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Colum McCann : « L’écrivain affronte le chagrin du monde »

Ernest Mag McCann Normand

Rencontre avec Colum McCann, funambule écrivain qui tisse des liens entre les mondes et rapproche les humains en aidant à affronter le chagrin de l'époque.

Photos Patrice Normand

Ernest Mag McCann ApeirogonColum McCann est un funambule. Il tire des cordes entre les mondes et s'élance dessus pour nous montrer qu'il est possible d'avancer et de trouver un équilibre sur ce fil étroit qu'il créé entre les univers. Après "Danseur", "Transatlantic", "Zoli", "Ailleurs en ce pays", et "Et que le vaste monde poursuive sa course folle" où il était justement question d'un funambule, Colum McCann signe "Apeirogon", un livre magnifique, juste, puissant et plein d'humanité. Ernest en a fait l'un de ses coups de cœur du vendredi. Dans "Apeirogon", il est question d'Israël, de la Palestine, de Rami et de Bassam qui ont tous les deux perdu un enfant dans ce conflit. Leur histoire est vraie et elle a inspiré Colum McCann. Le sujet est inflammable. McCann en fait une symphonie de paix. C’est un livre qui dit – à lui seul – tout ce pour quoi la littérature est faite. « La vie ne suffit pas, sinon la littérature n’existerait pas » avait l’habitude de dire Fernando Pessoa. La vie ne suffit pas, et Rami et Bassam ne pourront pas, malgré toute leur volonté, résoudre les problématiques de ce conflit inextricable. Colum McCann en écrivain leur vient en aide. Il dit au monde le réel tout en en faisant de la poésie à la fois tragique et joyeuse. Ce livre fait de fragments constitue un parchemin d’humanité.

Évidemment, après l'avoir lu, l'envie d'en parler avec l'auteur, l'envie de vous donner à entendre les mots de cet écrivain majeur de notre époque est venue. Lors d'un entretien Skype, nous avons longuement échangé avec McCann. C'est un rêveur. Un homme qui croit au pouvoir des mots, de la littérature et de la fiction. Un homme qui nous raconte le monde, nous aide à mieux le comprendre et même à l'accepter pour ensuite le changer. Rencontre puissante et passionnante.

Pourquoi avez-vous décidé de nous raconter cette histoire maintenant ?Colum Mccann 08

Colum McCann : L'histoire est arrivée dans ma vie et je ne pouvais pas l'ignorer. Il y a cinq ans, je suis entré dans une pièce et j'ai rencontré deux hommes qui ont changé ma vie. J'étais en voyage en Israël et en Palestine, et lors de mon avant-dernier soir, je suis allé dans la ville de Beit Jala, juste à l'extérieur de Jérusalem. Je suis entré dans ce petit bureau, en montant un escalier branlant. Ces deux hommes étaient assis là et ils se sont présentés comme Rami et Bassam. Ils ont commencé à me parler de leurs filles, Smadar et Abir, toutes deux perdues dans le conflit. Ils ont pincé chaque once d'oxygène de l'air. Je suis retourné à New York mais il m’était impossible d’oublier leur histoire et la puissance de leur relation. J'ai su à partir de ce moment que je voulais écrire à leur sujet.

"Le monde est un endroit en désordre. Nous devons le reconnaître. Ce n'est pas une raison pour le réduire à des simplicités"

Israël / Palestine est un sujet très complexe et très clivant. Votre livre est très équilibré. Vouliez-vous faire l'éloge de la nuance avec ce roman ?

Colum McCann : Je souhaite que le monde lui-même devienne un éloge de la nuance. Pas seulement Israël et la Palestine. Le monde est un endroit en désordre et je pense que nous devons le reconnaître. Toutefois, nous ne pouvons pas le réduire à des simplicités. Je pense qu’il est plus important que jamais de reconnaître que nous sommes bien plus qu’une seule chose. Nous sommes innombrables. Nous sommes compliqués. Et nous ne sommes certainement pas aussi stupides que nos partis politiques, nos entreprises, nos chaînes de télévision ou même certains de nos artistes - peut-être même moi - semblent vouloir que nous le soyons.