Comme l’automne, chaque année revient la saison des prix. Les premiers prix annoncés sont toujours les prix Nobel. Quelques images fortes : celui de la prix Nobel de Physique – la Française Anne L’Huillier – prof d’université qui sort de son cours, prend l’appel, et retourne quasi impassible transmettre son savoir. Celle de Jon Fosse , prix Nobel de littérature (même si nous aurions préféré Rushdie pour les mêmes raisons que l’an passé) qui utilise les mots pour dire le monde sur différents supports, théâtral, littéraire, et littérature dite « jeunesse ». Pour toucher plus largement. Pour non pas écrire “sur des personnages, mais sur l’Humain.” Celle des prix Nobel de Médecine français eux aussi récompensés pour leurs travaux sur l’ARN Messager qui vient ainsi continuer de clore le bec à tous ceux qui pensent que le vaccin est un moyen de réduire la population mondiale.
Celle, enfin de Narges Mohammadi, journaliste et militante des droits humains, emprisonnée par les mollahs iraniens. Emprisonnée pour avoir écrit et milité pour l’égalité des hommes et des femmes, et aussi contre cette théocratie qui opprime les individus, qui a tué il y a un an Masha Amini et qui, à l’heure où sont écrites ses lignes a envoyé Armita Garavand à l’hôpital parce qu’elle aussi refusait de porter le voile et l’a affirmé.
Dans l’acte de décerner un prix Nobel il y a ancré profondément cette idée que par la récompense de l’action d’un homme ou d’une femme, au-delà de la reconnaissance, cela inspire l’Humanité dans son ensemble afin que chacune et chacun puisse chercher soi la capacité de mise en mouvement pour améliorer le monde. Et ce matin, alors qu’une nouvelle guerre vient d’éclater au Moyen-Orient, qu’une autre a lieu en Arménie, que celle d’Ukraine continue, se demander si l’action des Nobel inspire réellement l’Humanité. Désespérer, un peu, avouons-le. Pour retrouver le sourire, rêver de rencontres, songer à celles qui ont finalement beaucoup plus que compté, se souvenir des rires, des sourires, de la beauté. Se demander où cela est passé…
Pour retrouver le sourire, soigner les maux, se plonger donc dans les mots. Dans ceux justement des Nobel. De littérature, évidemment puisque nous sommes ici, chez Ernest. Camus, toujours et encore. Forcément. “Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse.” Jamais peut-être cette phrase n’a été autant d’actualité que ce matin.
Modiano, aussi, qui alors qu’il parlait de l’écriture prononça des mots qui résonnent avec le monde actuel.”C’est un peu comme d’être au volant d’une voiture, la nuit, en hiver et rouler sur le verglas, sans aucune visibilité. Vous n’avez pas le choix, vous ne pouvez pas faire marche arrière, vous devez continuer d’avancer en vous disant que la route finira bien par être plus stable et que le brouillard se dissipera.”
Vargas Llosa : “Comme toutes les époques ont connu leurs peurs, la nôtre est celle des fanatiques, celle des terroristes suicidaires, une espèce ancienne convaincue qu’en tuant on gagne le paradis, que le sang des innocents lave les affronts collectifs, corrige les injustices et impose la vérité sur les fausses croyances. (…)”
Quelques instants plus tard, il ajoute à propos de l’écriture et de la littérature : “La littérature cessa d’être un jeu, pour devenir une façon de résister à l’adversité, de protester, de me révolter, d’échapper à l’intolérable : ma raison de vivre. Dès lors et jusqu’à présent, dans toutes les circonstances où je me suis senti abattu ou meurtri et au bord du désespoir, me livrer corps et âme à mon travail de fabulateur a été la lumière qui signale la sortie du tunnel, la planche de salut qui porte le naufragé jusqu’au rivage. (…) La littérature est une représentation fallacieuse de la vie qui, néanmoins, nous aide à mieux la comprendre, à nous orienter dans le labyrinthe dans lequel nous sommes nés, que nous traversons et où nous mourons. Elle nous dédommage des revers et des frustrations que nous inflige la vie véritable et grâce à elle nous déchiffrons, du moins partiellement, ce hiéroglyphe.”
La liste des morceaux de discours qui parlent et interpellent alors que le monde semble s’embraser de partout pourrait être encore longue. Relire ceux de la prix Nobel de la Paix 2023, Narges Mohammadi, publiés dans Le Monde début septembre : “L’objet de mon propos est de donner un visage aux êtres humains qui, partout dans le monde, font l’objet d’un enfermement, qu’ils soient cernés par des murs d’acier ou par les murs de l’oppression, mais qui, envers et contre tout, aspirent à faire tomber ces murs : ceux de l’ignorance, de l’exploitation, de la pauvreté, de la privation et de l’isolement. Entendez-vous, en Iran, le bruit sourd du mur de la peur qui se fissure ?”
Retrouver la force. Retrouver l’espoir. Les murs de la bêtise, de la haine, et de la violence aveugle finissent toujours par tomber. En attendant, il nous reste la force du courage, le combat, et la littérature.
Bon dimanche,



