Faire découvrir et faire connaître des auteurs de grand talent méconnus et pas assez reconnus, c’est l’une des missions d’Ernest. Cette rencontre avec Olivia Elkaim s’inscrit dans cette volonté. Surtout, son livre “Je suis Jeanne Hébuterne” a remporté le prix Femina 2017.
Olivia Elkaim est une auteure singulière. En quatre romans, elle a exploré les identités familiales (Les Graffitis de Chambord & Les oiseaux noirs de Massada) la maternité, la filiation et la transmission (Nous étions une histoire). Olivia Elkaim est une auteure talentueuse, son écriture est dense sans être ampoulée. Ses récits sont forts en ce qu’ils arrivent à projeter le lecteur dans une histoire individuelle qui devient universelle. Le propre des bons romans. Le propre des vrais écrivains. Problème : Olivia Elkaim demeure méconnue du grand public. Les médias installés préfèrent parler des simagrées d’Eva Ionesco…
Heureusement, Ernest est là. Avec le livre qu’elle publie en cette rentrée chez Stock, Olivia Elkaim franchit encore un palier. “Je suis Jeanne Hébuterne” est un roman puissant. Envoutant. Dérangeant. En se glissant dans la peau de Jeanne Hébuterne, dernière maîtresse d’Amedeo Modigliani, Elkaim pousse un cri d’amour, un cri de passion, pour l’amour, mais aussi pour la création et les femmes. Quand elle rencontre le peintre, Hébuterne a 15 ans de moins que lui. Elle est très jeune. Mais franchissant les conventions, elle décide de vivre sa passion. Pour le meilleur et pour le pire. Le résultat est fulgurant, poignant et enivrant. Ernest a décerné à ce livre le Prix Femina 2017. Il fait parti des inDIXpensables de cette rentrée littéraire. Il ne faut pas passer à côté. Rencontre avec Olivia Elkaim.
Question traditionnelle d’Ernest, en une phrase, quel est le pitch du livre ?
Olivia Elkaim : C’est l’histoire de l’amour fou entre Amédéo Modigliani et sa dernière femme Jeanne Hébuterne, qui se termine très mal.
Pourquoi Jeanne Hébuterne ?
J’ai rencontré Jeanne il y a 20 ans. Sur une carte postale reproduisant son portrait par Modigliani. Au dos de cette missive, un amoureux me quitte. J’ai commencé à m’intéresser à Jeanne Hébuterne à partir de ce moment là. Tout de suite, cette histoire d’amour qu’elle a vécu avec Modigliani me bouleverse et m’émeut. Reste qu’il m’a fallu 20 ans pour savoir quoi faire de ce personnage. Et ma perception d’elle a évolué. Au départ, c’est l’amour passion qui me touche, ensuite, c’est son personnage de femme, et enfin il y a aussi son empêchement à devenir mère. Jeanne a commencé à me parler à l’oreille, sa voix est vraiment arrivée au moment où j’ai moi même accouché de mon deuxième enfant.
Comment la décririez-vous cette Jeanne Hébuterne ?
Elle est mystérieuse, silencieuse, mélancolique et surtout, touchante.
Comment avez-vous travaillé ? Êtes-vous restée sur vos envies de romancière ou avez-vous fait des recherches sur l’histoire de ce couple avant de commencer l’écriture ?
Cela s’est fait en plusieurs étapes. Au départ, il y a presque trois ans, je me suis beaucoup documentée. Sur le Montparnasse de cette époque, sur Modigliani, sur son rapport aux femmes, sur cette histoire d’amour avec Hébuterne. J’ai beaucoup lu sur tout cela. Puis j’ai tout laissé de côté. J’ai fait des premiers essais d’écriture. Ils étaient ratés. Je voulais une narration omnisciente et cela ne fonctionnait pas. J’ai encore laissé passer du temps. Et alors qu’Hébuterne était en moi, que j’avais digéré cette documentation, la narration à la première personne avec le “je” s’est complètement imposée. Et j’ai réussi à m’affranchir de la vérité historique pour me placer réellement en romancière.
L’emploi du “je” et le style de ce livre est très dense. A la lecture, on sent une nécessité, un livre écrit comme un cri. Pourquoi ce choix d’une écriture aussi épurée et dynamique ?
Vraiment cela s’est imposé à moi. Une fois l’écriture commencée, j’avais l’impression d’écrire sous la dictée. Un peu comme si j’étais hors de moi même. C’est surement cela qui donne cette impression de cri et d’urgence. C’est aussi le propre de la passion.
“Tous nos personnages sont des égos expérimentaux”
Quelle part de vous avez-vous intégrée dans Jeanne Hébuterne ?
Je crois beaucoup à la phrase de Milan Kundera selon laquelle tous les personnages créés par les écrivains sont des “égos expérimentaux”. Je suis dans tous mes personnages. A la fois dans Jeanne et dans Modi. Même si tout passe pas le regard de Jeanne, évidemment. Dire l’inverse serait insincère.
Certains auteurs se libèrent de leurs propres histoires avec leurs romans…qu’est-ce que cela t’inspire ?
Soyons clairs, je n’écris pas pour me faire plaisir et encore moins pour faire ma psychanalyse. Je veux seulement faire plaisir aux lecteurs. J’avoue être assez perplexe face à l’autofiction et à cette façon de mettre en scène ses propres histoires. En ce qui me concerne, ce n’est pas la forme littéraire que j’ai choisie.
Modigliani apparaît comme un homme féroce. Amoureux, mais méchant parfois. Pourquoi ?
Je ne le vois pas réellement comme vous le décrivez. Je pense qu’il ne faut pas chausser nos lunettes du 21ème siècle pour regarder Modigliani. Dans ce livre, je décris un homme du début du 20ème siècle. Et même, si Modi est un artiste, un homme ouvert et avant-gardiste, il ne traite pas bien les femmes. Cela dit beaucoup de la société de l’époque et surtout fais comprendre aussi la prégnance de la société patriarcale. Même dans l’avant-garde.
Après, même si Jeanne a des défauts et est incroyablement passive, il est vrai que je prends le parti de la femme. D’où l’appréciation que vous portez sur le personnage de Modigliani.
Cette histoire est une passion amoureuse. Le sexe y est présent. Mais assez peu. Une appréhension à l’écrire ?
En effet, je reste une auteure très pudique sur ce point là. J’ai beaucoup du mal à écrire une sexe de sexe. Et pourtant, l’écrivain doit aller là où il ne veut pas aller. Dans ce livre, je ne pouvais pas y couper car il est clair que l’attraction physique entre Jeanne et Modi était puissante. Surtout, Jeanne découvre son corps à travers lui. A travers ses tableaux et sous ses mains.
Il y a aussi Montparnasse et cette belle époque. On vous sent fascinée par cela. Pourquoi ? 
Ce Montparnasse, je voulais en faire une toile de fond. Pas un personnage. Leur passion a lieu dans ce contexte historique. Celui où les créateurs sont inspirés et osent tout. A ce moment là, tout se crée. Il y a l’art moderne, les surréalistes, le cubisme etc… C’est fascinant. Cette atmosphère est certainement un terreau propice à la passion.
L’autre sujet du livre, c’est aussi la place des femmes. Dans Hébuterne, dans ses choix, il y a aussi une forme de féminisme, non ?
Je comprends cette lecture, et je ne la refuse pas. Mais ce n’était pas une volonté centrale dans ma recherche, et dans mon histoire. Au fond, l’histoire de Jeanne est une histoire de lutte. De lutte contre le joug religieux, contre le joug familial et contre la domination familiale. Comme beaucoup de femmes du début du 20ème siècle, Hébuterne est écrasée par la famille, la religion et les hommes. S’affranchir de cela est un combat. Sa trajectoire et ce que je raconte montrent aussi qu’il n’est pas évident d’être une femme et une créatrice.
Comment aimeriez-vous entendre parler de ce livre ?
J’aimerais que le lecteur puisse se dire qu’il a appris des choses, mais qu’il a surtout refermé le livre en pleurant et en ayant ressenti des émotions fortes.
“Je suis Jeanne Hébuterne”, Olivia Elkaim, Stock. 19 euros.
Retrouvez ici, notre critique du livre.
Retrouvez les coups de foudre d’Ernest en entretien, ici.
![Ernest Mag Elkaim Modigliani Portrait Of Jeanne Hebuterne [3]](https://www.ernestmag.fr/wp-content/uploads/2017/08/Ernest_mag-Elkaim-Modigliani-Portrait-of-Jeanne-Hebuterne-3-500x350.jpg)



[…] Alors que le confinement a fait naître un genre littéraire nouveau : le journal de confinement, Ernest a décidé de prendre le contre-pied. Nous avons choisi de discuter avec des auteurs et des autrices pour voir ce que cet instant si particulier provoque chez eux. Est-il source d’envie de création ou au contraire est-il source de vide, de désert, voire même de peur de la page blanche et d’un sentiment d’inutilité fort. Première autrice à nous raconter : Olivia Elkaim. Nous l’avions notamment rencontrée pour son sublime « Je suis Jeanne Hébuterne ». […]
[…] qu’il y a de bien avec Olivia Elkaim, c’est qu’à chacun de ses nouveaux livres (nous l’avions interviewée pour son dernier roman), elle franchit un cap. Elle améliore toujours plus son écriture, son sens de l’intrigue, sa […]