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Vous êtes contre le blasphème ? Arrêtez l’art !

Blaspheme

« Le rôle de l’écrivain est à la fois de nous divertir, de nous donner accès à la beauté et – c’est le point politique – de ne reconnaître ni dieu, ni maître, ni frontières ». Ces mots sont de l’écrivain américain TC Boyle et résonnent avec acuité dans cette semaine où l’effarement a été de mise. Effarement devant les inepties entendues par des leaders politiques au sujet du droit au blasphème et de la liberté de conscience. Effarement aussi devant les chiffres du sondage IFOP / Charlie Hebdo sur le droit au blasphème. 50 % des Français y sont opposés. On se pince, on croit rêver. Mais non. Comment est-ce possible ? Comment a-t-on pu perdre à ce point la raison pour oublier finalement que le droit au blasphème, c’est la critique voire l’insulte de la religion, mais aussi et surtout la cultivation de l’esprit critique, de la liberté, de la rationalité. Au fond, blasphémer, c’est exercer son libre arbitre, c’est pousser les limites, les tester, les définir. Ce n’est pas manquer de respect aux croyants, mais bel et bien, s’insurger ou plutôt questionner de manière forte les vérités révélées de toutes les religions.
Ce qu’il y a d’effarant dans ce chiffre du sondage, c’est que les 50 % des Français qui se déclarent contre le blasphème se déclarent de facto contre le rationalisme et l’esprit des Lumières qui est la pierre angulaire de notre pacte républicain. Une fois remis de l’effarement, on se pose. On réfléchit. Et ce que l’on a envie de dire à ces 50 % de farfelus qui défendent ceux qui ont décidé de clouer une adolescente au pilori, c’est qu’ils sont non seulement contre la République, mais aussi, au final, contre l’Art. Oui oui osons les mots qui paraîtront peut-être excessifs. Peu importe. L’agacement, est trop grand. Trop pesant. L’art qu’il soit pictural, cinématographique, littéraire, comme l’explique TC Boyle ne « reconnaît ni dieu, ni maître, ni frontière. »

La démarche artistique dans son essence est une démarche blasphématoire, en ce sens, que tout art questionne, interpelle, insulte nos limites personnelles et collectives. Aussi, Ernest propose au 50 % de Français opposés au droit au blasphème d’arrêter de consommer des œuvres d’art. Leur pudeur de gazelles pourraient être atteinte ! Plus largement, ce qui se joue derrière ce qu’il convient désormais de nommer l' »affaire Mila », c’est notre notion de ce qui est sacré ou pas. C’est notre confusion autour du sens  profond de ce mot. Est sacré non pas ce que d’aucuns désignent comme sacré. Est sacré notre pacte collectif. Sacré, c’est-à-dire, que nous le reconnaissons comme un symbole commun. D’ailleurs, l’art est toujours contraint de dévoiler ce qui n’est pas. A propos du sacré, les philosophes diraient qu’il est l’expression d’une transcendance (au-delà du temps et de l’espace) dans l’immanence (l’horizontal naturel de l’espace et du temps). En effet le sacré c’est ce qui permet d’accéder à un au-delà, l’horizon de ce monde profane et vulgaire (commun) dont l’artiste est le prophète, aurait écrit Kandinsky. Nous y sommes. En blasphémant, en créant, en repoussant les limites et en exerçant notre libre-arbitre, nous créons du sacré. Oublier cela, c’est oublier l’humanisme. Les imbéciles qui défendent les contempteurs de Mila feraient bien de s’en souvenir. Ce serait dommage qu’ils finissent par arrêter de lire maintenant que l’on a montré que la démarche artistique est un blasphème !

Tous les éditos d’Ernest paraissent d’abord le dimanche dans L’Ernestine, notre lettre inspirante (inscrivez-vous c’est gratuit), puis sur le site. Cet édito a paru dans l’édition du 9 février.

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