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Delphine Minoui : « Les livres sont des armes d’instruction massive »

Minoui

Du journalisme, des livres, une foi dans le pouvoir des livres, c'est tout cela que Delphine Minoui raconte dans son dernier ouvrage : "les passeurs de livres de Daraya : une bibliothèque secrète en Syrie". Une histoire bouleversante et passionnante. Alain Louyot a interrogé Delphine Minoui sur son travail de journaliste en zone de guerre, et sur ces bibliothécaires révolutionnaires qui préfèrent les livres aux mitraillettes.

Ernest Mag Minoui DarayaDe 2012 à 2016, la banlieue rebelle de Daraya a subi un siège implacable imposé par Damas. Quatre années de descente aux enfers, rythmées par les bombardements au baril d’explosifs, les attaques au gaz chimique, la soumission par la faim. Face à la violence du régime de Bachar al-Assad, une quarantaine de jeunes révolutionnaires syriens a fait le pari insolite d’exhumer des milliers d’ouvrages ensevelis sous les ruines pour les rassembler dans une bibliothèque clandestine, calfeutrée dans un sous-sol de la ville. Leur résistance par les livres est une allégorie : celle du refus absolu de toute forme de domination politique ou religieuse.
C'est cette histoire symbolique et édifiante que Delphine Minoui, grande reporter au Figaro, spécialiste du Moyen-Orient raconte dans son livre superbe "Les passeurs de livres de Daraya : une bibiliothèque clandestine en Syrie" (Ernest en a fait l'un de ses livres du vendredi). Prix Albert Londres 2006 pour ses reportages en Iran et en Irak, elle sillonne le monde arabo-musulman depuis 20 ans. Après Téhéran, Beyrouth et Le Caire, elle vit aujourd'hui à Istanbul, où elle continue à suivre de près l’actualité syrienne. Elle est également l'auteur des Pintades à Téhéran (Jacob-Duvernet), de Moi, Nojoud, dix ans, divorcée (Michel Lafon), de Tripoliwood (Grasset) et de Je vous écris de Téhéran (Seuil).
Alain Louyot l'a interrogée sur la difficulté d’exercice du métier de journaliste en zone de conflit, les subterfuges qu'il faut parfois mettre en place pour pouvoir travailler et enquêter, et aussi - évidemment sur ces bibliothécaires révolutionnaires de Daraya.

Parlons d'abord du journalisme, dans le livre tu évoques tes scrupules à devoir enquêter via Skype …Était-ce pour toi une première de travailler ainsi ?

C’est vraiment un exercice que j’ai découvert à l’occasion de la guerre en Syrie. Cela fait des années que je me rends sur ces terrains assez mouvants du Moyen Orient pour y couvrir les événements et rencontrer les gens confrontés à la guerre mais, pour la première fois, il était quasi impossible de se rendre dans les villes assiégées par Damas et les zones rebelles devenaient inaccessibles aux journalistes dont certains ont été enlevés ou exécutés. Dès lors Internet nous ouvre la seule et fabuleuse lucarne qui permet de continuer à couvrir un pays sans pouvoir y aller ou seulement obtenir un visa. Un moyen exceptionnel de rendre visible l’invisible. C’est ainsi que j’ai découvert, grâce à une photo sur Facebook, l’existence de la bibliothèque clandestine de Daraya et que j’ai pu longuement enquêter sur elle. Pour une enquête au long cours c’était une première car je me bornais jusque-là à utiliser les réseaux sociaux afin de recueillir des témoignages ou réactions dans mes articles pour Le Figaro ou continuer à faire entendre des voix critiques ou contestataires qu’un régime veut étouffer.

"Le livre est très symbolique dans toutes les formes de résistance"