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Immortels

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Alors qu’il était en déplacement en Bretagne, l’auteur de ces lignes a pris un taxi et a écouté le chauffeur commenter l’actualité. Quelque chose chiffonnait gravement le pilote : “Ce n’est pas possible quand même de mettre la BD à l’Académie, et en plus incarnée par une femme” a-t-il lancé espérant trouver un allié après avoir commenté la “bêtise du boycott de la coupe du monde.” La réplique fut sèche : “Ce n’est pas possible de dire autant d’âneries. Arrêtez-vous ! “ Le monologue s’est terminé. Heureusement, la destination était proche. Il a fini à pieds et écouté le discours, magnifique, de Catherine Meurisse, alors qu’elle était intronisée à l’Académie des Beaux-arts dans ses écouteurs alors que le soleil se couchait doucement.

Et les larmes aux yeux ont perlé. Elles sont venues alors que Catherine Meurisse, revêtue de l’habit vert d’académicienne, se mit à parler avec une grande émotion des dessinateurs de Charlie Hebdo qu’elle côtoya dans la rédaction avant l’attentat du 7 janvier dont elle a réchappé.

Avec Catherine Meurisse pénétrant dans l’antre des beaux arts, c’est un peu de tous les combats de ces dessinateurs morts assassinés qui étaient présents avec elle. Elle les a d’ailleurs rappelés “Ils ont fait l’expérience de la politique, de la libération sexuelle, de l’amour et de l’absurdité de la vie pour en devenir les penseurs le temps d’un dessin.”
Ce qu’a dit, Catherine Meurisse est venu définitivement clore le bec de tous les mauvais commentateurs de l’actualité. Tous les Beaufs que dessinait Cabu qui sont dans les taxis, dans les émissions de télévision et sur Twitter. Elle a aussi, surtout, dans ce beau discours rendu hommage à ceux à qui elle “doit tout ce qu’elle sait” faisant ainsi du dessin de presse, de la bande dessinée, du roman graphique un langage toujours plus universel. “Le cœur a ses chagrins que la BD répare” a déclaré l’autrice de “la légèreté” ce superbe album qu’elle publia après le drame.

Dans ce livre, elle raconte comment l’art, la beauté, et le dialogue des arts entre eux constitue la chose la plus féconde qui soit pour soigner les blessures, atténuer les chagrins et nous donner de la perspective pour retrouver la lumière.
Elle raconte aussi comment elle a ressenti le besoin d’aller chercher un choc artistique pour pouvoir véritablement renaître. Il y eut du Bach, du Proust, la mer face à elle, le trait d’une peinture, et la beauté de tout cela lui redonna ce vertige salvateur qui apaise issu du dialogue des arts, de leur vie commune, de leur résonance et de la cohérence qu’ils racontent de nous. Dans son dernier album “humaine, trop humaine”, elle interroge avec légèreté et humour les conceptions philosophiques et l’absurdité des choses, tout en les magnifiant.

Comme pour rappeler la beauté du dialogues des arts. Il est joyeux et jouissif  que la BD, longtemps décriée, soit enfin reconnue à sa juste valeur : celle d’un art qui, comme tous les autres arts, irrigue les autres. Sans hiérarchie aucune. “Voyez les croquis grotesques en marge des études de Delacroix ou de Vinci : de minuscules personnages de bande dessinée y fourmillent. Expression de la liberté, de l’insoumission du créateur. Le dessin est la clé de voûte qui supporte les grands édifices (…). La trivialité et la familiarité ne s’opposent pas à la beauté, au contraire”, s’est ainsi amusée la dessinatrice.

C’est alors que ce bonheur l’emplissait, que ses écouteurs jouaient une chanson des Bee Gees dont il est question dans le magnifique livre immanquable de Lola Lafon (dont nous vous parlons plus bas), que ses pensées ont vagabondé vers Romain Gary, mort un 2 décembre, et notamment vers ces mots. “La vérité, c’est qu’il y a des moments dans l’histoire, des moments comme celui que nous vivons, où tout ce qui empêche l’homme de désespérer, tout ce qui lui permet de croire et de continuer à vivre, a besoin d’une cachette, d’un refuge. Ce refuge, parfois, c’est seulement une chanson, un poème, une musique, un livre.”



Là encore, aucune hiérarchie entre les arts qui peuvent tous être un refuge. Dans un pied de nez burlesque, il s’est alors souvenu de l’une des dernières phrases de ce même livre de Gary. “Rien d’important ne meurt … sauf les hommes et les papillons.”  La BD est immortelle, nos chagrins et nos amours aussi.

“As-tu vu ces lumières, ces pourvoyeuses d’été
Ces leveuses de barrières, toutes ces larmes épuisées
Les baisers reçus, savais-tu qu’ils duraient?
Qu’en se mordant la bouche, le goût on revenait
Mortels, mortels, nous sommes immortels
Je ne t’ai jamais dit mais nous sommes immortels”

chantait Bashung.

Bon dimanche d’immortels les amis,

L’édito paraît le dimanche dans l’Ernestine, notre lettre inspirante (inscrivez-vous c’est gratuit) et le lundi sur le site (abonnez-vous pour soutenir notre démarche)
 
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