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Denis Robert, ep.2 : “Les journalistes peuvent gagner contre les multinationales”

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Après un premier volet d’entretien avec Denis Robert autour de son roman “Les Rapports humains”, mais aussi plus largement de la création, de l’écriture et des formes littéraires, il nous fallait quand même revenir avec lui sur son parcours de journaliste et sur son regard sur ce métier.

Ernest Mag Affaire ClearstreamCar, oui, Denis Robert, c’est aussi le journaliste. Ce journaliste opiniâtre  qui – seul contre tous – a révélé l’Affaire Clearstream – mère de toutes les affaires. Celui qui a eu contre lui non seulement la multinationale Clearstream, mais aussi souvent une grande partie des médias français. Celui qui au final a triomphé puisque la Cour de cassation a finalement reconnu que son enquête était “sérieuse et de bonne foi” et “servait l’intérêt général”.

Hasard du calendrier, lorsque nous le rencontrons, les Paradise Papers sont encore dans l’actualité. Lui, qui a lancé l’appel de Genève en 1996 qui déjà demandait une mise à plat des paradis fiscaux, comment voit-il ces Paradise Papers ? Vingt ans après, son appel de Genève, des mécanismes approchant d’évasion fiscale sont mis en lumière.

Et si le journalisme ne servait plus à rien ?

Peu à peu, au fil de notre long entretien, le tutoiement s’est imposé. Aussi je le reproduis, ici, comme tel.

Le journalisme est-il toujours un métier de résistance ?

Le journalisme ne peut être que cela. Le journalisme est un acte de résistance. Résister ce ne veut pas dire refuser tout, refuser toute idée nouvelle, ne pas être poli et ne pas faire preuve de diplomatie. Résister journalistiquement, cela veut dire : ne pas croire tout ce que l’on nous dit, ne pas être obséquieux avec le pouvoir, être toujours un contre-pouvoir et être fidèle à des principes assez simples : être curieux de la nature humaine, aller toujours voir ce que cache le langage des gens puisque quand nous parlons, nous cachons ce que nous disons. J’aime cette idée. Quand je suis en situation d’enquête ou d’interview, je discute de tout avec mes interlocuteurs. De façon très libre. A un moment donné les questions donnent des pistes. L’essence même du journalisme, c’est la nature humaine, les rapports humains en quelques sortes !
En cela, c’est l’un des plus beaux métiers du monde. Simplement, aujourd’hui avec l’économie des grands médias, on se rend compte que cela est de plus en plus encore difficile. Je pense qu’un certain nombre de médias sont morts. L’Obs est moribond. L’Express, cela tombe des mains aussi. Libération a fait des efforts formels, il y a eu des bons papiers. Mais Drahi n’a pas une gestion réellement saine des choses avec sa façon de fonctionner sur la dette. L’endettement de Altice est considérable. Problème : c’est de plus en plus compliqué de publier une telle enquête dans un journal. En fait, il faut avoir un éditeur et écrire des livres.

“Le journalisme est de plus en plus difficile à exercer, mais ce n’est pas une raison pour abdiquer”

Pages 34 et 35 de ton livre, tu écris des mots très durs sur le journalisme aujourd’hui “l’information fonctionne en smalas successives et mouvantes” (…)“les smalas protègent les chefs” (…) ou encore “certains titulaires de la carte de presse pensent qu’ils sont journalistes, alors qu’ils ne sont rien d’autre que des salariés d’entreprise de presse, des mediaworkers, des enfumeurs, des étouffeurs à la solde d’un pouvoir à peine caché”…

Oui. Tout cela est vrai. Et tout cela est induit par la concentration économique toujours plus grande qui est à l’œuvre dans les médias. Le tohu-bohu de l’actualité empêche de montrer les réelles informations. Certaines sont des mirages. Au fond, le journalisme est devenu de plus en plus difficile à exercer, mais ce n’est pas pour cela qu’il faut abdiquer.

Le Monde et d’autres médias ont publié les Paradise Papers qui dénoncent une nouvelle fois la façon dont se pratiqueErnest Mag Paradise Papers Le Monde l’évasion fiscale à grande échelle. Qu’est-ce que cela t’inspire ?

Ce qui m’épate, c’est notre capacité à redécouvrir la lune à chaque nouvelle affaire. Aujourd’hui, on entend dire que ces pratiques sont “légales. On peut couper les cheveux en quatre jusqu’à demain sur ce sujet. Ce qui est plaisant dans la publication de ces informations, c’est que cela remet au centre du débat des choses essentielles. Car, il faut le dire, ces multinationales et ces super-riches sont des gens qui nous font les poches en permanence.

Ce débat revient régulièrement. Ce qui est effrayant, c’est que l’appel de Genève en 1996 dénonçait des mécanismes similaires. Je suis très content de voir tout cela sortir de nouveau, à chaque fois il y a de petites avancées mais il faut vraiment se poser la question de l’attitude des politiques et de l’Europe qui objectivement ne prennent pas cela en compte et laissent faire.

Par rapport au journalisme, à ce que tu as porté dans l’investigation, à Clearstream, une chose a été frappante, c’est le dédain avec lequel les autres journalistes t’ont traité, Edwy Plenel (alors directeur du Monde) en tête…Quel regard ports-tu sur cela aujourd’hui maintenant que la Cour de cassation t’a donné raison?

Ce qui m’épate c’est que les gens qui me soutiennent sont plus véhéments que moi par rapport à Plenel ou Philippe Val et à leur attitude dans cette histoire. Val rien ne le sauve. Plenel n’est pas un copain, ce ne le sera jamais. Après Mediapart est plutôt bien fait et Fabrice Arfi qui a écrit des choses dures sur moi est un bon journaliste. Le temps efface un peu les malentendus. Sur le fond, les vents contraires étaient contre moi. Ces journalistes de ma génération ont développé une rancœur et une jalousie par rapport à moi. Je les emmerde en fait ! Je ne suis pas obsédé par les affaires. Moi je m’en sors.
Ensuite, il y a eu toute une volonté de tuer le messager puisque l’on a pas pu tuer le message. Les instigateurs de cela étaient Val, Malka – l’avocat de Clearstream – et dans une moindre mesure Plenel. Cela a créé un mouvement autour de moi. Je n’ai rien lâché. La cour de cassation a tranché. Maintenant dois-je retrouver la « carte » ? Je ne le crois pas et cela ne me correspond pas.

Fullsizeoutput C5Ce que tu as vécu à travers de Clearstream, tu n’as pas craqué, et ce que tu as dénoncé existe encore. A quoi cela sert de dénoncer des scandales finalement ?

Tu exagères ! Il y a tout de même eu un avant et un après Clearstream. C’est un fait. Mélenchon a même parlé de la mère de toutes les affaires au Parlement européen. Tout le monde me sollicite sur l’histoire des lanceurs d’alerte. Je ne suis pas un lanceur d’alerte, je suis journaliste. Le lanceur d’alerte c’est celui qui a un conflit interne et qui le dénonce. Mes témoins dans Révélations et Clearstream, l’affaire étaient des lanceurs d’alerte. Ce que change mon histoire, c’est que j’ai démontré que l’on pouvait gagner contre les multinationales. L’autre chose, c’est que je n’ai jamais eu l’outrecuidance de penser que j’allais abattre cette multinationale ou que tout allait changer. Les choses prennent du temps. Le monde politique ne s’est pas saisi du sujet. Mais aujourd’hui, dans ce pays, on peut écrire que Clearstream est mafieuse et est un poumon de la finance parallèle. Elle est l’une des raisons pour lesquelles les États sont pillés. C’est le talon d’Achille du libéralisme. On pourrait faire un « J’Accuse » et pourtant tout cela continue. Cette entreprise est protégée par le paradis fiscal qu’est le Luxembourg. Il y a un côté glaçant de ce vieux monde immuable. Après c’est aux journalistes, aux citoyens de reprendre ces choses. J’aurais pu devenir le José Bové de cette cause là. Ce n’était pas ma tentation.

Est-ce que justement le fait que tu sois plasticien, écrivain et plein d’autres choses que journaliste t’a sauvé dans cette affaire ?

A l’évidence. D’ailleurs, il y a une méprise permanente à mon égard. On me présente toujours comme le journaliste d’investigation. Quand j’écris mon livre « Pendant les affaires les affaires continuent » où je raconte que tout est complexe pour la dénonciation des affaires financières etc… j’écris aussi en parallèle mon deuxième roman « Je ferai un malheur ». En fait, je suis plus écrivain que journaliste. Mon livre « pendant les affaires, les affaires continuent », c’est un livre d’écrivain. D’un écrivain qui regarde le journaliste au travail.

Une forme de Gonzo journalisme en fait ?

Oui. Je suis le Monsieur Jourdain du Gonzo journalisme. J’en faisais sans le savoir. J’ai découvert Hunter Thompson sur le tard, longtemps après avoir fait mes livres.

7 Denis Robert Exposition L Money Time R Prolongation Jusqurau 7 Septembre 2014 Galeriew

oeuvre de denis robert

“Je suis plus écrivain que journaliste”

Comment te définis-tu aujourd’hui ?

Je suis avant tout écrivain. Après je suis un touche à tout. La réalisation de documentaires m’occupe beaucoup aujourd’hui. Pour l’art plastique, c’est un peu différent. Je m’y suis vraiment mis lorsque j’étais dans le dur de l’affaire Clearstream. Au moment où je ne pouvais plus parler dans les médias, où je ne pouvais plus faire de livres etc… J’ai donc commencé à imaginer des tableaux avec les titres de journaux. A faire des collages avec les listings de Clearstream. C’était alors mon seul moyen d’expression. Cela m’a vraiment plu. Ce qui est étonnant, c’est que lorsque je me lance dans des toiles, je ne peux rien faire d’autre.

L’enquête que tu as envie de faire aujourd’hui ?

J’ai un sujet sur le feu. Un sujet de livre d’enquête que je laboure depuis une dizaine d’années. Ce qui m’intéresse surtout en ce moment c’est de réinventer la forme des livres d’enquêtes journalistiques. Les concepts actuels ne fonctionnent plus vraiment car ils partent d’une histoire forte, mais que nous aurions pu publier dans la presse auparavant. Aujourd’hui cela se délaye dans des bouquins. Je travaille donc sur ce projet, en imaginant la forme. Les livres d’enquête doivent être incarnés, il faut une réflexion derrière et ils doivent être plus écrits. L’idée étant de réinventer une forme de littérature du réel. Ce sera peut-être mon dernier.

MilieuduterrainTu es passionné de foot. Or, hormis ton livre « le milieu du terrain » qui est un roman sur les malversations d’agents, tu n’as jamais enquêté sur ce sujet. Pourquoi ?

Mais simplement parce que c’est trop d’emmerdes. Ce milieu est hallucinant. Le « milieu du terrain » m’a valu deux procès : le chef des sports de Canal+, Alexandre Bompard m’a attaqué de même qu’Hervé Mathoux. Ecrire le foot, c’est complexe, vraiment.

Crédit photo : DM

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