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La vérité est tailleur

Ernest Vendredilecture Elkaim

Ce qu’il y a de bien avec Olivia Elkaim, c’est qu’à chacun de ses nouveaux livres (nous l’avions interviewée pour son dernier roman), elle franchit un cap. Elle améliore toujours plus son écriture, son sens de l’intrigue, sa capacité à raconter des histoires et tout simplement sa puissance d’autrice. Son nouveau roman, son cinquième, « Le Tailleur de Rélizane » qui paraît en cette rentrée littéraire chez Stock coche toutes ces cases. Ainsi, Elkaim raconte son histoire qui est aussi une histoire universelle. Celle du retour des pieds-noirs d’Algérie en France au moment de l’indépendance du pays en 1962. C’est aussi l’histoire universelle du déracinement, du non-dit, de la transmission achevée ou non d’une histoire familiale. Tout est dans ce livre qui démarre au moment où Marcel, le grand-père de l’autrice, tailleur à Rélizane, est emmené – en pleine nuit – alors que la guerre d’Algérie par les combattants du FLN. Il revient quelques jours plus tard. Il n’en parle pas. Ne dit rien. Qu’a-t-il du accepter pour rester en vie et préserver sa famille ? C’est la question que tout son entourage se pose. C’est aussi la question d’Olivia. Celle qu’elle posera à son père, Pierre, qui n’a jamais vraiment parlé de cette période avec sa fille.

Dans ce livre à l’écriture ample, souple, enveloppante, tout est présent. La façon dont on peut se construire avec ou contre une histoire. Jusqu’à ce qu’elle se mette à travailler vraiment sur ce roman, Olivia Elkaim n’avait jamais voulu regarder le miroir de ses origines. Pis, elle le laissait complètement de côté. Et un jour, séparation personnelle aidant, alors qu’elle se cherchait, elle a repris le fil de son histoire familiale. Elle raconte tout. Les peurs, les doutes, les blessures profondes et jamais refermées de son père. Les siennes aussi. Elle dit, elle montre, aussi. Sans jamais tomber dans l’écueil du déballage pour le déballage. Au contraire. Tout est juste, tout est fin, tout est rempli de pudeur. C’est beau et intense. Surtout dans ce chemin personnel, elle emmène le lecteur. Avec elle, nous franchissons les étapes de la construction et de la découverte de son histoire, nous en subissons les chocs, les silences, les joies et les peines. Avec elle, nous apprenons et nous pleurons sur ce que le déracinement peut faire sur les êtres.

Tisser et retisser l’histoire familiale pour la faire sienne

C’est un livre tendre, un livre plein d’espoir, un livre qui prend aux tripes et qui parlera à toutes celles et à tous ceux qui – un jour – ont perdu quelque chose qui leur tenait à cœur et qui les constituait. Olivia Elkaim signe avec le Tailleur de Rélizane un très grand roman. Roman d’une maturité, roman d’une France, roman d’hommes et de femmes attachants et touchants, roman universel, roman initiatique qui invite lecteurs et lectrices à regarder le miroir de leurs propres histoires. Comme dans un hommage au métier de tailleur de son grand-père, Olivia Elkaim reprise, repique, tisse, retisse les moments clés de l’histoire familiale pour pouvoir « faire avec » comme le font justement les tailleurs avec les tissus. Comme pour signifier qu’elle (et ses lecteurs avec elle) est héritière d’une histoire mais que comme à chaque génération, il lui appartient de coudre de nouveaux points. Ainsi, semble nous dire Olivia Elkaim, chacun et chacune d’entre nous se crée une histoire sur-mesure pour pouvoir ensuite la transmettre. Voilà un message universel. La « vérité est tailleur » comme l’écrivait Delphine Horvilleur dans l’un des numéros de sa revue Tenou’a.

Ce livre mérite un prix. Un prix littéraire à la hauteur du talent de l’autrice et de la qualité littéraire de ce texte bouleversant. Si vous n’avez qu’un seul livre à acheter en cette rentrée littéraire, c’est celui-ci.

« Le tailleur de Relizane », Olivia Elkaim, Stock, 352 pages, 20,90 euros.

Tous les vendredis lecture d’Ernest sont là.

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