6 min

Les identités multiples de Maryse Condé

Maryse Conde Capture Ernest

Le prix Nobel de littérature est en sommeil, vive le prix Nobel Alternatif qui vient de couronner une auteure vertigineuse et puissante. Une ingénieure de la langue. Notre journaliste Frédéric Pennel raconte cette rencontre de Maryse Condé et du Maryse Condé et invite à la découverte.

Nous étions nombreux à avoir pesté, au moins intérieurement, contre l’époux français d’une des académiciennes suédoises. Accusé de viol et d’agression sexuelle, on lui reprochait certes tout sauf des  broutilles. « Me too » oblige, le choc a secoué  l’académie Nobel et le prix dédié à la littérature ne sera pas décerné en 2018. Pour se préserver du scandale, l’académie a préféré « reporter » le prix à l’année prochaine - une première depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais la nature ayant horreur du vide, un comité d’intellectuels s’est monté et, s’appuyant sur les libraires et bibliothécaires suédois, il a attribué un « prix Nobel Alternatif ». C’est la guadeloupéenne Maryse Condé qui a été couronnée de cette récompense unique et inédite.

Écrire du "maryse condé"

Ernest Mag Conde L

Capture d'écran de la vidéo de remerciement que Maryse Condé a envoyé à l'académie

Une Française donc et pourtant, en toute transparence, j’avoue que je ne la connaissais pas. En consultant la grande base de données des bibliothèques de Paris, je constate que ses livres sont largement disponibles au prêt des quidams… alors que son œuvre vient pourtant de prendre la pleine lumière du Nord. Interloqué, j’effectue alors un rapide sondage auprès des plus grands lecteurs de mon entourage. Le croirez-vous ? Aucun d’entre eux ne l’a lue. Raison de plus pour la croquer avec un regard neutre. En portant mon dévolu sur La belle créole, j’y ai découvert au fil des pages "le maryse condé". Pas seulement une auteure, mais un langage. « Je n’écris ni en français, ni en créole, mais en maryse condé », se targuait-elle avec coquetterie. Et quel style ! Sa densité d’écriture, la coloration baroque de ses images, ses emprunts au créole, elle n’hésite pas à bousculer le français classique épuré. D’ailleurs, je l’avais sottement catégorisée en « écrivaine française », mais son imaginaire se nourrit du monde, l’Hexagonal n’étant qu’un modeste morceau de celui-ci. Elle-même, enfant, se pensait française, jusqu’à ce qu’elle décille les yeux grâce à Aimé Césaire. Elle a alors pris conscience qu’elle appartenait à un autre monde. « Il fallait apprendre à déchirer les mensonges pour découvrir la vérité de la société et de moi-même », explique-t-elle. Il est remarquable de la voir consacrée par une académie suédoise et non par la France qui ne lui confère manifestement pas toute la lumière qu’elle mériterait.