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« La polémique Cantat est le symptôme d’une société malade et schizophrène »

Détroit6 (c) Pascal Anthiaume

Durant l'affaire Dreyfus un dessin de presse s'amusait d'un repas de famille. A gauche les membres de la famille sagement assis autour de la table. A droite, les mêmes, mais en format pugilat. Une légende : Ils ne voulaient pas en parler, mais ils en ont parlé... Avec l'affaire Cantat, l'émotion est quasi aussi puissante. Et les discussions tournent souvent au pugilat. Autopsie d'une polémique incessante et symptôme d'une société malade. Sans pugilat.

Prendre de la hauteur. C'est - pour Ernest - l'un des rôles des médias. Se faufiler dans le gris du monde plutôt que de noircir le noir ou d'éclaircir le blanc. S'intéresser au complexe plutôt qu'au simpliste. Nous le faisons quotidiennement. Sur le transhumanisme, sur le journalisme ici ou , ou encore sur les questions de harcèlement et de nouveaux rapports femmes-hommes (plusieurs articles, ou encore notamment). Une question nous a taraudé : est-il possible de le faire, aussi sur la question "Bertrand Cantat". Est-il possible de poser cette question tranquillement, en profondeur, sans passion irraisonnée ?
Après les récentes polémiques pour savoir si Cantat avait le droit de revenir sur scène et si des gens avaient le droit d'aller le voir en concert, un sentiment d'étrangeté est apparu. Ainsi, en France, pays des droits de l'Homme, pays de Montesquieu et pays de droit, il ne serait pas possible pour un condamné de revenir et de vivre à nouveau. La vindicte du tribunal populaire sur les réseaux sociaux et dans les médias a pris une ampleur phénoménale. Pour ne pas être accusé de jeter de l'huile sur le feu et débattre sereinement, Ernest a laissé passer un peu de temps. Surtout, Ernest a été à la rencontre d'une journaliste qui ne s'est pas contenté de juger à l'emporte pièce, mais qui a fait un livre d'enquête sur les fans de Cantat. Sur ce qui les motivaient et aussi sur ce qu'ils ressentaient - aujourd'hui - après le drame de la mort de Marie Trintignant en 2003 à Vilnius suite aux coups que Cantat lui avait portés. Pouvaient-ils encore aimer cet artiste ? A-t-il le droit - ayant purgé sa peine - de chanter à nouveau ? Plus profonde encore est la question qui revient aujourd'hui à l'aune de la libération de la parole autour des hastag #balancetonporc et #metoo : applaudir Cantat est-ce cautionner son crime ? Toutes ces questions, tout un chacun fan ou non fan, simplement citoyen d'un état de droit se les pose. Chacun y répond en conscience. L'Etat et la justice, eux, y répondent en droit. Par moments, ces réponses divergent. Mais faut-il pour autant remettre en cause la justice ?

ernest-mag-cantat-couvLe livre « Bertrand Cantat – Nous les écorchés », rassemblant les témoignages de près de 300 fans recueillis par Faustine Sappa pendant la tournée de Détroit en 2014, est sorti fin 2015 aux éditions Camion Blanc.  C'est une somme magnifique sur l'amour de la musique, sur l'amour du rock, mais aussi sur la place qu'un artiste peut avoir dans la vie des gens. C'est un livre dense qui pose toutes les questions. Un livre profond et loin des caricatures. Fait marquant : dans la polémique récente aucun média ne l'a cité, ni consulté. Étonnant. Depuis, il a donné naissance à la collection Paroles de fans, qui donne la parole aux passionnés de tous les artistes.

Sont parus jusqu’à ce jour les Paroles de fans : Benjamin Biolay, Muse, Guns N’ Roses, U2 et, ce mois-ci, Joy Division. Par ailleurs, Faustine Sappa, journaliste et directrice de collection anime la page Facebook "Bertrand Cantat - nous les écorchés - le livre" prolongement naturel de son enquête. Rencontre.

Qui sont les fans de Bertrand Cantat ?

En trente ans de carrière, Bertrand Cantat a su fédérer autour de lui toutes les générations. Dans le public des concerts, on trouve aussi bien des gamins de 13 ans que des personnes de 65 ans, ainsi que des quadra et quinqua, très bien représentés, avec une proportion hommes/femmes légèrement en faveur de ces dernières. On rencontre des « fans de la première heure » mais aussi des nouveaux conquis, notamment des jeunes d’une vingtaine d’années qui ont d’abord apprécié Détroit – le duo formé par Bertrand Cantat et Pascal Humbert en 2013 – avant de découvrir Noir Désir.
Quel que soit leur âge, la plupart d’entre eux affirment se reconnaître dans les blessures du chanteur et sans doute plus encore dans sa capacité apparente à les transcender, ce qui était déjà vrai parmi les fidèles de Noir Désir.

Ernest Mag Faustine Sappa

Faustine Sappa, journaliste, auteure de "Nous les écorchés".

Bertrand Cantat est toujours apparu comme un personnage tourmenté, emporté par des torrents de passion, qu’elle soit amoureuse ou plus sombre, charriant ses idées noires. C’était d’autant plus criant dans les premiers albums de Noir Désir : la poésie et le rock adolescents du groupe résonnaient en miroir chez les adolescents de l’époque - les quadra d’aujourd’hui ! - les textes aux entrées de lecture multiples offrant une grande liberté d’interprétation et facilitant l’identification. Par la suite, notamment avec l’album 666.667 Club, les prises de position publiques du groupe, ajoutées à des textes de plus en plus engagés, ont attiré un autre public, sensible aux convictions affichées. Puis, avec l’album Des visages des figures, et surtout le tube « Le vent nous portera », Noir Désir a séduit un public bien plus large, ce « grand » public qu’il traitait dans sa jeunesse avec un certain dédain mais dont, en 2001, il acceptait volontiers les faveurs.
Avec les chansons de Détroit, après une absence de dix ans, le public a assisté à la révélation de l’homme faillible, suite à la chute de l’icône du rock français. L’identification n’en a été que plus évidente, la catharsis plus éclatante. De fait, Cantat draine un public d’écorchés - phénomène sur lequel il est parfaitement lucide d’ailleurs, pour en avoir discuté avec lui – voyant en lui un « phénix », mot très souvent employé, capable de renaître de ses cendres avec une puissance insolente.
Beaucoup se sont accrochés à cette béquille pour continuer à avancer et certains ont profité de cet exemple de renaissance pour entamer leur propre processus de libération d’une situation les faisant souffrir, y compris des personnes qui avaient aimé Noir Désir de loin jusqu’à présent et qui se sont rapprochés pour cette raison, et y compris des femmes victimes de violence. Bon ou mauvais exemple ? Peu importe. En 2014, la question ne se posait pas en ces termes, c’était à chacun de juger selon ses propres critères éthiques. Ainsi, dans le public, on trouvait aussi des déçus qui s’étaient détournés un moment de Noir Désir, refusant même de l’écouter le temps de faire leur deuil d’une certaine image de la rock star, mais qui, poussés par la curiosité, ont eu envie de voir ce que donnait sur scène le Cantat nouveau.