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Charlie, Charlie, Charlie !

Victimes Charlie

« Dis donc, vous êtes un opiniâtre, vous ! ». La voix grave de Bernard Maris résonne dans mon téléphone. A l’époque, je suis au CFJ (Centre de formation des journalistes), je dois faire un portrait. Le premier de ma vie de journaliste. J’ai choisi Bernard Maris. Parce qu’Oncle Bernard, parce qu’il incarne une autre pensée économique, parce que Charlie Hebdo est le compagnon de chacune de mes semaines depuis au moins 12 ans déjà, parce qu’il y a des unes de Charlie placardées dans ma chambre d’ado. Après m’être procuré son 06, je l’ai appelé au minimum 50 fois, lui laissant à chaque fois un message. Ce jour-là, il a décroché. Et après m’avoir traité d’opiniâtre pour ne pas me dire que je l’emmerde, il a lancé : « Mon portrait n’intéresse personne, mais comme il ne sera pas publié, passez à 15h à Charlie ». Quand je suis arrivé, rue de Turbigo, il est venu m’accueillir. Et a récidivé : « Vous savez, il y a a plein de gens plus importants que moi à portraiturer ».  La rencontre fut à la hauteur de mes espérances. J’ai passé deux heures et demie à Charlie, avec Oncle Bernard. J’ai croisé Cabu, Val, Wolinski. Comme dans un rêve. Mon papier à l’époque se terminait par les mots suivants : « Pas étonnant que ce drôle d’oiseau attachant soit un peu notre oncle à tous ».  A partir de ce jour-là, un compagnonnage sincère avec Bernard Maris s’est installé. Nous déjeunions deux à trois fois par an. Il suivait mon parcours de journaliste.

Être à la hauteur

Quelques années plus tard, avec les amis de La Griffe Noire, on a décidé de lancer le salon international du livre de poche. Les éditeurs nous ont regardé avec des yeux ronds. Disons-le, au départ, il ne nous ont pas complètement soutenus. On avait eu l’envie de faire venir l’équipe de Charlie Hebdo. Eux, ils ont tout de suite dit oui. Avec enthousiasme. Ils ont même imaginé des marques pages avec – comme personnages principaux – les deux associés de la boutique. Ils venaient en bande, chaque année. On se marrait. Maris aussi venait. Il m’a présenté aux autres. A Charb notamment. On a sympathisé. Ainsi, régulièrement, nous allions ensuite déjeuner tous les trois. 2011 est arrivé. L’incendie des locaux en février. En Juin, on a fait un débat à SMEP avec Charb, Cabu, Pelloux. Parce que cela nous semblait crucial et fort de les défendre, coûte que coûte. Ce fut l’un des moments magiques de ma vie de journaliste. A la fin Charb, toujours humble, m’a dit « merci d’être là ».

Les déjeuners ont continué. Je sentais Charb joyeux mais un peu plus inquiet. On rigolait, toujours. Et puis le 7 janvier 2015. L’effroi. Les noms qui s’affichent… Frédéric Boisseau, Franck Brinsolaro, Cabu, Elsa Cayat, Stéphane Charbonnier dit Charb, Honoré, Bernard Maris, Ahmed Merabet, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, Tignous, Wolinski. La peine incommensurable. Le trou dans l’eau qui ne se referme jamais. Le lendemain Clarissa Jean Philippe. Le surlendemain l’hyper-cacher : Philippe Braham, Yohan Cohen, Yoav Hattab, François-Michel Saada.

Mais les horribles n’ont pas gagné. Certes, encore plus dur est de publier une caricature du prophète. Certes, une partie de la gauche définitivement et irrémédiablement perdue a défilé avec les Frères musulmans en novembre 2019 et a repris dans la rue le cri « Allah Akhbar », mais surtout, surtout, Charlie vit et porte la plume dans nos plaies. Nous devons être à la hauteur. Toujours. Pour le droit au blasphème, pour le droit de rire, pour la liberté d’expression, pour la laïcité.  Pour la République. Pour la France.

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