Dans sa chronique “La politique est un roman”, Renaud Large ausculte la façon dont les inconscients se forgent et aussi comment les auteurs de fictions sont autant d’outils de compréhension. Avec notamment, Raymond Radiguet.
“L’inconscient, c’est la politique” Cette phrase fut prononcée par Jacques Lacan dans sa leçon du 10 mai 1967 du Séminaire XIV « La logique du fantasme ». Elle peut surprendre. La politique relève communément du règne du collectif, alors que l’inconscient gouverne la sphère individuelle et intime. Le plus fidèle exégète lacanien, Jacques-Alain Miller explique : “Un immense projet d’éducation privée ! C’est ainsi en effet que la psychanalyse doit apparaître quand on considère sa pratique en politologue (…) C’est par ce biais que la psychanalyse a changé le monde, plutôt que par une influence directe sur la politique, en chuchotant à l’oreille des princes Laissons cela à l’astrologie. (…) Le privé devient public. C’est là un très vaste mouvement, un destin de la modernité, et la psychanalyse y est entraînée, pour le meilleur et pour le pire. “ La psychanalyse libère une à une les consciences individuelles qui composent le tout politique. Elle est donc en cela éminemment politique.
On note depuis plusieurs années un regain d’intérêt appuyé pour une pratique tombée en désuétude depuis la fin des années 1980. La santé mentale devient une préoccupation de plus en plus prégnante pour les Français. En 2023, 29% des Français ont déjà été concernés par un trouble psychique et 47% ont au moins un proche touché. En 10 ans, le nombre de psychologues a doublé passant de 41.000 en 2012 à 84.000 en 2022 dont environ 6.000 psychanalystes. La thérapie par la parole retrouve du lustre dans une société qui désire reprendre son temps, contre l’efficacité immédiate des psychotropes. Signe des temps, la série “En thérapie” qui met en scène un psychanalyste durant ses séances ou sa supervision, a cumulé plus de 53 millions de visionnages en ligne pour sa première saison. Dans cette série, les auteurs, Eric Toledano et Olivier Nakache, s’autorisent à décrypter la France sur le divan, ses maux politiques et ses tiraillements sociétaux. Plus récemment encore, dans la série de Canal + La Fièvre, le psychiatre, campé par Gustave de Kervern, explique à la communicante Sam Berger : “Vous ne pouvez pas attendre que le monde guérisse pour vous guérir vous même”. Suivie par son thérapeute, elle tente, elle aussi, de soigner les névroses collectives d’une société en proie à la guerre civile.
Ainsi, se pencher sur les psychés, c’est aussi ausculter un fait politique. La politique est un roman et la littérature regorge de somptueuses radioscopies des âmes, à travers le monologue intérieur. Songeons à la superbe nouvelle d’Arthur Schnitzler, Mademoiselle Else, qui figure parmi les premières descriptions de ce flux de pensées intimes; une invention contemporaine de la naissance de la psychanalyse de Freud, dans la Vienne de la belle époque.
La France n’a pas à rougir en la matière. Nous disposons d’un véritable chef d’œuvre. Avec son bal du comte d’orgel, Raymond Radiguet croque les fourmillements de l’intime. Il donne à voir des âmes tourmentées ou incandescentes. Mais surtout, en présentant les “mouvements d’un coeur (…) les manoeuvres inconscientes d’une âme pure (sont) encore plus singulières que les combinaisons du vice.”, il révèle les faits politiques majeurs de la société des années 1920. Ces années de rugissement et d’excès marinent dans chaque mot, dans chaque phrase de l’auteur. On entrevoit ce sursaut hoquetant de la grande culture européenne poussée d’une abyme guerrière vers sa destruction finale.
Dans Le bal du comte d’Orgel, ces traits de l’époque constituent la brume impressionniste d’une histoire éminemment privée, le drame intime et sensuel d’un triangle amoureux. Le comte et la comtesse d’Orgel sont issus d’une aristocratie mutante. Ils se maintiennent sur les cimes de l’ordre bourgeois, tout en ne lui concédant ni le conservatisme moral, ni le goût pour l’argent. La richesse est là comme une donnée naturelle, mais en parler serait indigne, vulgaire, inconvenant. Ils sont rentiers comme on vient au monde. Le travail n’est pas une valeur; le génie de la mondanité est en revanche élevé au niveau d’art. Le comte et la comtesse d’Orgel savent tenir salon au sein de leur hôtel particulier, comme dans les dancings de proche banlieue. Ils sont raffinés, exquis dans les relations sociales. Ils aiment les traits d’esprit et les bons mots Leur esthétique est volontiers décadente. L’aristocratie française est en déclin au sortir de la première guerre mondiale, son lustre social craquèle; bientôt la caste bourgeoise finira par l’engloutir. Le roman présente son acmée désinvolte, que l’on sait condamnée à la chute. Encore confiante et orgueilleuse pour le moment, cette élite raffole d’exotisme et d’ouverture sur le monde. On fréquente Hester Wayne, une bourgeoise américaine frivole, Mirza, persan de lignée impériale, ou le prince Naroumof, russe blanc déchu par la révolution bolchevique. Dans cet entre-deux-guerres, Il faut vivre vite et fort, exulter, avant que les ténèbres menaçantes ne se referment sur la jouissance.
Politique de l’insconcient
Certes, les mœurs sont plus libérés; les identités de genre plus fluides avec des prénoms symbolisant l’autre sexe pour le comte (Anne) comme pour la comtesse (Mahaut). Néanmoins, nous demeurons dans une économie psychique de la névrose au sein de cette haute société des années 1920. Les hommes et les femmes tentent de s’empêcher, de refouler, pour coller à un carcan moral encore bien présent. Aussi, lorsque François de Seyrieuse, jeune homme ambitieux, désireux de se faire une place dans le beau monde, comprime une inclinaison balbutiante pour Mahaut d’Orgel; il ne fait que l’alimenter pour en faire une passion dévorante. “Il pensait aimer dans le vague, alors qu’il ne ressentait du vague, qu’à cause d’un choc bien net. Mais il avait peur de donner son vrai nom à ce choc. (…) lui qui n’avait jamais réfréné ses sens, et à plus forte raison ses pensées, il s’en interdisait aujourd’hui certaines.” De même, les dénégations outrancières de la comtesse d’Orgel transforme sa fidélité sacerdotale à son mari en un incendie adultérin. La libération de la parole et la transparence des affects ne sont pas encore passées par là. L’objet du désir ne cesse de grandir à mesure qu’il s’éloigne. La sensualité se love dans les entrelacs de la frustration. Les sens s’enflamment devant l’altérité distante. Anne d’Orgel désire sa femme lorsqu’elle est convoitée par un autre. “ En outre, pour la première fois, Anne d’Orgel voyait sa femme hors de son soleil, de ses préoccupations. Il lui en trouva plus de saveur, comme si elle eut été la femme d’un autre.” Fuit, je te suis, suit je te fuis. Sans doute. Mais, c’est aussi un triolisme pur et parfait où le désir de l’homme se porte tout autant sur sa femme aimée par un autre que sur l’amant lui-même. L’auteur suggère l’esquisse d’un clan libertin.
Dans cette société, il faut savoir paraître. Lorsque Mahaut d’Orgel avoue à son mari les sentiments qu’elle éprouve pour François de Seyrieuse, le comte d’Orgel ne laisse aucune place à ses affects, leur préférant le maintien de l’image publique de son mariage. “On sait qu’il était du caractère du comte d’Orgel de ne percevoir la réalité que de ce qui se passait en public (…) Il eut peur moins de la souffrance que des gestes qu’elle lui ferait accomplir. (…) Contrairement aux autres hommes qui se laissent aller à ce qu’ils éprouvent, et songent ensuite aux moyens d’empêcher le scandale, le comte allait professionnellement au plus pressé, c’est à dire qu’il exploitait son choc, son hébétude, et commençant par la fin, gardait pour la suite et pour le moment où il serait seul les angoisses du coeur.” Fruit d’une éducation aristocratique, Anne d’Orgel sait avant tout tenir son rang et refouler les sentiments qui lui permettent de maintenir l’étiquette. C’est la réminiscence d’une société de cour. Nous évoluons dans les vestiges de l’architecture mentale d’Ancien régime.
Avec le bal du comte d’Orgel, on pourrait gloser des heures sur la précocité du génie littéraire de Raymond Radiguet. On pourrait disserter sur son inégalable capacité à saisir les tressaillements psychiques avec une finesse et une maturité ahurissantes. On peut surtout lire cette œuvre comme une pièce majeure de “psychanalyse politique”. La vie de la Cité se joue en chacun de nous. Le monde politique se projette en nous et laisse des traces sur nos âmes. À l’inverse, nos névroses déteignent aussi sur la société. Chaque esprit marque en partie l’époque; il porte une part de l’état du monde. Notre société contemporaine est en proie à la montée d’une violence endémique. On peut conjecturer sur les meilleures solutions politiques pour endiguer cet ensauvagement : de la recherche de l’égalité réelle et la lutte contre toutes les discriminations au retour à l’ordre républicain et au respect de l’autorité. Mais, après tout, l’agressivité exponentielle vit également dans les têtes. Elle est le fruit d’une éducation, de l’évolution d’une civilité. On peut sans doute aussi trouver une réponse à celle-ci dans la cure psychique, dans le soin individuel, dans la santé mentale de chacun. Si l’on suit l’enseignement du bal du comte d’Orgel, l’inconscient, c’est la politique. Il faut donc aussi nous soigner nous-même, non pas avant, mais pour guérir la société.
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