemps dans la mémoire. Quand on lit Primo Levi cela se grave dans notre mémoire. Cette question est plus rhétorique qu’autre chose. En vrai, l’écrivain écrit pour lui et ensuite, chacun des lecteurs devient maître du livre. Personne ne lit les mots de la même façon. Alors que l’image provoque la même émotion.

Ernest a également une vocation à défendre les libraires indépendants. Quelle relation avez-vous aux librairies ?

D’abord, ce combat est salutaire. J’ai été libraire pendant quatre ans. Librairie autogérée qui s’appelait « Librairie Karl Marx ». J’aime les librairies, je visite les villes aussi au travers de leurs librairies. Le combat qu’il faut porter sans cesse est celui du prix unique du livre. Je l’ai fait au parlement européen. Il faut défendre mordicus le prix unique du livre. Il faut aussi essayer d’attaquer le plus possible les tentatives des grandes surfaces de faire des réductions. Le livre a besoin des librairies. Le cycle littéraire a besoin des librairies. J’aime votre idée de « Manifeste de la lecture responsable ».

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